SCENE V
Les Mêmes, SALOMON.
SALOMON, entrant et allant à Lacroix.
— Tiens ! bonsoir !
LACROIX, à Salotnon. — Avez-vous vu quelquefois, moucher un monsieur ?
SALOMON. — Je ne comprends pas.
LACROIX. — Eh bien, regardez, vous allez comprendre.
SALOMON. ahuri. — Qu'est-ce qu'il a?
LACROIX, s'avançant, très poli et souriant, vers la table de Morvillette, et s'adressaiit à Claudine. — Madame de Jersey, du trente-neuf, de la plaine Monceau, je crois ?
MORVILLETTE. — Oui, monsieur...
Quelle est cette façon ?
SALOMON, à part. — Morvillette !...
Ah ! le malheureux.
LACROIX, à Morvillette, qu'il arrête d'un geste. — Ça n'est qu'un mot... (A Claudine.) Vous qui avez l'air si bien élevée, madame...
CLAUDINE. — En voilà un mufle !
MORVILLETTE, à Claudine. — Tais-toi, ça me regarde. (A Lacroix.) Continuez, monsieur.
LACROIX, à Claudine. — Voudriezvous, s'il vous plaît, dire à monsieur votre compagnon, qu'il est imprudent de parler à haute voix...
MORVILLETTE, qui Comprend. — J'y suis.
SALOMON, tirant Lacroix par sa basque. — Mais, mon cher...
LACROIX, à Salomon. — Laissez-moi.
(A Claudine.) Et en citant des noms propres, de gens honnêtes qu'on a moins que personne le droit de juger (Morvillette à tiré son porte-cartes).^ quand on s'appelle comme vous, madame (à Morvil- \ lette), et comme vous, monsieur !
CLAUDINE, à Morvillette. — Eh bien, j'attends que tu le gifles.
MORVILLETTE. — Pas la peine.
PAULINE, qui suit, avec sa tante, la scène depuis une minute. — J'ai peur, ma tante.
MADAME HENRI, qui continue d'écrire.
— C'est rien, ça se voit tous les jours. (Ecrivant). Deux œufs pochés.
MORVILLETTE, tendant à Lacroix sa carte avec orgueil. — Alors, vous savez mon nom, monsieur ?
LACROIX. — Parfaitement !... Saltabadil. I
SALOMON. — Oh ! oh ! ■
MORVILLETTE. - — Non, monsieur, Morvillette. Mais c'est tout comme. (Lisant la carte de Lacroix.) Octave Lacroix ! Je m'en doutais.
CLAUDINE. — Comment l'a-t-il appelé ?
FLORENÇAY. — Saltabadil ! Quelle gaffe !
MORVILLETTE, à Lacroix. — Vous êtes facétieux, monsieur. Je vous plains. Vous savez ce qui arrive aux gens qui ont trop d'esprit ? Ils meurent jeunes.
LACROIX. — Vous vivrez cent ans, monsieur ! . . .
Il s'incline.
MORVILLETTE.
Monsieur
^lême jeu.
CLAUDINE, très montée à Morvillette.
— Caletons d'ici à présent. (.4w chasseur.) Ma voiture, cocher Anatole.
Le chasseur se précipite.
MORVILLETTE, à Florcnçay. — Tu seras mon témoin ?
FLORENÇAY. — Comptes-y. Je ne pars plus. Les mineurs peuvent attendre.
Ils sortent.
Viveurs
SALOMON, éclatant. — Ah ! çà, vous 'tes fou ! mais c'est Morvillette !
LACROIX. — Oui, oui, je sais.
SALOMON. — II va vous tusr !
LACROIX. — Allons donc ! Les gens si Dits que ça ne tuent jamais exprès leur idversaire, ça nuirait à la continuation de c'ur commerce.
Mais avec tout ça, pourquoi avez-vous été lui chercher querelle ?
LACROIX. — Parce qu'il a tenu tout à l'heure, sur une jeune fille, des propos dégoûtants, et que ça m'a révolté.
Voilà !
SALOMON. — Quoi, c'est pour si peu !... Quelle ieune fille ?
CLAUDINE. — Eh bien, j'attends que tu le gifles.
SALOMON. — Il peut, en tout cas, vous ire une très sale blessure, et il vous la ra.
LACROIX. — C'est pas dit.
SALOMON. — Savez-vous tirer, au oins ! Au régiment, on a dû vous apendre 1 escrime.
LACROIX. — Non. On ne nous a appris 16 la voltige.
SALOMON. — Eh bien, vous êtes frais !
LACROIX. — ■ "Vous la connaissez ! mademoiselle Guénosa.
SALOMON, sursautant. — C'est pour elle ! {A jjart.) Il m'embête ! {Haut.) Mais alors, vous l'aimez ?
LACROIX, troublé et éclairé e.n même temps. — Moi !... non !... pas du tout !
SALOMON. — Du moment que vous prenez ainsi sa défense... Voyons, ça n'est pas pour l'art !
Viveurs
Et alors, vous serez mon Très volontiei-s. Avec
LACROIX, heureux de ce prétexte. — • Si, c'est pour l'art.
SALOMOX, qui n'en croit vieil. — Bravo ! Allons ! c'est très chic, mon cher.
LACROIX. — ■ Vous en auriez fait autant, j'en suis sûr !
SALOMOX. ■ — Si je n'étais pas marié et dans la banque, peut-être... mais vous savez (^confidentiellement), quand on est dans les affaires, celles d'honneur vous font toujours du tort.
LACROIX. ■ — Mais vous m'approuvez ?
SALOMOX. — ■ jMaintenant que c'est fait!