AUX HOMMES
mande. Tout ce que j'ai t'appartient...
y compris mes maîtresses, si tu veux?... Je te les iiermets. (Geste de Morain.) Tu te voiles la face? Tu n'es pas comme l'ami Brabançon. Il n'a pas tes pudeurs, lui!
MORAIN. — Je ne tiens pas à lui ressembler.
PRIOLA. — Tu as raison. Ce n'est pas un modèle. C'est un grotesque. Il me singe et se prend pour moi. Ça nous amuse tous les deux. Voilà. As-tu quelque chose à me dire ?
MORAIN. — Ah ! oui. Toute ma grar titude !
PRIOLA. — Ote ça vite. Tu ne m'en dois pas.
MORAIN. — Si.
PRIOLA. — Je t'en dispense. Reconnaissant, tu me déplaisais, La recon-
lO
Le Marquis de Priola
naissance n'est qu'un mensonge. L'obligvî hait le bienfaiteur. C'est sa seule revanche ! Tout est revanche dans la vie. Je ne te demande ni de m aimer ni de me haïr.
MORAiN. — Que me demandez-vous ? ;
PRIOLA. — D'être jeune et beau.
MORATN. ■■ — Pourquoi m 'arrêtez -vous dès que je veux pour exprmier mon affection ?
PRIOLA. — Parce que c'est inutile.
MORAiN. — J'espère du moins vous la prouver.
PRIOLA. — C'est impossible.
MORAix. — Vous me peinez.
PRIOLA. — Quel enfant !
MORAIN. — Mais pourquoi êtes-vous ainsi? Il y a une raison. D'oii vous vient ce pessimisme affreux, cette âpre joie dans le mépris ?
PRIOLA. — Je ne sair. pas. En tout cas, ils me viennent de loin Dans tous les crimes, dans tout^es les ruines, dans toutes les orgies, dans tous les beaux drames, voluptueux et sanglants du pcissé on trouve des Priola. Il y en eut un, délicieux poète, favori de César Borgia quand il était évêque de Pampelune, un autre terrible aux côtés de Bourbon, au sac de Rome; un autre à l'affaire du duc de Guise, à Blois ; un autre aux soupers du Régent ; un dernier, régicide, ami du blond Saint-Just ! El mes parents n'avaient point non plus dégénéré. Mou père était colossalemisnt riche et joueur. II avait cueilli ma mère dans les rues de Londres; il l'adorait, la trompait et la battait. A trente-huit ans, désenchanté d'ici-bas, fatigué de ne pouvoir se ruiner, il se fit sauter la cervelle, comme une banque, au milieu d'une fêt-e sur l'eau, à Naples.
MORAIN. — Et votre mère?
PRIOLA. — Elle a été, paraît-il, une femme admirable — ■ comme corps — un Titien anglais. On l'a reproduite maintes fois en statues et en tableaux.
MORAIN. — Elle a dû s'occuper de vous?
PRioiA. — Mollement. Elle avait mieux à faire. A cultiver et à prodiguer
sa beauté. On laissa donc mon enfance aux mains comj^laisantes des filles de chambre et des sulbalternes. J'ai entendu tout jeune les laquais parler librement des maîtres... A treize ans, j'avais lu l'A rétin.
MORAIN. — Sans le comprendre ']
PRIOLA. — Un peu; et l'année suivante, ma mère fut la confidente naturelle de mon premier péché d'amour. Elle ne put s'empêcher d'eu rire. Elle me chérissait à sa manière, comme un autre épagneul. C'est la seule et vraie amie que j'aie regrettée. Elle avait bien vécu, elle a mal fini.
MORAIN. — Comment cela?
pjiioLA. — Elle est dans un cloître, en Espagne. Tout cela m'a formé. Aussi me suis-je plié de bonne heure à voir en face la. réalité des choses, l'envers des mots, le dessous des cœurs, la lie du vin. Au fond je n'étais pas fait pour nos sales époques d'hypocrisie, de platitude et de pourriture sans grandeur. Je devais vivre aux temps fougueux d'autrefois où l'on n'avait pas encore inventé les scrupules et les remords ; oii le fer et le feu, la. dagu.e et le poison étaient permis aux hommes et bénis de Dieu et où l'on.
n'a.vait qu'à se ruer gaiement du matin au soir à la croisade de ses vices. Eh ! bien,. à quoi penses-tu?
MORAIN. — Je pense que, pour en arriver là, vous avez dû beaucoup souffrir.
PRIOLA. — Jamais. Je suis né tel quel. Invulnérable. J'ai pu faire souffrir mon prochain et surtout mes prochaines, mais mon prochain ne m'a jamais arraché un soupir, encore moins une larme.
MORAIN. — Vous n'êtes pourtant pas méchant ?
PRIOLA. — Je suis bon. Mais pour moi .
MOR.\iN. — Votre conduite à mon égard est la preuve du contraire ?
PRIOLA. — L'exception confirme la rè- | gle. Et puis, tu ne peux pas me comprendre. Personne ne le peut. Je suis un beau dédale. Quand tu m'auras pratiqué, tu
Le Marquis de Priola
y perdras. Et maintenant, pour termier, j'ai à t'annoncer une grande nouelle que je nie suis réservé de te dire ici, 2 soir, sur le champ de bataille de tes ébuts dans le monde.
MORAiN. — Quoi encore? Vous m'ef- •ayez !
PRIOLA. — N'aie pas peur. Tu ne seniras rien. J'ai l'intention de te laisser la fortune et mon nom.
MORAIN. — A moi?
PRIOLA. — A toi.
MORAiN. — Mais...
PRIOLA. — Je n'ai pas de fils, légitime u naturel. Ce n'est pourtant pas de ma iute ! Tu m'en tiendras lieu. Tu t'appel- 3ras Priola. Ça sonne autrement que lorain.
MORAiN. — Je ne dis pas... Mais...
PRIOLA. — • C'est que, — je vais te lire un aveu — il n'y a guère qu'une iiose à laquelle je tienne un peu, si tant st que je tienne à quoi que ce soit ! c'est ion nom.
MORAIN. — Je comprends cela. Ainsi,
PRIOLA. — ■ ... Mon joli nom, carecint, qui fait pâlir les femmes et sert à le désigner d'une façon si agréable. Il a raversé plusieurs siècles avec un tel boneur d'insolence et de conquête que j'ai bujoui-s eu de la mélancolie à songer 'u'après moi il s'éteindrait. Je te le reasserai un de ces jours. D'ici là, mérite-
MORAIN. — Comment?
PRIOLA. — Tu vois ce troupeau 'êtres, charmants et demi-nus. Qu'y -t-il là? Des petites filles.
MORAIN. — Des épouses.
PRIOLA. — De« veuves.
MORAIN. — Des jeunes mères.
PRIOLA. — • Aussi. Eh bien! toutes 3nt à tous.
MORAIN. — Pas toutes.
PRIOLA. — Toutes. Sans distinction. ' sont... les femmes! Elles sont à toi. a les prendre, va.