‹ L'esprit françaisChapitre 182 sur 315 · MADAME LE CHESNE · texte numérisé non relu

MADAME LE CHESNE

pas la même chose !

MADAME SAVIÈRES

donc, s'il te plaît ?

MADAME LE CHESNE. — Parce que toi, tu es d'une religion négative qui t'éloigne...

MADAME SAVIÈRES. — Qui m'élève!

MADAME LE CHESNE. — ... Qui t'a fait l'âme glaciale, implacable aux autres comme à toi-même, inaccessible à la pitié, d'une religion sans tendresse qui maudit l'amour !

MADAME SAVIÈRES. — Le tien, oui!

MADAME LE CHESNE. — ... Parce qu'enfin, tu es une femme de devoir, au-dessus de l'humanité, que tu n'as jamais éprouvé mes douleurs, que tu as toujours vécu la conscience drapée, sans un pli, la chair morte, l'esprit en règle et le cœur vide !

MADAME SAVIÈRES. ■ — Oui, vraiment !

Te voilà bien dans ton égoïste orgueil ! Tu t'imagines qu'il n'y a que toi pour sentir et souffrir? Eh bien ! tu te trompes. Je ne suis qu'uiae pauvre femme, comme toi, sujette aux mêmes maux, aux mêmes peines, aux mêmes misères. Je te parais heureuse ? Je ne le suis pas ! Tu me crois impassible? Ah! ma pauvre amie... si tu savais ?

MADAME LE CHESNE. — Que me dis-tu là?

MADAME SAVIÈRES. — Mais je connais comme toi la trahison, la jalousie et la solitude... Moi aussi, j'en ai versé, des larmes ! Seulement, moi, je les cachais et je ne t'avais pas pour me consoler... tandis que toi, quand tu pleurais... j'étais là.

MADAME LE CHESNE. — Ma chéric !

MADAME SAVIÈRES. ■ — Enfin, moi aussi, j'ai été tentée, plus d'une fois... à la veille de me perdre.

MADAME LE CHESNE. — Toi ?

Le Marquis de Priola

MADAME SAViÈRES. — Oui, moi. Cela t' étonne ?

MADAME LE CHESNE. — Comment as-tu fait ?

MADAME SAVIÈRES. — J'ai résisté.

MADAME LE CHESNE. — Jusqu'à présent.

MADAME SAVIÈRES. — Oli ! maintenant, je ne crains plus rien. Le passé m'a souvent assez coûté pour me répondre de l'avenir. Et puis, bientôt je vieillirai... et puis...

MADAME LE CHESNE. — Continue...

parle-moi... tu me fais du bien... jû t'aime davantage... nous sommes sœurs de souffrance.

MADAME SAVIÈRES. • — • Alors, imitemoi.

MADAME LE CHESNE. — Je ne peus 23 as.

MAD.\ME SAVIÈRES. — Tu ne veux pas.

MADAME LE CHESNE. — Je n'ai plus de volonté.

MADAME SAVIÈRES. — Eli bien! j'en aurai pour toi et contre toi. Je te sauverai. Puisqu'il faut faire la guerre à M. de Priola., je la lui ferai. Je n'en ai pas peur, moi, je ne le trouve pas irrésistible. Justement, il doit venir tout à r heure.

MADAME LE CHESNE. Ici, chcz toi ?

MADAME SAVIÈRES. Lui.

MADAME LE CHESNE. — Ail! PourqUOi 5

MADAME SAVIÈRES. — Oli ! Ne te monte pas l'imagination. Ce n'est pas pour te rencontrer. Il avait un rendez-vous avec mon mari qui a été forcé de sortir. Il ne peut pas se douter que tu es chez moi. Quand il viendra, je le recevrai, ici, dans cctie pièce, toi, tu te cacheras là, dans ma chambre.

MADAME LE CHESNE. — Oli !

MADAME SAVIÈRES. — Et tu nous écouteras. Je ne lui parlerai que de toi. Tu sais que je ne suis pas coquette ? Eh • bien ! je ne lui donne pas dix minutes pour qu'il ne me fasse clairement les offres de son amour.

MADAME LE CHESNE. — Ah ! Voilà CC

que je ne crois pas, par exemple !

MADAME SAVIÈRES. Acceptes-tu ?

MADAME LE CHESNE. — Sans doute.

Mais...

MADAME SAVIÈRES. — Tu hésites ? Tu as peur? Tu n'es pas sûre de lui?

MADAME LE CHESNE. — Oh ! ce n'est pas ça !

MADAME SAVIÈRES. — Alors, quoi? Tu es jalouse?... Le moi?

MADAME LE CHESNE. -— AlloilS donc !

MADAME SAVIÈRES. • — J 'entends qu'on vient. Décide-toi.

MADAME LE CHESNE. — Je reste.

MADAME SAVIÈRES. — Entre vite.

ÎM"" Le Chesne entre dans la pièce voisine.

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