M'"" BAVIERE S, BAVIERE S, LA FEMME DE CHAMBRE
.■\u lever du rideau, M"° Savières seule, triste, sonfçe, les yeux fixés dans le vide. Elle a sur les genoux un livre ouvert qu'elle ne lit pas. Elle porte la main à ses yeux. La porte de l'apjiartement de son mari s'ouvre brusquement. Savières paraît : pardessus, son chapeau sur la tête.
SAVIÈRES. — Je suis forcé de sortir. Mais je serai ici dans une heure. M. de
U71 petit salon. Trois portes : une au fond, sur un palier, deux à gauche.
Priola doit venir tantôt. Il m'a écrit qu'il avait absolument besoin de me voir. S'il arrivait avant mon retour, qu'on le prie de jDatienter dans mon cabinet.
MADAME SAVIÈRES. — C'est entendu.
SAVIÈRES, cpii la regarde avec plus d'attention. — Quelle figure! Etes-vous ec'uff rante ?
MADAME SAVIÈRES. PaS du tout.
LA FEMME DE CHAMBRE, entrant. —
Madame, c'est M™" Le Cliesnc.
MADAME SAVIÈRES. — Qu'elle entre.
La femme de chambre sort.
SAVIÈRES. — Faites attention. Ne la
Le Marquis de Priola
gardez pas longtemps... Si quelquefois l'autre.. .
MADAME SAViÈRES. — Il n'y a pas de danger qu'ils se rencontrent ici, dans ce salon. Et puis, soyez tranquille. Ce n'est pas moi qui les rapprocherai.
SAVIÈEES. — A ce soir.
Il sort.
M-"*^ SAVIERES, M-"^ LE CÏÏESNE
MADAME SAVIERES.
Je ne t'attendais
pas.
MADAME LE CHESNE. — J'ai à te parler.
(^EUe lui tend u?ie lettre.) Voilà ce que j'ai reçu.
Madame savières, qui prend, so)-t de V enveloppe et lit. — a Mon cher bienaimé »... {Elle la regarde.) Je ne comprends pas.
MADAME LE CHESNE. — Tu vas comprendre. M. de Priola a gardé mes anciennes lettres. Il en a choisi une, parmi celles des premiei-s jours de notre mariage.
MADAME SAVIÈRES. — Comment se faitil que tu lui écrivais, puisque vous étiez ensemble ?
MADAME LE CHESXE. — C'est que je lui faisais en cachette des lettres oii je tâchais de lui exprimer tout ce que je n'osais pas encore lui dire de vive voix ! Oui ! Tu peu-X rire !
MADAME SAVIÈRES. — Je ne ris pas.
Alors?...
MADAME LE CHESXE. — Il en a recopié une, où je lui jure que je lui appartiens, à jamais, quoi qu'il aiTive, qii'il est mon maître et que je l'adore.
MADAME SAVIÈRES. — Et il te l'a envoyée chez toi?
MADAME LE CHESXE. — Hier. On me l'a remise devant M. Le Chesne.
MADAME SAVIÈRES. — Tu ne t'es pas trahie, au moins ?
MADAME LE CHESXE. — N'aie pas peur.
Je sais déjà dissimuler. Seulement, depuis
hier, je ne vis plus, et je suis bouleversée.
MADAME SAVIÈRES. — Il nv a pas de quoi.
MADAME LE CHESNE. — Si, dès les premiers mots, je me suis retrouvée dans l'état d'esprit et de cœur oîi j'étais quand j'écrivais ces lignes. C'est le passé qui revient.
MADAME SAVIÈRES. Alors, qu'cst-CC
que tu vas faire ? Lui répondre ?
MADAME LE CHESNE. Oh ! pour qui
me prends-tu ?
MADAME SAVIÈRES. — Pour une femme en train de se perdre. Ah! je te l'ai dit, à l'Ambassade : « Va-t-en, pars sans tourner la tête. » Tu ne m'as pas écoutée. Aujourd'hui, te voilà folle !
MADAME LE CHESNE. — Eh bien ! oui, je l'aime !
MADAME SAVIÈRES. — Tu crois l'aimer.
Ce n'est pas lui que tu aimes, ce sont tes souvenirs, ta jeunesse, tes regrets, les mirages du passé mille fois plus menteurs que ceux de l'avenij.
MADAME LE CHESNE. Nou, c'est lui,
je le sens, lui seul.
MADAME SAVIÈRES. — Mais lui ne t'aime pas !
MADAME LE CHESNE. — Qu'est-CC que
ça fait?
MADAME SAVIÈRES. — Si tu en es là!...
MADAME LE CHESXE. — Et puis, il
m'aime peut-être!
MADAME SAVIÈRES. — Impossible.
MADAME LE CHESNE. — Il est en chemin. Il m'aimera !
MADAME SAVIÈRES. — Jamais. Ne t'illusionne pas... C'est uniquement chez lui, caprice, gageure, curiosité scélérate, soif de représaille et de vengeance.
MADAME LE CHESNE. — Grand Dieu !
Vengeance de quoi ?
MADAME SAVIÈRES. — Mais de ton repos, de ton nouvel état social. C'est un destructeur qui n'accejDtera jamais que tu aies reconstruit ta vie sur les ruines dont il a été le si magnifique ouvrier; c'est un envieux qui ne te pardonne pas ton bonheur présent !
MADAME LE CHESNE. — Mon bonlieur !
S'il savait!...
MADAME SAViÈREs. — Plains-toi donc!
Tu as tout, toi ! Tu as un mari d'âme haute et sereine...
MADAME LE CHESNE. — Un vieillard.
MADAME SAVIÈRES. — Le plus noble des hommes.
MADAME LE CHESNE. — Eli ! que me font ses vertus? Autant qu'à lui mon estime! Je ne l'aime pas. Pour nous deux, tout est là.
MADAME SAVIÈRES. — Oui! Et ton Priola? Tu ne peux pas l'estimer, tu le méprises...
MADAME LE CHESNE. — Mais, je l'aime!
c'est ainsi.
MADAME SAVIÈRES. — Malgré sa conduite infâme envers toi?
MADAME LE CHESNE. — Malgré.
MADAME SAVIÈRES. — Il t'a trompée avec un peuple de femmes ; il a dit aux filles les mêmes choses qu'à toi; t'a fait verser des seaux de larmes ! et tu ne te rappelles rien !
MADAME LE CHESNE. — Si. Qu'il m'a révélé l'amour.
MADAME SAVIÈRES. — Quel amour !
Oses-tu bien le nommer ainsi? Non, ce n'est pas l'amour, le radieux et sublime amour qui descend du ciel en nous, qui nous exalte et nous divinise, c'est l'autre, le charnel, qui fouette les sens et déchaîne la bête. Voilà celui qui t'a révélé, le seul qui soit son partage, qu'il t'a laissé pour compte, et qui pousse aujourd'hui, par ta bouche égarée, son cri de luxure ! Tu ne regrettes que des caresses, des baisers, du plaisir, des nuits ! Et tu n'as pas été seulement pervertie dans ton corps par ce maître impur... il t'a en plus faussé l'esprit et dégradé le cœur. Ah ! Jeanne ! Oii sont tes cro3^ances de jeune fille? Ta religion de l'idéal? Ton âm.e d'auti'efois? Je ne te retrouve plus !
MADAME LE CHESNE. — Je ne me retrouve pas moi-même. Je me subis, J€ me déteste, mais j'aime! Et je souffre... au delà de tout!
MADAME SAVIÈRES. — Par ta faute.
MADAME LE CHESNE. — Je n'en soufîre j)as moins.
Domine ta souf-
— Oui, cela t'est Et à faire. Si
— Toi, ça n'est
— Et pourquoi
MADAME SAVIERES. —
france.