‹ L'esprit françaisChapitre 157 sur 315 · MARQUIS DE PRIOLA, PIERRE · texte numérisé non relu

MARQUIS DE PRIOLA, PIERRE

MORAIN

l*^"" MONSIEUR. — Dites-moi, qui est onc ce monsieur, assis à... avec ce jeune onime?

2 MONSIEUR. — C'est le marquis de 'riola.

1" MONSIEUR. — Le don Juan moeme, l'iioinine à femmes?

2" MONSIEUR. — Lui-même.

1" MONSIEUR. — J'en ai beaucoup en- 'iidu parler. C'est la i^remière fois que ! le vois. Il ne me plaît pas.

2" MONSIEUR. — Il ne plaît jamais ux hommes.

!"■ MONSIEUR. — D'où vient-il?

2" MONSIEUR. — Fils d'un père italien et d'une mère anglaise.

P"" MONSIEUR. — Pas Français, alors?

2® MONSIEUR. — Si, naturalise.

P"" MONSIEUR. — Oh!... comme ça! Eb le jeune homme qui l'accompagne?...

2® MONSIEUR. — Je l'ai entendu nommer tout à l'heure... un nom très ordinaire : Pierre Morain...

!"■ MONSIEUR. - — Connais pas. Retournons en bas, dans les salons où l'on danse... (Ils s'éloignent.) Ici, c'est mortel.

PRioLA, à Morain. — Eh! bien? es-tu content ?

MORAIN. — Je ne sais plus. Je me demande si je vis ou si je rê've.

PRIOLA. — Tu vis. Tu es bien, ce soir, 12 décembre, à l'ambassade d'Italie, où je viens de te présenter à la nouvelle ambassadrice, la princesse Cortonia.

MORAIN. — Oui, moi !

Le Marquis de Priola

PRiOLA. - — Je comprends que tu sois un peu effaré par l'inexplicable chance qui t'accompagne fidèlement depuis plusieurs années...

MORAiN. — C'est VOUS, la chance?

PRIOLA. — Mettons que je laie aidée!

MORAiN. — C'est vous seul. Je vous dois tout !

PRIOLA. — Tout, c'est beaucoup. C'est trop. Tu ne me dois pas la vie d'abord, ce qui serait injurieux pour la vertu de ta mère.

MORAiN. — A part la vie, je vous dois le reste. A peine enfant, à Saint-Aulan, votre terre, vous m'avez...

PRIOLA. — N'énumère pas.

MORAiN, — Pourquoi?

PRIOLA. — Tu en oublierais ! Je sais mieux que toi ce que j'ai fait pour toi, va! Mais... pourquoi je l'ai fait^ quelles ont été mes raisons? Le sais-tu?

MORAiN. — Sans- doute.

PRIOLA. — Dis-le.

MORAiN. — J'étais le fils unique de Morain, votre garde-chasse, un ancien soldat.

PRIOLA. — Un bon garde. Avec lui, j'étais tranquille. Aussi quand il s'est tué du coup en maniant un revolver qui était chargé chargé, je n'ai pu m'empêcher de penser : Ah ! le maladroit !

MORAIN. — J'avais dix ans. Vous nous avez conservés à votre service, ma mère et moi.. Elle est morte à son tour, de chagrin, et alors...

PRIOLA. — Je vois oe que tu vas me dire? a Que j'ai cédé aux sentiments de pitié que m'inspirait ton triste sort, et que, dans cette pensée^ je t'ai recueilli? ».

MORAIN. — Oui.

PRIOLA. — Eh! bien, tu n'y es pas.

C'est tout autre chose. Quand tu m'es tombé orphelin , avec ta pâleur et ta petite blouse noire, tu ne peux pas savoir à quel point tu étais d'une grâce intéressajite? Tu avais lair d'une lithographie romantique. J'eus la certitude immédiate que la charité, l'horrible charité, n'allait pas manquer de fondre sur toi ; et le pressentiment du mal affreux qu'elle se préparait à te causer me fit sourire d'amei'-

tume. Je te vis par avance, attiré, captive par les mains tutélaires des gens de bien, nourri de faux espoirs, abreuvé d'humiliations, leurré de promesses, fatigué de conseils, plus protégé que secouru, errant de place en place, pris, repris, oublié, courtisan de l'aumône servile et haineux, peinant, souffrant, travaillant, tirant, comme une charrette à bras, ton exécrable vie.

MORAIN. — Quel avenir m'attendait!

PRIOLA. — Et tu étais charmant, je te le répète! Ton visage d'enfant esquissait déjà ta beauté hardie de jeune homme.

J'aime la beauté. Je me suis juré : « Tant pis ! Voilà un être dont je veux la joie 1 »

MORAIN. — Et vous l'avez faite?

PRIOLA. — A ma façon. Et je t'affirme que c'est La bonne. Au début, j'eus maille à partir avec un châtelain du voisinage, philanthrope indiscret, M. Le Chesne...

MORAIN. • — Comment ! Celui-là vnême ? . . .

PRIOLA. — Oui.. Qui a épousé plus tard ma femme divorcée, quand elle eût cessé de me plaire. Il avait des vues sur toi ! Pauvre enfant ! Il voulait ton salut ! C'eût été ta perte et j'y mis bon ordre. Je fus le plus fort. Je rêvais de faire de toi ce que je n'ai pu réaliser qu'à demi pour moi-même : un âpre et fin voluptueux, riche, élégant, armé de mépris jjour les hommes et de dédain pour les idées, sans scrupules et sans foi, autant d'inutiles bagages. Et je te voulais aussi, bien entendu, un esprit libre, un cœur léger, une conscience de caoutchouc. C'est pourquoi je t'ai fait élever hors frontières. La France actuelle eût attristé ta jeunesse. Tu as été un petit collégien sans patrie; tu as respiré le Don air étranger. Tu as reçu, grâce à mes soins, une jolie culture internationale : deux années en Al'lemagne, deux en Italie, deux en AngleteiTe, tu n'es de retour à Paris que depuis la fin de la semaine, et tes disneuf ans sont carillonnés de ce matin.

Eh! bien, ça n'est pas pour me vanter, mais je suis content de mon ouvrage ! A présent que je t'ai lancé, va de l'avant! Ouvre les yeux, ferme ton cœur, suis ton

Le Marquis de Priola

caprice en toutes choses et commande-toi des fantaisies pour avoir la joie de leur ooéir. EntiQ, la grande alïaire, occupetoi des femme; et n'aie qu'une idée, c'est de les tromper.

MORAiN. — A la condition qu'elles me trompent d'abord?

PRIOLA. ■ — Peu importe! Trompe-les toujours, pour rien, pour le plaisir, pour l'élégance et l'orgueil de les tromper. Ça n'est qu'une habitude à prendre. N'y crois pas et elles te croiront. Domine-les. Garde-toi comme du feu de les aimer, tu te brûlerais. N'admets pas une seconde qu'elles aient de l'importance, qu'elles pèsent le poids d'un cheveu sur ta destinée. N'en crains aucune, méfie-toi do toutes surtout de celles qui se disent honnêtes. Ce sont les pires. Leur vertu n'est qu'un vieux masque. Et dès qu'elles relèvent le front, écrases-les, marche dessus. Il n'y a pas de plus doux tapis.

Et puis, par-dessus tout, ne te marie jamais.

MORAiN. — Pourquoi vous êtes-vous marié alors ?

PRIOLA. — Pour divorcer. Pour tout connaître.

MORAiN. — Cependant, le foyer... la famille...

PRIOLA. — La famille n'est qu'une boutique dont le mariage est la porte basse. Reste garçon.

MORAiN. — Tout seul 'i PRIOLA. — C'est bien assez.

MORAIN. — Personne autour de moi ?

PRIOLA. — Si. Des ennemis, des maîtresses et des valets. Toute l'humanité. Qu'est-ce que tu veux de plus? D'ailleurs tu ne seras jamais complètement seul puisque tu m'as.

MORAIN. — C'est vrai.

PRIOLA. — Tant que tu as été au loin, je t'ai négligé. A partir d'aujourd'hui j'entends que nous soyons camarades.

MORAIN. — Vraiment, Monsieur...

PRIOLA. • — Plus de monsieur ! Appelle-moi : cher ami... Jean... Après, tu me tutoieras.

MORAIN. — Je n'oserai jamais.

PRIOLA. — Tu es un sot. Il faut tout

c ser. Dis-moi? L'appartement que je t'ai donné dans mon hôtel te plaît?

MORAIN. — Certes !

PRIOLA. — Tu y es chez toi. Eu dehors de la pension que je te fais, ma bourse est la tienne. Chaque fois que tu auras besoin de quoi que ce soit, demande et com-

2"°* MONSIEUR. — Il ne plaît jamais

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