SCENE IV
PRIOLA, puis MORAIN et BRABANÇON
PRIOLA, avec explosion. — Elle est furieuse ! ! {Il va à la porte par laquelle sotit sortis Alorain et Brabançon. Il l'ouvre. Brabançon et Morain paraissent.) J'allais vovs appeler.
Brabançon est très allumé. ^lorain toujours tranquille et froid.
BRABANÇON. — Eh bien? Partie!
PRIOLA. — Oui. Et dans un état de colère !
BRABANÇON. — Pourquoi ? Racontenous.
PRIOLA. — Parce que je lui ai joué le tour.
MORAIN. — Quel tour?
Le Marquis de Priola
PRiOLA. — Le bon. Elle venait pour ee donner. C'était écrit. J'en étais sûr d'avance. Après un quart d heure de simagrées, elle s'est offerte, et très gentiment, comme les camarades...
Il lit.
BRABANÇON. Et aloi-S ?
PRIOLA. — Et alors, moi, je n'en ai plus voulu.
BRABANÇON. Oll !
^ PRIOLA. — « Ah ! tais-toi ! ce serait le septième ciel! Mais non... décidément, je n'abuserai pas !... Soyons forts! Et en avant, le couplet de l'amitié! » Ah! j'ai eu là cinq minutes transcendantes, en or ! Elle frémissait d'une rage qu'elle n'osait pas laisser éclater; ses yeux étaient deux poignards, son sourire un poison, ses petites mains un cai'can pour m'étrangler... Je me sentais bien exécré, haï autant qu'il est possible de l'être et... ça ne me déplaisait pas !
MORAiN. — Et, finalement?
PRIOLA. — Elle s'en fut ! Bredouille et désolée!
BRABANÇON. — Elle ne te pardonnera pas de longtemps.
PRIOLA. — Tu peux dire : jamais. On lui annoncerait un de ces jours et même dans dix ans que j'ai été écrasé, ou assassiné... Elle me verrait sanglant, défiguré, mort, qu'elle en éprouverait un vif plaisir. Oh ! je la connais. Maie moi, je suis bon prince, et je lui pardonne.
BRABANÇON. — C'est égal. Tu es ru.dement bête tout de même de ne pas l'avoir prise ! Ah ! sapristi !
PRIOLA. — Si tu avais été à ma place?
BRABANÇON. — Ah ! Gui, par exemple !
PRIOLA. — Mais, gros vulgaire, tu devrais me remercier. C'est aussi pour toi que j'ai travaillé.
BRABANÇON. — Comment?
PRIOLA. — Mais oui. Tu la veux? Elle te plaît ?
BRABANÇON. — Cette question ! Maintenant que tu ne t'en occupes plus.
PRIOLA. — Eh bien ! tu peux l'obtenir et sans beaucoup de peine. Elle est actuellement toute désemparée, à demi-folle, et n'a qu'une pensée, qu'une soif : la ven-
geance... Va lui rendre visite, sans der.
BRABANÇON. Oui.
PRIOLA. — Aie l'air de ne rien savcj mais applique-toi à raviver adroitement) plaie saignante encore de son amour-ppre; exploite sa fureur inapaisée, metij profit sa rancune, et quand tu la senti i toute chaude et bien à point, alors peij peu, sans paraître d'abord y toucher, rive à insinuer, puis à dire du mal de iï. beaucoup de mal. In ventes -en. Ou plul non, laisse-toi aller, dis ce que tu pens Trahis-moi, vomis des horreurs. Fais d'<i ta complice de calomnie. Donnez-vous tous deux sur mon dos tant que vi pourrez. Et si, enfin, tu es assez éloqui pour lui persuader cette énormité que suis jaloux de ton affreuse personne, pa,, que tu es plus riche que moi et que rie peut m'être plus désagréable que de te voir son amant, je te parie qu'elle te tera au cou en te disant que tu es b^i comme un mousquetaire ! Et tu la croiti
BRABANÇON, il se lève. — J'y vais
PRIOLA. — Pas maintenant ! Au d'hui, j'ai besoin de toi.
MORAIN, fausse sortie. — De moi a
PRIOLA. — De vous deux. Vous mes confidents. Qui est-ce qui m'a dof des lâcheurs pareils? Asseyez vous. Je e ris plus. J'ai conçu un grand dessei: . Celui de reconquérir ma femme.
BRABANÇON. — Nous y voilà ! De] hier tu ne penses plus qu'à elle!
PRIOLA. — C'est vrai. Sa vue : donné un coup de fouet. Elle m'a rep Et elle est reprise. Elle n'a d'ailk jamais cessé de m'aimer. Auîsi gartà elle... J'ai été son mari, je serai Q amant.
BRABANÇON. — Ce n'est pas fait
PRIOLA.
C'a se fera.
BRAB.A.NÇON. — Quellcs raisons as-tu « croire qu'elle t'aime encore?
PRIOLA. — Toutes! C'est elle qui :a voulu dans le temps.
MORAIN. — Mais son divorce?
PRIOLA. — C'est moi qui l'ai récla: Elle ne pouvait pas l'éviter. La loi est
MORAIN. — Son second mariage?
Le Marquis de Priola
PRIOLA. — Elle l'a subi la mort dans lime. C'est sa mère qui l'a remariée jjar éckanceté contre moi, pour que je ne lisse pas la reprendre si par hasard la ntaisie m'en venait. Le Cliesne se trouit là. On jeta cette pauvre petite dans 3 bras.
MOKAiN. — Cette pauvre petite est ut-être hed-.-euse? Vous n'en savez n?
PRIOLA. — Non. Elle est malheureuse.
; le sais. Elle souffre et se consume. Elle e désire et m'attend. Ce soir, demain, land je voudrai, je n'aurai qu'à souffler ssus, elle tombera.
MORAIN, sur un t07i de cloute liautain.
Vous croyez ?
BRABANÇON. — Tu vas vite. Et puis tu
penses pas assez à une chose, c'est que
femme est gardée à vue par M™'^ Saères, son amie intime, sa confidente, à quelle elle dit tout, qui te déteste et qui ! te laissera jamais approcher d'elle.
PRIOLA. — Mais si j'y ai pensé...
^ Savières peut faire tout ce qu'elle
udra. Elle n'empêchera rien!... Si elle
taie de me barrer la route, j'en serai
itte pour la prendre elle aussi, en pasat, voilà tout !
BRABANÇON. — Bravo !
PRIOLA. — J'arriverai à ma femme en mmençant par elle et le jeu n'en sera le plus divertissant. Mais je n'aurai
3me pas le plaisir de recourir à cette
Itrémité. (// ouvre un des tiroirs du côté <, bureau où il est assis. — // prend un quet de lettres.) Vous voyez ça?
Ces lettres sont toutes dans des enveloppes.
MORAIN. — Ce sont des lettres d'elle?
PRIOLA. — Oui, qu'elle m'écrivait ns les première temps de notre mariage. I BRABANÇON. — Des lettres... très audes ?
PRIOLA. — Bien entendu. Dès hier, en atrant, je les ai recherchées. Tout ce tiir est en grand désordre, je n'y ai pas nché depuis des années... par bonheur es étaient sur le dessus du tas et je les
trouvées tout de suite. Eh bien ! avec
a, je la tiens! (Il en prend une qu'il
passe à Brabançon.) Jolie écriture, n'estce pas?
BRABANÇON, cjui regarde l'adresse. — Belle anglaise. (// la flaire et indique que ça sent bon. Il la met sous le nez de Morain.) Sentez donc!
MORAIN, qui s'écarte. — Merci, je n'ai pas d'odorat.
PRIOLA, tend à Brabançon les lettres déployées en éventail. — Remets dans le jeu. (Brabançon replace la lettre au milieu. Il rit.) Qu'est-ce qui t'amuse?
BRABANÇON. — Toi ! Tu as l'air du monsieur qui va faire des tours. Pensez une carte... Coupez...
PRIOLA. — Atout ! Le voilà, l'atout.
Cette lettre-là, tenez? elle est admirable... C'est une lettre oii elle me dit — je vous cite grosso modo — qu'elle est à moi, ma chose pour toujours, quoi qu'il arrive, et que, fussions-nous plus tard séparés par on ne sait quel mauvais destin, je n'aurai qu'à lui faire un signe, elle accourra.
BRABANÇON. — Belles promesses !
MORAIN. — Bien oubliées !
PRIOLA. — Aussi, je m'apprête à les lui rappeler. J'ai recopié sa lettre et je vais la lui envoyer.
MORAIN. — Comment! A^ous oseriez?
PRIOLA. — J'ose toujours.
MORAIN. ■ — Vous ne craignez pas!...
PRIOLA. — Quoi?
MORAIN. — Je ne sais pas... Que M. Le C lies ne...
PRIOLA. — Un homme bien élevé n'ouvre pas les lettres de sa femme.
BRABANÇON. — Et puis, s'il fallait penser à tout ce qui peut arriver !
PRIOLA. — Enfin, le papier est là, dans son enveloppe {Il le fait voir dans son j}orfefeuille) ; je n'ai plus qu'à mettre l'adresse.
MORAIN, calme, mais ferme. — Eh bien ! il ne faut pas l'envoyer.
BRABANÇON. — Hein ?
PRIOLA. — Je l'enverrai pourtant.
MORAIN. — Je vous en prie.
PRIOLA. — Tu m'ennuies! Cette lettre est-elle à moi, oui ou non?
MORAIN. — Vous n'avez pas le droit
Le Marquis de Priola
Sa maix tremble, sox visage se crispe.
d'en faire l'usage que vous voulez faire.
PRIOLA. — Pas le droit? Ah! ah! nous aJlous bien voir! {Il sonne.) Je le prends, le uroit ! {Il se met à la table pour écrire l'adresse. Au moment de le faire, il ne le peut pas, sa main tremble, son visage se crispe, il se pretid le front dans la m^in, il ferme les yeux. Brabançon et Morain, ensemble, voient jwsser la crise et se regardent. Ati bout de deux ou trois secondes, Priola reprend possessio?i de ses moyens, et écrit l'adresse vivement. Le valet paraît.) Vous porterez tantôt cette lettre à son adresse.
MORAIN, bas. — Oh !
BRABANÇON, â Morain. — Mais qu'estce que ça vous fait ?
LE VALET, après un 2}fis. — Faut-il attendre la réponse?
PRIOLA. — Non! {Le valet sort.) Voilà!
MORAIN. — Eh bien ! monsieur, vous venez de commettre là une...
BRABANÇON, V arrêtant — Morain!
PRIOLA. — Laissez-le achever. {A Morain.) Une quoi?
MORAIN. — Vous m'avez compris.
PRIOLA. — En effet, je commence comprendre... et bien des choses.
MORAIN. — • Moi aussi.
BRABANÇON, à Priola. — Ne fais attention, c'est un enfant.
MORAIN. — Je ne suis plus i:n enfa
BRABANÇON. ExcU&C...
PRIOLA. — Qu'est-ce que tu te crj donc?
MORAIN. — Un homme !
PRIOLA. — Pauvre petit!
BRABANÇON. — Ecoutez ! Je vois qjj vous êtes impatients de causer à ce ouvert. Je vous laisse. Je vais chez M™"! Valleroy.
Il sorti