SCENE PREMIERE
BRABANÇON, MORAIN
iBr3,bançon va et vient à travers la pièce, admirant un siège, un bibelot. Morain lit un livre, assis.
BKABANÇON. — Etant clomié ce qu'il est, Priola ne pouvait et ne devait se meubler qu'en Louis XV. Quelqu'ixn l'a dit : « Le style, c'est l'homme. » Est-ce assez exquis, son intérieur?
MORAIN, sans lever le nez de son livre. — Très joli.
BRABANÇON. • — Comme on voit que chaque chose y a été combinée et agencée en vue des femmes ! Tout y est à sa place : «nefubles, tableaux, objets d'art... (S'arrêtant.) Vous ne m'écoutez pas?
MORAIN. — Mais si !
BRABANÇON. — Mais non ! Qu'est-ce que voiis lisez là, qui vous amuse tant? un livre polisson ?
MORAIN. — Assez! (Il le lui fend.)
BRABANÇON. — Un livre de médecine !
Histoire des maladies nerveuses. Ça vous intéresse ?
MORAIN. — Ça me passionne. M. de Priola, tenez... voilà un beau nerveux!
BRABANÇON. — Ah ! dame, ça n'est pas un pondéré.
MORAIN. — Il doit être aisément irritai le?
BRABANÇON. — Jusqu'à la colère, la fureur !
MORAIN. — 11 ne s'est jamais jjlaint à vous de ressentir certaines douleurs très vives... fulgurantes?...
BRABANÇON. Si !
Le Marquis de Priola
MORAiN. — Est-ce qu'il dort bien ?
BRABANÇON. — Mal! Des cauchemars.
Et, par moments, ça, je l'ai vu : il lui arrive une chose très drôle... Au moment d'écrire, il ne j^eut pas... sa main tremble... il pâlit, il ferme les yeux, il se prend le front, il reste ainsi plusieurs secondes... et puis ça passe... Tout passe. Est-oe que c'est grave?... Non?
MORAIN. — Non !
BRABANÇON. — Oui!... Ça doit venir de l'estomac. D'ailleurs, j'ai remarqué que toutes ces petites bêtises-là concordent toujours chez lui avec une vexation, une contrariété amoureuse... parce que c'est un monsieur qui n'aime pas la résistance et l'insuccès!... Ah! non! Il lui faut la victoire. La défaite l'exaspère. Si jamais il rencontre une femme dont il ait vraiment envie, qui lui résiste et lui échappe, ce jour-là, je crois que ce sera sa fin et sa déchéance... Et encore, non! il a trop de ressort! Vous ne pouvez pas vous imaginer! Je l'ai vu cent fois sombre, amer, dégoûté de tout, parlant de suicide et, dans la minute même, pour rien, pour une robe, une mèche blonde, il repartait sur ses grands chevaux ! . . . Ah ! c'est un rude type !
MORAIN. — Oui, vous aussi !
BRABANÇON. — Eh bien ! et vous donc ! Vous, c'est uxi autre genre. Vous êtes gentil, mais bizarre, vous parlez à peine, vous semblez toujours absent. Priola aussi l'a remarqué.
MORAIN. — Ah !
BRABANÇON. — Qui, VOUS avez des regards et des silences de vieux philosophe. Passe encore avec les autres, si ça vous amuse. Mais avec nous ! Oh ! qu'est-ce qui vous arrive? Dites-moi ça. Je ne demande qu'à être un ami. Vous êtes amoureux?
Malade? Vous rêvez un avenir jDolitique? Quoi ?
MORAIN. — Je n'ai rien.
BRABANÇON. — Si, VOUS avez quelque chose. Et je le sais.
MORAIN. — Apprenez-le moi !
BRABANÇON. — Vous avez trop de chance. Voilà oe que c'est que d'être un enfant gâté de la vie! Quand on a tout.
on n'apprécie rien. Savez-vous ce que vous devriez faire? Prendre une belle maitresse, dans le monde.
MORAIN. — Merci !
BR.YBANçox. — Parmi les femmes honnêtes, mariées autant que possible. Il n'en manque... Y en a de la maîtresse ! M'"'^ Savières, tenez ? Voilà une entreprise intéressante !
Priola entre sur ces mots.