SCENE XII
LE CHESNE, SAVIERES
SAVIÈRES. — Vous cherchez M™'' Le Chesne ?
LE CHESNE. - — Oui.
SAVIÈRES. — Elle vient de partir avee ma femme qui l'a réaccompagnée chez elle.
LE CHESNE. Ah !
SAVIÈRES. — Elle se sentait un peu fatiguée, elle m'a chargé de vous le dire. Fausse demi -sortie.
LE CHESNE, le retenant. — Ne me cachez rien. Elle l'a revu?
SAVIÈRES. Qui?
LE CHESNE. — M. de Priola. Ne faites pas l'étonné. Je viens de me trouver face à face avec lui.
SAVIÈRES. — En effet, il était ici.
Mais je ne crois pas que M™' Le Chesne,
Le Marquis de Priola
'"^ mit
LE CHESNE. — Je me fais d'amers reproches.
qui n'est restée que peu d'instants, ait remarqué sa présence.
LE CHESNE. — Ne me trompez pas.
Moi, j'en suis sûr. Et voilà la cause de son départ précipité.
SAViÈRES. ■ — Et quand ce serait? Elle a bien fait.
LE CHESNE. — Excusez-moi. . . je ne suis pas maîti-e. .. et puis, vous ne i>ourriez pas me comprendre.
SAVIÈRES. — Mais si, je vous comprends... trop bien!
LE CHESNE. Non.
SAVIÈRES. — Je ne suis pas votre médecin. Mais du premier jour ovi je vous ai connu... j'ai deviné...
LE CHESNE. — Quoi ? Ce n'est pas vrai. Qu'avez-vous deviné?
SAVIÈRES. — Le mal dont vous êtes atteint. Voulez-vous que je vous le dise?
LE CHESNE. — ■ Dites-le. Au point où. j 'en suis !
SAVIÈRES. — Eh bien ! vous aimez votre femme avec toute la passion dun amant.
LE CHESNE. — Taiscz-vous. Je ne suis pour elle qu'un protecteur et qu'un père ! Jamais un mot n'est sorti de ma bouche...
SAVIÈRES. — Eh! je le sais bien! Voufi jouez votre x'ôle héroïquement, mais vous en mourez. Est-ce vrai? Mais avouez donc !
LE CHESNE. — Eh bien ! oui, c'est vrai. Quoiqu'elle ne s'en doute pas, je l'aime comme un fou, comme un jeune homme, pour sa beauté, son charme étrange.
SAVIÈRES. — Vous n'avez pas besoin de me donner les raisons. Vous l'aimez, ça suffit.
LE CHESNE. — Si, je veux que vous sachiez tout à présent. Je l'aime pour la grâce exquise et originale de toute sa personne, pour sa délicieuse et fière intelligence, les trésors que je devine amassés et mis à l'abri dans son cœur. Je l'aimais déjà quand elle était M'"'' de Priola.
Aussi, avec quelle ardeur je la convoitai dès qu'elle fut libre ! Ses malheurs me l'avaient rendue plus précieuse... Comme je sus profiter de sa détresse morale, mentir avec art, dissimuler ma passion sous les dehors d'une détresse inofïensive !
Ah ! j'ai bien joué de mes cheveux blancs !... Et pourquoi ? Je savais bien que ma femme avait adoré M. de Priola ; mais je pensais que son amour
avait depuis longtemps sombré dans le mépris.
SAViÈRES. — Vous connaissez mal les femmes.
LE CHESNE. — Je ne la croyais pas pareille aux autres. En attendant, depuis que je suis son mari envié... je n'ai plus de repos, j'ai perdu le sommeil; mon existence est un perjDetuel touirment ! Je suis jaloux ! Da,ns mes torturantes insomnies, à la mêTue seconde, je la soupçonne et je lui pardonne, je l'accuse et je l'excuse. Je me fais d'amers reproches, je me maudis. Je me sens vieux et laid, grotesque et coupable. Oli ! quelle pauvre chose je suis et que je me méprise!
SAVIÈRES. — • Vous ! Vous êtes un homme de bien.
LE CHESNE. — Oui ! Ah ! parlons-en !
de ma vertu ! Elle e-st rare et désintéressée. Mais en cela encore, comme en tout, je mens, je suis un imposteur, je me pare d'une réputation usurpée, je vole un respect que je ne mérite pas.
^ SAVIÈRES. — Allons donc !
LE CHESNE. — Ma philanthropie ! Ah !
il ne faudrait pas beaucoup gratter pour trouver ce qu'il y a dessous... et ça n'est pas beau.
SAVIÈRES. — Vos bonnes œuvres?
LE CHESNE. — Une divereion nécessaire à ma douleur. Une soupape. Est-ce la religion qui me pousse et me soutient dans ce rôle avantageux? Même pas ! Vous n'avez pas la foi, vous?
SAVIÈRES. — Oh non !
LE CHESNE. — Eh bien ! moi non plus.
Je ne l'ai pas encore trouvée.
SAVIÈRES. — Oui. Mais vous, au moins, vous la cherchez... Vous faites le bien...
LE CHESNE. — • Comme je ferais autre chose... Comme Priola collectionne des alnianachs. Moi, c'est un sport plus relevé... Voilà tout !
SAVIÈRES. — Vous y dépensez tous vos revenus .
LE CHESNE. — J'ai dcs rentes en considération et en estime. On m'appelle le
Montyon moderne, et je suis commandeur... Non, non, je sais ce que je vaux, moins peut-être que M. de Priola.
SAVIÈRES. — • Vous ne pensez qu'à luiî
LE CHESNE. — Son cynisme et sa scélératesse ont du moins leur franchise et vont tête haute... Tandis que moi qui passe pour une droiture, une onction et une dignité, je ne suis qu'un vieillard amoureux, plein de haine et d'envie pour la jeunesse et le printemps des autres. Toutes les nuits, à ma fenêtre, on voit veiller la lueur honnête de ma lampe et l'on dit : a C'est M. Le Chesne. Il travaille pour les malheureux ! » Ah ! bonnes gens ! C'est plus instructif que tout ! Je suis en pleurs et en gi-imaces devant iin portrait... {Il le sort de sa poche d'habit.) que je couvre de baisers, à deux pas d'une chambre qui n'est même pas fermée à clef, jusqu'à la porte de laquelle je me suis traîné plus de cent fois, défaillant, sans jamais avoir osé l'ouvrir! Et voilà le saint homme !
SAVIÈRES. — Pauvre homme!
LE CHESNE. — Et elle? elle aime toujours l'autre ! Elle lui a gardé son cœur et sa chair ! elle l'a revu ce soir et elle s'est enfuie, à la fois épouvantée, heureuse et reprise.
SAVIÈRES. — Mais non !
LE CHESNE. — Si! si ! j'en suis sûr!
Quand mes yeux se sont croisés avec ceux de l'homme de proie, j'ai vu dans leuiB prunelles d'épervier la lueur du triomphe.
SAVIÈRES. - — Alors, il faut agir.
LE CHESNE. — Je suis trop vieux.
SAViÈPES. — Partez demain avec votre femme. Voyagez !
LE CHESNE. — Je ne peux pas... Mes œuvres... mes œuvres maudites m'attachent ici.
SAVIÈRES. — En voyez-la seule au loin, chez des parents, des amis.
LE CHESNE. — Non. De loin, elle l'aimerait davantage. Et puis, je suis incapable de vivre un jour sans elle.
SAVIÈRES. — Alors, quoi?
LE CHESNE. — Rien! Souffrir!
M- DE VALLEROV. — A FORCE DE ME RENDRE HOMMAGE, VOUS ALLEZ DEVENIR GROSSIER. 1
BRABANÇON. — Qu'est-ce que vous lisez-la, qui vous amuse tant Î
nCTE DEUXIÈME
Salon très élégamment meublé; au jond, une vitrine où sont étalés les almanaclis de la collection du Marquis de Priola. A gauche un biireau. A droite, derrière un canapé, un clavecin.