SCENE V
PRIOLA, MORAIN
PRIOLA. — Eh bien? quand je te pi disais que tu serais avant peu un ingrg avais-je raison ?
Le Marquis de Priola
MORAiN. — Vous VOUS troiupez.
piîiOLA. — Ah! tu n'as pas perdu de empsl... Tu n'étais pas chez moi depuis me heure que j'avais déjà deviné en toi m ennemi.
MORAIN. — Moi?
PRIOLA. — Ton silence même, ta réerve, m'étaient hostiles. Ton aversion ouvait. Elle vient d'éclater.
MORAIN. — Ce n'est pas mon averion...
PRIOLA. — Qu'est-ce que c'est, alors?
MORAIN. — Mon indignation.
PRIOLA. — Vraiment! Elle te sied lien. C'est ce que tu trouves de mieux our me remercier? Tu as une jolie monaie!
MORAIN. — Pardon ! Mais je croyais U€ vous ne vouliez ni remerciements, ni ratitude? C'est vous qui me l'avez dit. Je rofite de vos leçons.
PRIOLA, iro?i/qu('. — En effet.
MORAIN. — Vous trouvez peut-être à réeent que j'en profite trop? Eh bien!
on, rassurez-vous, je n'en veux pas protor du tout et c'est pour cela qu'une cplication entre nous est nécessaire.
PRIOLA. — J'allais l'exiger.
MORAIN. — Oui, vous avez fait beau- ■up pour moi, sans que j'aie jamais en compris, du jour oii vous m'avez reeilli, les raisons de ce bel intérêt. Sans )ufce, je n'étais pas à plaindre... mais pendant, je ne vous sentais pas m'aier !
PRIOLA. — Qu'est-ce qu'il te fallait?
MORAIN. — Des preuves.
PRIOLA. — Je t'en donnais assez !
MORAIN. — Pas celles que j'aurais choi- !S. Vous ne m'écriviez pas. Je ne vous yais jamais. Pendant ces sept ans d'édution en pays étranger, je n'ai pas eu le ligne de votre main... le plus petit :ne d'affection personnelle, de tendresse l'ecte.
PRIOLA. • — Je ne suis pas un tendre.
MORAIN. — Au début, je vous adres- : s de longues lettres. Vous n'y répon- ' ^z pas. Les lisiez-vous seulement?
-PRIOLA. — J'ai dû les lire.
MORAIN. — • J'ai bientôt cessé de vous
ennuyer, et vous êtes resté dans l'éloignenient où vous m'échappiez. Je vous avais vu si peu, d'ailleurs ! Je ne connaissais que M™^ de Priola. Vous, je me souvenais de vous avoir aperçu seulement plusieurs foie au château, à l'époque des chasses, avec mon père. Et puis, c'était tout. On me disait de temps en temps : Votre protecteur se porte bien... M. le Marquis a envoyé le trimestre.
PRIOLA. — Oui. Je payais.
MORAIN. — C'était très bien. C'était trop. Etait-ce assez ?
PRIOLA. ■ — Je ne peux pas faire plus.
MORAIN. — Enfin, mes études finies, vous m'avez appelé auprès de vous...
PRIOLA. — Une riche idée que j'ai eue là !
MORAIN. — Je me suis dit alors : Je vais donc approcher oe bienfaiteur lointain, que ma sympathie intriguée se représentait à l'avance comme un de ces oisifs, étourdis et bons, emportés dans un éternel tourbillon de plaisirs..
PRIOLA. — Charmant portrait !
MORAIN. - — J'imaginais déjà le gi'and seigneur, généreux et léger, dans l'exis tence duquel je n'avais peut-être été jusqu'ici que le prétexte amusant d'une bonne action de luxe.
PRIOLA. — Dieu ! que tu es rocoeo, mon cher !
MORAIN. ■ — J'arrive, le cœur plein d'une confiance émue qui ne demandait qu'à s'épancher, et qu'est-ce que je trouve ?
PRIOLA. — Moi, le monstre !
MORAIN. - — Une âme de fiel et de mépris... (Priola lève les bras au ciel. — • Rirr muet.) Aux premiers mots, vous me raillez, vous tournez en dérision ma gratitude, maladroite et timide, qui ne sait comment s'exprimer... De cette vie, oii j'entre à peine, vous me faites, avec une gaieté complaisante et sauvage, le plus effroyable tableau ! Rien ne vaut que l'on se passionne et se dévoue ! li 'amour et l'amitié ? Mensonges ! La vertu ? Même pas un mot ! Pas de femmes honnêtes ! Pas de braves gens! Tout n'est qu'appétit, jalousie, débauche et bassesse... Et quand
Le Marquis de Priola
je vous demande enfin de me précieer pourquoi vous avez eu oettye étrange idée de vous occui>er de moi, qui ne vous suis rien ! vous me révélez que c'est uniquement pour des raisons de dilettantisme aigu et raffiné, parce que j'étais joli enfant, que je semblais promettre et que vous avez rêvé de faire de moi un type accompli de nihiliste élégant, quelque chose comme vous, mais en plus réussi!... Eh bien ! non ! monsieur ! non ! Vous vous êtes trompé... Je proimettais peutêtre... mais je ne tiens pas.
PRIOLA. — As-tu fini?
MORAiN. — Pas encore. Je fus si stupéfait, si douloureusement déçu que, la première minute passée, j'éprouvai le besoin de vous excuser.
PRIOLA. — Tu es trop bon.
MORAiN. — Je crus à de la forfanterie, à je ne sais quelle ostentation de vice. Naïf que j'étais! C'est triste et terrible! Vous êtes sincère ! Depuis huit jours que j'apprends à vous connaître, vous et vos amis, tout me choque, m'irrite ou me peine... Je m'aperçois que je suis tombé dans le cloaque d'une société qui me dégoûte et m'épouvante.
PRIOLA. — C'est la même partout, mon cher.
MCRAiN. — Ah ! non ! Je suis bien sûr que non!... Je vous vois calomnier à plaisir toutes les femmes, humilier méchamment M™- de Valleroy, tenter contre M"^" Le Chesne — qui devrait vous être sacrée — le plus abominable des guetsapens, et cela froidement, sans passion, sans excuse, par jeu, rouerie, fièvre du mal... Alors que voulez-vous? c'est plus fort que moi... J'ai beau être votre obligé, je me révolte, et je refuse d'avoir l'air de m'associer à de pareils actes!
PRIOLA. — Conclusion ?
MORAiN. — ■ C'est que je veux m'en aller.
PRIOLA. — Me quitter?
MORAIN. — Oui.
PRIOLA. — Pour longtemps?
MORAIN. — Pour toujours. Gardez votre nom et votre fortune, monsieur. Si vous n'avez compté que sur moi pour per-
pétuer l'espèce des Priola... Eh bien!
faut en faire votre deuil : ils s'éteindront PRIOLA, 2171 peu énigniatique. — Vrai ment ?
MORAIN. — D'ailleurs, je tiendrais mai' l'emploi. Je ne suis que le fils d'un garder chasse et d'une paysanne. Je n'ai pas dans les veines du sang lointain de duc ou maX' quis, du sang de premier ordre, du sang filtré. Non, c'est simplement celui d'ut soldat et d'une femme de la campagm qui fut la plus admirable des mères
PRIOLA. — Oh ! passons les mamans, j t'en prie. Toutes les mères sont à part, c Le sait bien ! Je ne te chante pas '. mienne, n'est-ce pas?
MORAIN. — Tant pis pour la vôtre i pour vous ! Moi je me réclame bien hai de mes parents, des sentiments droits i sains qu'ils m'ont donné avec la vie, ( que je tiens à conserver, pour vous dii que je refuse à partir d'aujourd'hui toi oe qui vient de vous.
PRIOLA. — Très noble, quoique tardif Et que vas-tu faire une fois libéré ? Sort de cette maison du déshonneur ? Y as-ti pensé ?
MORAIN. — Je serai médecin.
PRIOLA. — Vilain métier! Mais, d'ic à ce que tu puisses exercer?...
MORAIN. — Je suis déjà docteur d l'académie de Leipsick. J'ai passé tou mes examens en Allemagne.
PRIOLA. - — Toi? Quel cachottier! Al çà ! mais qu'est-ce que tu as donc fait au loin?
MORAIN. — J'ai travaillé,
PRIOLA. — Garnement! Enfin, te voil médecin, oii te fixes-tu \
MORAIN. — Je ne sais pas. J'irs' d'abord passer plusieurs mois dans mo.
pays, à Saint- Aulan, que j'ai grande en vie de revoir, oii vous auriez bien dû m laisser.
PRIOLA. — Mais tu y serais mort d!
faim, dans ton pays! Qui donc se serai occupé de toi? Qui?
MORAIN. — M. Le Chesne!
PRIOLA. — Le Chesne !
MORAIN. — Il le voulait. C'est vous qt me l'avez dit.
Le Marquis de Priola
PRIOLA. — Ah ! ah ! comment donc !
Et tu aurais accepté avec bonheur sa protection, à celui-là, hein? avoue-le, si on t'avait consulté? Son argent, à lui, ne t eût pas brûlé les doigts, parce que c'est (le l'argent d'honnête homme, proprement gagné, à la sueur des autres, dans I exploitation de la vertu. Et ma femme, aussi, tu l'aurais suivie avec joie? Tout enfant, tu ne quittais pas ses jupes.
MORAiN. — Elle a été si bonne pour moi !
PRIOLA. — Oui. Elle t'aurait doublement choyé, gâté, caressé! Tu aurais été le chéri de la maison, le petit ange sauvé, (|ue l'on a retiré des mains du diable ! Ah ! il ne te manquait plus que de me préférer les Le Chesne. Ça m'apprendi'a! Je regrette de t'avoir disputé à eux, tiens.
Pour la beauté du fait, j'aimerais même qu'aujourd'hui, s'il en est temps encore, ils te recueillissent et t'adoptassent. Je t'engage à aller les trouver, tout bouillant, et à leur conter tes déboires, ils te recevront comme l'enfant prodigue et ils tueront le veau !
MORAiN. — Il n'est pas question de cela !
PRIOLA. — Je te demande pardon.
Cours chez ce père excellent dont je t'ai jirivé. Tu lui diras quel homme je suis!
MORAiN. — Il doit le savoir.
PRIOLA. — Pas complètement. Tu lui donneras des détails nombreux sur ma scélératesse. Tu lui révéleras, tiens... ces beaux projets que j'ai sur sa femme... la mienne... la nôtre... la tienne... on ne sait plus...
MORAiN. — Je vous en prie, monsieur...
PRIOLA. — Quoi? Ça te choque?... Tu lui raconteras tout et tu lui ajouteras ceci : « Vous pensez peut-être qu'une indignation purement platonique et la seule h.irreur du vice me jettent dans vos bras millionnaires, cher et digne monsieur?
Pas du tout. »
MORAiN. — Que voulez-vous dire?
PRIOLA. — « C'est un sentiment plus intéressé, d'une humanité très basse et toute naturelle dont je ne me rendais pas
bien compte moi-même, que j'éprouvais sans le savoir, comme en rêve, mais que M. de Priola, votre ami, m'a fait brusquement toucher du doigt. J'aime votre femme... »
MORAIN. — Moi? Mais vovis êtes fou!
Vous profanez !
PRIOLA. — Je ne profane rien, ni personne. Oalme-toi. Je t' éclaire. Que me fait ta sincérité à l'instant puisque d'un mot je la détruis... et que déjà tu recules, épouvanté, ravi, devant le gouffre béant auquel tu marchais le nez en l'air et d'un pied léger?
MORAIN. — Mais non! c'est insensé!
PRIOLA. — Tu n'empêcheras plus rien.
Tu l'aimes, te dis- je !
MORAIN. — Je ne l'aime pas. Je l'admire, je la plains...
PRIOLA. — Tu l'aimes! C'était fatal!
Ça remonte si loin ! Ça commence quand on est tout petit, par des joujoux et des bonbons. Une grande sœur, puis une seconde mère, des pleurs ingénus qu'on essuie... choses que le temps n'efface pas, qu'au contraire il enguirlande et poétise ! Aussi, comme je m'explique aisément ton trouble, ta pâleur en la rencontrant hier, à ce bal ! Après des années de séparation — non d'oubli — voilà que tu retrouves embellie et transformée, une jeune femme, déjà moins maternelle, qui te paraît je ne sais quelle ancienne cousine de roman, tu te rappelles ta main dans la sienne, ses lèvres sur ton front... et pour comble de bonheur, tu la revois, cette exquise marraine de ta jeunesse, toute douloureuse et meurtrie, épouse mal résignée d'un vieux Géronte, à la veille de retomber dans les pièges d'un vil séducteur ! Alors... alors ton bon petit cœur saigne... éclate... Tu la plains do ( outc ton âme ! A ton âge, qui n'en ferait autant ? Et tu la trouves noble, touchante, tu ne veux pas qu'on lui fasse du mal, ni même qu'on en dise; tu prends sa défense... te voilà parti! Tu te crois sublime! tu n'es qu'amoureux!
MORAIN, très ému. — Assez ! monsieur ! Taisez-vous ! nous ne sommes décidément pas capables de nous comprendre.
Le Marquis de Priola
PRiOLA. — Tii as raison. Ni moi, ni Paris, ni le monde ne sommes faits jDour toi ! Pars pour Saint-Aiilan, va ! La bicoque natale et le clocher à jour!... Voilà ton affaire ! Au village ! au village ! mais tout de même c'était bien la peine de te décrasser, de t'expédier franco si loin, et de t'apprendre trois langues pour que tu en arrives là! Je suis volé! n'en parlons plus !
MORAiN. — Je sais ce que vous avez dépensé pour moi, je m'acquitterai. Je trouverai un moyen.
PRIOLA. — Ah ! je me moque de tout cela ! Ne m'interromps pas. Je t'ai laissé pérorer tout à ton aise; il m'a .fallu de la patience, et mon calme a pu t' étonner. C'est que tu n'es qu'un bon jeune homme qui ne mérite pas ma colère. Je me borne à te donner un dernier avertissement. Tu enfourches trop tôt les grands sentiments, mon petit. Avant même de savoir monter. Aussi ces dadas te casseront les reins. Circule d'abord quelques années à travers les passions. Vois le néant de tout, aie seulement plusieurs adultères, soit trahi par les femmes, rends-leur au centuple, souffre, commence par pleurer d'abondantes larm.es en attendant que tes yeux taris ne puissent plus te procurer une seule petite goutte d'eau, enfin, verse un peu de sang si des occasions permises se présentent, alors, après cela, tu éprouveras que la vie humaine est tout le contraire de la bergerie que tu pensais et tu regretteras de m 'avoir méconnu. Il sera trop tard. Avec tes idées, tu aboutiras à toutes les misères !
MORAiN. - — Je n'en ai pas peur.
PRIOLA. — Elles n'effraient jamais avant... En suivant les miennes, tu auras le bonheur relatif... le seul qui se puisse conquérir, celui de la domination dans le mépris, et dans la culture artistique du mal. Car le bien n'est vraiment pas assez pittoresque... Ainsi...
MORAiN. — J'ai choisi.
PRIOLA. — • A merveille ! Tu feras ce qui te plaira ! Tu partiras dans huit jours. (Geste de Morain.) Demain si tu veux.
MORAiN. — Ce soir.
PRIOLA. — C'est bien tôt! Laisse au moins la nuit porter son fameux conseil. La nuit, vois-tu, c'est encore ce que nous avons de mieux.
MORAIN. — La nuit ne changera pas ma résolution.
PRIOLA. — Tu n'en sais rien. Et d'ici là, rends-moi un petit service.
MORAIN. — Lequel ? ■
PRIOLA. — Range ce tiroir.
MORAIN. — Moi !
PRIOLA. — Oui, classe ces lettres!
MORAIN. — N'y comptez pas'
PRIOLA. — J'y compte ! Tu peux bien faire cela pour moi? C'est la dernière chose que je te demande. {Il les prend, les sort à pleines mains, les jette sur un meuble. Il s'en éclio'p'pe qui tombent à terre.) Voilà le paquet. Il y a de tout. Vieux papiers, vieux gants, vieux galons... des cheveux et des fleurs... une friperie de vingt-cinq ans ! Plonge tes doigts dans cette poussière. Allons ! (Il lui saisit le bras.) Tu n'oses pas encore. Mais tout à l'heure, quand tu seras seul, jette-toi sur le tas, pique au hasard, tu trouveras là une rude leçon de confiance et de foi, tu verras oe que pèsent les serments éternels et les beaux délires et l'honneur et l'amour! toutes les rocamboles, tu apprendras ce que vaut la femme !
MORAIN. — Et l'homme !
PRIOLA. — Aussi. Pas cher tous deux.
A mettre dans le même sac, dans le même lit! Alors... à quoi bon! Je te laisse.
Il sort.