‹ L'esprit françaisChapitre 15 sur 315 · LA DERNIERE SEMAINE · texte numérisé non relu

LA DERNIERE SEMAINE

des forceries de l'Aisne et dont on dit qu'une grappe pèse près d'un kilogramme, par une sobre antithèse, reproche vivant, je mangerais un oignon cru ou, mieux encore, reproche mourant, je me laisserais tomber d'inanition. J'irais aussi à la porte des magasins où l'on vend des lingeries princières, des mouchoirs garnis de dentelles; je laisserais voir ma poitrine sans chemise et je me moucherais bruyamment dans mes doigts. Oh ! comme ce serait amusant de se déguiser en vilain homme. »

« Parfois, on voit des jeunes femmes arrêtées devant les vitrines des bijoutiers, fascinées. Ce grand seigneur qui, au siècle dernier, disait à son amie : « Ma chère, ne regardez pas cette étoile, je ne peux pas vous la donner », ce grand seigneur ne risquait pas grand'chose, sinon que sa maîtresse l'aimât davantage, pour s'être exprimé d'ime si galante façon.

Seulement, on a eu tort de rapporter les paroles de ce grand seigneur dans les recueils d'anecdotes, facéties et traits spirituels; on donne ainsi des idées fausses aux jeunes gens. Chaque fois que j'ai dit à mon amie : « Ma chère, ne regardez pas ce diamant ou ce rubis, je ne pourrai pas vous le donner », elle se l'est toujours procuré d'iuie manière à laquelle elle n'aurait certes pas songé s'il s'était agi d'mie étoile. »

« J'ai connu un. homme qui suivait les jolies femmes dans la rue, et lorsque la personne qu'il suivait s'arrêtait devant un bijoutier, il s'arrêtait derrière elle et

lui murmurait : « Qu'est-ce qui vous ferait plaisir dans tout ça, mon enfant? — Ah ! disait l'enfant, cette bague est bien jolie. — Elle vous plaît? — Oh!

oui. — Eh bien ! entrez l'acheter. » Et il s'en allait froidement. »

« C'est une époque immorale : on envie trop les riches et on ne plaint pas assez les pauvres. »

« Il y a des femmes très honnêtes tout le reste de l'année et qu'on peut avoir facilement dans la semaine qui précède le Jour de l'an : cadeaux à faire aux enfants, au mari, aux femmes des gens qui protègent le mari ou lui ont prêté de l'argent pour s'étabUr. Oui, on peut les avoir facilement : ça se reconnaît à la façon dont elles vous regardent et dont elles se retroussent, provocations bien différentes de celles qui brillent dans leurs yeux ou frissonnent dans leurs dessous, par exemple les jours de batailles de fleurs.

« Mais ce que j'ai vu de plus triste, c'est une petite ouvrière qui retroussait sa robe d'un air timide et découvrait tm lamentable jupon crevette. »

« Il pleut, il pleut; dans l'encombrement des voitures, au carrefour Montmartre, un cocher de fiacre crie : « Encore deux jours comme ça et Paris est fou ! » Cet homme est un prophète.

« Enfin, le Jour de l'an est arrivé. Comment l'éviter? Où le fuir? En quelque endroit que je me cache, quelque chose me dira que c'est le Jour de l'an. Rester couché toute la journée? Mais je saurai que c'est le Jour de l'an, et puisqu'il faut la vivre, cette abominable journée, vivons-la désespérément : je sors, je me précipite dans le Jour de l'an. »

« Je déteste la boue, et je patauge dans la boue; j'abhorre la foule, et je me mêle à la foule qui me heurte, me bouscule, me rudoie; j'aime marcher librement, et je piétine dans un flot humain, presse entre les petites boutiques et les terrasses

LA dernière; semaine

les cafés, car les unes n'empêchent pas es autres, et c'est lorsque les trottoirs •nt besoin d'être le plus larges qu'ils sont e plus étroits.

« Jour de l'an, jour navrant quand on l'a pas de famille, odieux lorsqu'on en I. O Jour de l'an, dimanche exaspéré !

(( Pourquoi se féUciter de ce qu'ime mtre année commence? Ceux pour qui a vie est bonne et douce doivent se dire : Avec cette année îcoulée, c'est ime )artie de mon exis- ;ence qui tombe ians l'éternité, et 'ai fait trois cent îoixante-cinq jours i^ers la mort. »

2uant à ceux pour qui la vie est dure et mauvaise, s'imaginent-ils que l'année nouvelle va leur apporter la joie, l'amour, la richesse ?

Ils savent trop bien que le malheur et la souffrance sont continus et ne s'arrêteront pas à une division du temps, du Temps, du Temps ! »

« lya nuit tombe ; où vais- je dîner ce soir? Jadis, quand mes maîtresses étaient des femmes mariées, j'avais toujours une famille où passer la soirée du Jour de l'an, soit que le dîner eût lieu chez ma maîtresse ou chez ses parents, ou chez les parents du mari.

Je me sentais aimé et même mieux apprécié que dans ma propre famille, lorsque j'en avais une. Aucune gêne, aucime contrainte : mon amie m'ap-

pelait par mon petit nom, les enfants m'appelaient « Tonton Georges », le mari me tutoyait et me souhaitait invariablement de faire un joli mariage et de trouver une gentille femme comme la sienne. C'était charmant et je ne songeais pas, dans le moment, à en tirer de l'ironie. Aujour^^^^S5?;«ç>*w d'hui, on ne m'invite nulle part, je mille ; et pour /^ tant, ce matin,

rencontré mon fils' ma fille avec leur père :

ils allaient souhaiter la bonne année aux grandsparents. »

« La nuit tombe; où vais-je dîner ce soir ?

Voici la belle fille blonde qui, depuis que je la connais, fait le tour de l'îlot circonscrit par le boulevard de la Madeleine, les rues "Royale, Saint-Honoré, Richepanse et Duphot. C'est un excellent parcours vers cinq heures du soir, des messieurs flânent et il est bien rare que l'îlotière n'entraîne pas quelqu'un d'eux dans la rue Richepanse, toujours déserte et mal éclairée. Mais, aujourd'hui, elle n'a rien fait.

(( Vous comprenez, me ditelle, les messieurs n'ont pas le temps. » Et comme je lui demande si elle tournera encore, cette année, autour du même pâté de maisons, elle me répond : « Je comiais un député qui va me faire entrer au Joubert ! »

« Le ton dont elle le dit, je ne puis l'écrire. C'est du même ton qu'un jeune homme auquel je m'intéressais et qui faisait du reportage dans de vagues feuilles

du soir, me dit un jour : « Je vais entrer au Figaro ! »

— Joubert, lui ai- je demandé, n'est-ce pas ce philosophe qui a dit : « Il faut qu'une persienne soit ouverte ou fermée? » Elle m'a répondu qu'elle ne savait pas. J'ai ajouté : « Avez- vous bien réfléchi? Et ne redoutez- vous pas de vous cloîtrer à la fleur de l'âge? Certes, le métier que vous faites manque de noblesse, mais vous y conservez des apparences de liberté. »

Elle m'a répondu : « Il y a plus de

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