‹ L'esprit françaisChapitre 208 sur 315 · SCENE XVII · texte numérisé non relu

SCENE XVII

LACROIX, CORBINEL.

Qu'est-ce que vous fichez

CORBINEL. —

ici?

LACROIX. — Mais rien, mon capitaine.

CORBINEL. — Laissez-moi tranquille avec mon capitaine ! Nous ne sommes plus aux hussards ! Ça ne m'arrive d'avoir un képi et trois galons dessus que de loin

en loin, pendant treize jours, c est pass( oublions-le.

LACROIX. — Non, mon capitaine, me je ne veux pas l'oublier. Vous avez et trop gentil pour moi à Pontivy Tanné dernière !

CORBINEL. — Est-il bête! On vou avait signalé comme le plus mauvais sol dat de mon escadron. Alors, tout de suite 11 naturellement je me suis dit : Ça doi f(| être un garçon de valeur. J'ai vouiu vou voir, vous m'avez plu, je vous ai exempti de corvées tant que j'ai pu, donné toutei les permissions de la nuit.

LACROIX. — Et chaque fois que vouJ alliez peindre, dans les champs, c'est mo] qui portais votre boîte à couleurs. C'esiJ dommage que ça ait duré si peu !

CORBINEL. — Eh bien, je vous reposd ma question.

LACROIX. — Ce que je fiche ici?

CORBINEL. Oui.

LACROIX. — J'ai fini mes trois ans et j'attends une dame quii m'a donné rendez-vous. ]

CORBINEL. — Compliments.

LACROIX. — Non. Une dame déjà placée. M"^ Blandin.

CORBINEL. — Vous Connaissez les Blandin ?

LACROIX. — Beaucoup.

CORBINEL. — Les Salomon aussi,alors ?

LACROIX. — Comment donc ! Et Dupallet. Guénosa, sa fille...

CORBINEL. — Toute la ribambelle.

Mais depuis quand ?

LACROIX. ■ — La semaine dernière.

CORBINEL. — Et vous êtes à Paris?

LACROIX. — Depuis dix jours.

CORBINEL. - — Admirable! Il n'y avait pas quarante-huit heures qu'il était débarqué que la bande luii avait déjà mis la main dessus ! Et alors, vous voilà parti \ vous amuser ?

LACROIX. — Assez, oui.

CORBINEL. — Ça n'est pas tout ce que vous comptez faire, j'imagine?

LACROIX. — Mais dame, si! Qu'est-ce] que vous voulez que je fasse à présent' Le plaisir est ma seule carrière.

Viveurs

LACROIX. — J'ai quatre sous de fortune, et je ne suis pas joueur.

COHBINEL. — Que me chantez-vous là?

LACROIX. — Je vous fais juge : vous avez devant vous une victime de la loi militalire, la loi de trois ans. Quand arriva pour moi le moment de tirer au sort, je me destinais à la diplomatie. Pour devenir diplomate, il faut être docteur en iroit. Je demandai donc un sursis de ieux ans pour passer mon examen...

CORBINEL. — On vous l'accorda?

LACROIX. — Oui. Je préparai mon ioctorat en tremblant, puisque de sa ■éussite dépendait tout mon avenir, et naurellement je fus retapé. Alors, mon pauvre capitaine, je fus appelé sous les irapeaux, au 19° hussards, à Pontivy, ovi

j'ai passé trois ans complets à m'abrutir. Calculez : j'avais près de vingt et un ans quand j'ai tiré au sort, les deux ans de sursis, vingt-trois, plus les trois de travaux forcés, vingt-six. Me voilà aujourd'hui rejeté dans la circulation à vingtsix ans, la cervelle aplatie par cent quarante-quatre semaines de chambrée, dans limpossibilité pratique, et même morale, au cas où ce serait possible, de revenir à mes premières études. Je suis un homme tronqué, dévoyé... fichu! Et je ne suis pas le seul ! A la minute ovi je vous parle, il y a des milliiers de pauvr^es bougres qui sont dans mon cas. Tous martyrs de la loi de trois ans! Aussi, j'en reviens à ce que

Viveurs

je vous disais : je n'ai plus qu'à m 'amuser. Notre vie est ratée, ratons-la gaiement.

CORBINEL. — Rat'ez-la donc, petit, si ça vous fait plaisir. Avez- vous de quoi, au moins?

LACROIX. ■ — J'a.i quatre sous de fortune, et j© ne suis pas joueur. Et maintenant que je vous ai répondu, permettez que je vous demande à mon tour : Par quel heureux hasard ?

CORBINEL. — Les tableaux vivants, mon cher. Je suis un vieux camarade de fête des Blandin, et j'ai promis de m'occuper un peu de leurs costumes.

LACROIX. — Alors, vous allez pouvoir me renseigner... parce que tous ces bonshommes-là, ça a beau être pour moi des amis intimes... je les connais à peine.

CORBINEL. — Ils vous ahurissent ?

LACROIX. — Tout de même, par moments. Drôle de société! Ça n'est pas le grand monde, ni le petit, ni le moyen. Qu'est-ce que c'est? Ça a l'air d'être à la foie un peu tout ça, mais en faux, en toc. Le ruolz de la vie et des passions. Je vois là d'a-ssez braves gens...

CORBINEL. — Mêlés à d'autres qui ne valent pas cher. N'allez pas plus loin. Vous êtes tombé dans le monde des viveurs.

LACROIX. — Mais c'est vieux comme Ilérode, ça, les viveurs.

CORBINEL. — Le mot, pas la chose.

Oui, le mot est vieux et insuffisant, je le sais, et il a déjà servi, pour désigner dans le temps d'autres seigneurs, entre nous un peu plus chics que ceux-là ! Mais que voulez-vous, c'est le seul, et il n'y en a malheureusement pas d'autre. Pour qualifier cette classe récente et spéciale d'affolés qui veulent tout absorber de la vie et s'amuser sans cesse, coûte que coûte, et à n'importe quoi, il faudrait trouver un terme introuvable, un terme qui signifierait à la fois : tourbillon, détraquement, puérilité, sénilité, Charenton, jeux de l'amour.

LACROIX. — Amour du jeu !

CORBINEL. — Soif du bruit.

LACROIX. — Peur de la mort!

CORBINEL. — Larmes factices, rire

forcé, flancs battus, grelots, danse di Saint-Guy, goutte, hydrothérapie, ataxie hystérie, neurasthénie.

LACROIX. — Assez! assez!

CORBINEL. — Je n'en finirais pas. E ces viveurs, mon cher amii, se divisent ei deux catégories : les travailleurs du plai sir, et les fêtards du travail ; d'une part les oisifs, les inutiles qui, s'embêtant \ crever, veulent s'occuper et faire du travail à l'aide de n'importe quel amuse' ment si vulgaire ou idiot soit-il. Exem pie : Bel-Ivry qui se morphine.

LACROIX. — Connais.

CORBINEL. — Les jeunes daims commt Duvaneau...

LACROIX. — Connais.

CORBINEL. — Qui se jettent dans la noce ou le sport, et les vieillards inoccupés, fortune faite, comme Dupallet, qui courent le tendron.

LACROIX. — Parfaitement. Les travailleurs du plaisir.

CORBINEL. — Et puiis alors, les intelligents, les laborieux, presque toujou partis de rien ou de peu, gens d'appétit fortement râblés, tout matériels, qui pré-} tendent rigoler en raison légitime et pro-l portionnelle de levirs sueui-s et de leur! peine et qui brûlent leur chandelle de vie par les deux bouts.

LACROIX. — Les fêtards du travail.

CORBINEL. — Exemple, un tas de grc commerçants, d'artistes, de médecins e| de bûcheurs de tout genre : Guénosa, qi fait la noce avec ses clients toute la nuiti

LACROIX. — Oubliant qu'il a unf grande fille. Ça n'est pas très propre!

CORBINEL. — ... Mais qui, à huil heures du matin, joue du bistouri à son " hôpital. — Ce petit gibier de Paf...

DENISE, de r escalier. — Monsieur Corbinel, on vous attend. ^m

CORBINEL. — J'y vais. ^1

Denise sort.

LACROIX. — Qui ça, Paf?

CORBINEL. — M"^ de Férouville.

LACROIX. — Connais pas encore celle-là!

CORBINEL. — Connaîtrez! Une espèce d'androgyne bien pensante... beau spécimen, capable de tout, même d'écrire neuf

eures par jour povir gagner son jjain et 'lui de sa mère. Paul Salomon.

LACROIX. — Oh! celui-làj c'est le jeune raélite dans toute sa beauté.

CORBINEL. — Mais non, vous ne savez en, c'est un faux juif. Il s'appelle Bre- ■au ot il est né en Sologne. Baptisé en tut, à la tête! comme vous et mdi.

LACROIX. — Pourquoi ce mensonge?

CORBINEL. — .Parce que ça fait mieux xns le monde des affaires. Les canailles li onc à traiter avec Salomon le suppont tout de suite plus fort qu'elles, et les deviennent honnêtes. Eh bien, il amuse autant qu'il travaille, le gailrd ! et Cassel aussi ! et moi aussi, votre [-capitaine, quoiqu'un peu plus consent ! Enfin, ce qui est la grande caracristique de tous ces bons énergumènes, est qu'ils n'ont pas d'âmes. Zéro d'idéal. es envies, des soifs, des gloutonneries. is d'âmes.

LACROIX. — Qu'est-ce qu'ils en feraient! (.4 Corbi7icl.) Mais cependant, vous ?

CORBINEL. — Moi, j'ai l'art, un fauxcol, qui forcément vous tient la tête un peu plus haut. Sans ça... Et encore il ne faut jurer de rien.

Page 1