‹ L'esprit françaisChapitre 204 sur 315 · MADAME BLANDIN, SALOMON · texte numérisé non relu

MADAME BLANDIN, SALOMON

MADAME BLANDIN. Paul.

SALOMON. Quoi ?

MADAME BLANDIN, pressée contre lui. — Tu m'aimes toujours, depuis hier et depuis quatre ans ?

SALOMON. — Toujours, ça n'arrête pas.

MADAME BLANDIN. — Si tu savais comme J3 suis contente de t'avoir un peu! Je ne me sens heureuse que seule avec toi, et c'est comme un fait exprès, nous avons toutes les peines du monde à être ensemble.

SALOMON. — Cette vie de Paris! Va vite, en t'attend.

MADAME BLANDIN. — Une minute. Profitons un peu. Depuis quelque temps nous

Viveurs

MADAME BLANDIN. — Mais si ! Nous prenons assez de pbégautions.

ne nous voyons plus que dans la fête et entre deux portes. Pour que je te possède, faut qu'il y ait une partie sur l'herbe. Sans ça, on n'a pas ce monsieur! Et encore tu me claques quelquefois dans la paume, brigand ! Des rendez- vous ailleurs ! Ta sale Bouree ! Un tas de raisons !

SALOMON. — C'est qu'elles sont bonnes!

Sans ça! Tu sais bien que j'adore la fête! Tu me l'as même souvent reproché.

MADAME BLANDIN. — Jamais. C'est si naturel ! Jeune, beau petit maître, c'est ton élément ! Aussi, c'est pour toi que je m'y suis lancée, pour toi que je donne la prochaine, que j'ai abattu mes cloisons. Tout pour toi. Je ne tiens qu'à l'amour ici-bas, et tu me l'as donné. Sans l'amour, je me ficherais bien du plaisir. Aussi, tu

sais, amuse-toi, papillonne, flirte; et avec toutes, les jeunes, les vieilles, avec la marquise, avec Paf... Je ne suis pas jalouse.

SALOMON. — Oh ! par moments.

MADAME BLANDIN. — Tiens, parbleu !

Je ne serais pas femme ! Mais ça n'est pas grave. Ça entre par un côté du cœur, ça sort par l'autre ! Au fond, je suis sûre que tu n'aimes que moi, et puisque personne n'en sait rien... bisque, c'est bien fait... on se bécotte dans son petit coin, on fait la dînette.

SALOMON. — • Notre liaison n'est pas si cachée que ça !

MADAME BLANDIN. — Mais SI ! NoUS

prenons assez de précautions.

Elle l'embrasse.

SALOMON. — Si on entrait?

MADAME BLANDiN. — Eh bien, après?

Quand on le saurait ?

SALOMON. — Vaut mieux pas.

MADAME BLANDiN. — Ce n'est paiS Blandin qui dirait quelque chose. D'abord, il lie pourrait pas le croire.

SALOMON, qui en a visiblement assez.

— Enfin, tu sais la fable? Le petit grillon. Pour vivre heureux...

MADAME BLANDiN. — Tu as raisou. Cachons-nous, cachons-nous.

Elle l'embrasse coup sur coup.

SALOMON, avec des soupirs d'homme rasé. — Tu as une façon de te cacher!

MADAME BT-ANDiN. — Tu me trouves folle? C'est l'amour. (Geste de Scdomon.) Je ne suis pas convenable? Je te fais l'effet d'une femme dépravée?

SALOMON. — Mais non. Seulement...

MADAME BLANDiN. — Si. Oh! si ! dls-le. Il y a des jours où je m'effraie moi-même do tant t' aimer.

SALOMON. — Moi aussi. Dépêche-toi.

Cassel qui t'attend.

MADAME BLANDiN. — Tiens, j'ai souvent pensé que moi, avec ma nature, si au lieu d'être mariée et honnête femme, j'avais été une grue comme il y en a tant...

SALOMON. — Jamais trop !

MADAME BLANDiN. — ... j'aurais été dune perversité ! Messaline ! parce que j'aime trop l'amour. Il n'y a que cela de vrai à Paris. Je t'aime rudement. A tout à l'heure.

SALOMON. — Au revoir.

MAD.AME BLANDiN. — Et puis pense à Stockholm dans huit jours ! Hein ! cette tioce ! Avec la neise ! le soleil de minuit !

Page 1