SCENE V
PRIOLA, M™^ DE VALLEROY
MADAME DE VALLEROY. — Il y a longtemps que vouâ me cherchiez?
PRIOLA. — Moi? Je vous attendais.
Quand tenez-vous la promesse que vous m avez faite ?
MADAME DE VALLEROY. Quelle pro-
messe ?
PRIOLA. — N'ayez pas l'air d'ignorer. Celle de venir voir mes aimanachs. Vous savez que j'en ai une collection délicieuse?
MADAME DE VALLEROY. ■ — Je ne VOUS ai
jamais promis pareille chose.
PRIOLA. — Vous croyez?
MADAME DE VALLEROY. J'en SUis
sûre.
PRIOLA. - — Eh bien! alors, promettezla-moi.
MADAME DE VALLEROY. — Mais non !
PRIOLA. — Pourquoi?
MADAME DE VALLEROY. — Parce quc je tiens à ma réputation.
PRIOLA. — Plus qu'à votre vei'tu?
MADAME DE VALLEROY. - — Autant. VoUS
êtes fou! Aller chez vous? En plein jour? PRIOLA. — ■ Si vous préférez... aux flambeaux ?
MADAME DE VALLEROY. La CUrée...
Je préfère... rien.
PRIOLA. — Merci... c'est un aveu.
MADAME DE VALLEROY. Un aveU de
■quoi, s'il VOUS plaît?
PRIOLA. — De trouble et de crainte.
(Elle rit.) Vous ne vous sentez pas assez sûre de votre cœur...
MADAME DE VALLEROY. LaisSCZ mOn
cœur, il n'a rien à voir là-dedans.
PRIOLA. — Je le laisse. Vous ne vous jugez pas assez sûre de votre esprit et de vos sens...
MADAME DE VALLEROY. Bon ! Voilà
iiTies Bens, à présent!... Vous divaguez.
Quoi que vous prétendiez, je suis très sûre de moi !
PRIOLA. ■ — Alors, c'est de moi qui vous ne l'êtes pas?
MADAME DE VALLEROY. — Certes, non Vous êtes un homme absolument cor rompu.
PRIOLA. — Ne me flattez pas, voyons
MADAME DE VALLEROY. - — Et VOS aima
nachs ont un renom si affreux que je n'-\ mettrai jamais le nez.
PRIOLA. — Tant pis pour eux!
MADAME DE VALLEROY. Yàt pOUr VOUS
PRIOLA. — J'allais le dire.
MADAME DE VALLEROY. Et puis, VOU!
les avez trop fait voir, mon cher, à troj de monde. Quand on dit d'une femme, i Paris : elle a vu les aimanachs du mar quis, on sait ce que cela signifie.
PRIOLA. — Qu'est-ce que ça signifie (Elle va 'pour répondre et hausse le:
épaules.) Vous n'osez même pas le dire Vous avez peur du mot ?
MADAME DE VALLEROY. — Et aUSSi de ].'
chose.
PRIOLA. — Peur de tout. Je vou; croyais une autre femme.
MADAME DE VALLEROY. — Je ne me re ferai pas. D'ailleurs, je me demande i quel propos, depuis deux mois que vou4 me connaissez, vous me faites une cour s tenace. Pourquoi? Vous ne m'aimez pas'
PRIOLA. — Moi? Je vous adore, à h folie, comme jamais on n'a aimé um femme sur terre. Seulement, je me gardt bien de vous le dire ou de vous le laissai voir, parce qu'il sufarait que je vous k.| dise pour que vous ne me croyiez pas, tan^ dis qu'en ne vous le disant pas...
MADAME DE VALLEROY. VoUS espére^
peut-être que je le croirai?..: Répondezmoi sans mentir...
PRIOLA. — Je ne mens jamais !
MADAME DE VALLEROY. — En ce moment oii nous parlons, combien avez-vous de maîtresses?
PRIOLA. — Ah ! je vais bien vous étonner.
MADAME DE VALLEROY. — PI US maintenant.
PRIOLA. — Je n'en ai aucune.
PRIOLA. — Pourquoi m'entamez-vous l'éloge de cet imbécile?
MADAME DE VALLEROY. Non ?
PRIOLA. — Si invraisemblable que la chose puisse vous paraître, c'est pourtant la vérité. J'ai rompu la semaine dernière avec les trois seules liaisons éternelles qui me restaient et dont j'éprouvais une sérieuse migraine. Voulez-vous que je vous les nomme ?
MADAME DE VALLEROY. Inutile.
PRIOLA. — Et voilà cinq jours que je suis vacant... C'est un scandale!
MADAME DE VALLEROY. Et VOUS avez
compté sur moi pour le faire cesser ?
PRIOLA. ■ — Mais oui.
MADAME De; VALLEROY. -- Vous perdez votre temps.
PRIOLA. — Je le rattraperai.
MADAME DE VALLEROY. AveC Une aU-
ire, pas avec moi. Et puis, merci! vous ne portez pas assez la chance aux femmes qui V0U6 aiment.
PRIOLA. — Elles n'ont qu'à ne pa?
m 'aimer. C'est si facile.
MADAME DE VALLEROY^. DeUX de VOS
maîtresses, avant votre mariage, sont mortes pour vous.
PRIOLA. — Pardon ! Il n'y en a qu'une qui s'est tuée !
MADAME DE VALLEROY. VoUS ne trouvez pas que ça suffit? Et enfin, votre femme ?...
PRIOLA. — Ah ! elle n'est pas morte, celle-là !...
MADAME DE VALLEROY. — C'cst Un re-.
proche?...
PRIOLA. — Ça ne va pas jusque-là!...
Encore une qui voulait m 'aimer, malgré moi, plus que toutes les autres!
MADAME DE VALLEROY. — Dans k
temps, c'est possible. Mais il y a beau jour qu'elle ne pense plus à vous. Elle s'est remariée.
Le Marquis de Priola
PRiOLA. — Et elle le regrette assez !
C'est ma veuve inconsolable !
MADAME DE VALLEROY. — Allons donc !
PRIOLA. - — Je vous dis ce qui est. Et puis, c'est forcé. Il n'y a qu'à voir le second mari qu'elle a été choisir...
MADAME DE VALLEROY. Vous aimez
volontiers vous comparer.
> PRIOLA. — Cela dépend encore à qui.
Ai- je besoin d'ailleurs de me comparer pour être sûr que l'on me préfère? Ça va de soi...
MADAME DE VALLEROY. — M. Le Cliesue,
d'après ce que j'ai entendu dire, n'est pourtant pas le premier venu...
PRIOLA. — Dans les bras de sa femme, d'abord.
MADAME DE VALLEROY. — VoUS êtes
odieux.
PRIOLA. ■ — Pourquoi m'entamez-vous l'éloge de cet imbécile? Vous ne l'avez jamais vu ?
MADAME DE VALLEROY. — Jamais.
PRIOLA. — Je vous le dessine. Un prud'homme, au poil déjà blanc, la tête magnifique et sotte d'un aïeul de Greuze; il a ce genre d'espriit qu'on appelle élevé, la parole grave et le cœur généreux des grands premiers rôles du bien. C'est un père noble de la vertu. Par-dessus le marché, millionnaire et donneur de bons conseils, philanthrope gaiTotté de la croix de commandeur, et président de cinquantedeux œuvres. Il pue l'estime publique.
Vous verrez quel enterrement on lui fera ! J'irai.
MADAME DE VALLEROY. — J'entends.
Mais vous doutez-vous que c'est le portrait de l'honnête homme que vous venez de me tracer là?
PRIOLA. — Je le crois bien ! Il est assez repoussant ! . . . Et quant à ma femme que vous ne connaissez pas non plus et dont vous jugez, bien mal à propos, de me parler, c'était une banale petite femme, passionnée de moi, que je n'ai jamais pu regarder sans rire en dedans.
MADAME DE VALLEROY. VoUS lui avez
dit cependant que vous l'aimiez?
PRIOLA. — Sans doute, au début, pour lui faire plaisir. Je suis bien élevé.
MADAME DE VALLEROY. Et VOUS l'aveZ
fait souffrir. Si je vous écoutais, vous me rendriez malheureuse comme elle. |
PRIOLA. — Non ! Vous vous vantez.
Vous n'êtes pas ma femme, d'abord, et puis on ne fait proprement souffrir que ceux qui vous aiment et vous ne : m'aimez pas... du moins jusqu'à nouvel ordre. C est même pour cette raison . que vous me plaisez ! Ainsi laissons ma i femme et...
MADAME DE VALLEROY. — ReveiîOns-y
au contraire. Etait-elle jolie?
PRIOLA. — Je lui accordais une cer- [ taine beauté qui déjà commençait à la quitter avant que j'en fisse autant.
MADAME DE VALLEROY. — Depuis Combien d'années est-elle M™"' Le Chesne ?
PRIOLA. — Trois ans.
MADAME DE VALLEROY. VoUS l'aveZ
revue?
PRIOLA. — Jamais. '
MADAME DE VALLEROY. — C'est surprenant.
PRIOLA. — C'est comme ça.
MADAME DE VALLEROY. — Comment? Le hasard ne vous a jamais remis l'un en face de l'autre? J'ai peine à y croire. Le monde est si petit !
PRIOLA. — Mais Paris est si grand!
MADAME DE VALLEROY. Il ne faufc
qu'une fois. S'il vous arrivait, tout d'un coup, de vous trouver face à face avec elle?...
PRIOLA. — Sans m'y attendre?
MADAME DE VALLEROY. — Bien entendu ! Hein ? Tout de même ?
PRIOLA. — Ah! dame oui, j'avoue que... ça lui ferait une révolution.
MADAME DE VALLEROY. Et VOUS?
PRIOLA. — - Rien. J'ai de l'empire. (-4 re moment, M'^^ Le Chesne et M"^^ Sav?ères entrent. Priola qui guettait les aperçoit.) Et tenez... La preuve... la voilà...
MADAME DE VALLEROY, surprise. — Oh !
Laquelle est-ce ?
PRioLxV. — La brune.
Priola ne bronche pas.
Le Marquis de Priola