‹ L'esprit françaisChapitre 26 sur 315 · BALLADE VERS LE PRINCE DE MONACO · texte numérisé non relu

BALLADE VERS LE PRINCE DE MONACO

Les fétiches préconisés

Tels que trèfle à quadruple feuille,

Griffes de tigre, sous percés,

Ou la mandragore qu'on cueille

Sur la tombe des trépassés.

Ou le béryl ou la verveine

Ne conjureront ta déveine;

Toute puissance occulte est vaine,

Aurais-tu même un vrai chicot

D'Allan Kardec pour amulette;

C'est le prince de Monaco

Le seul qui gagne à la roulette.

Ah ! fen ai vu des plus calés Venus avec la forte somme Gagner d'abord, puis, emballés, Perdre, reperdre, Dieu sait comme Alors ils se sont en allés; Toutes ces fortunes faillies Ont fait des cervelles faillies.

Ce sont de légères saillies Qu'on ne lit jamais dans l'Écho Du Littoral, feuille incomplète.

C'est le prince de Monaco Le seul qui gagne à la roulette.

N a vendu la collection du Chat- Noir, et se sont éparpillés aux quatre vents des enchères puhUqties les Pierrots de Willette, les guerriers de Caran d'Ache, les chats de Steinlen, les croquemorts de Rivière. Que sont devenus la Vierge au Chat et le Parce, Domine?

Je feuillette le catalogue et je revois tous ces dessins, toutes ces oeuvres de fantaisie, de rêve, de gaieté qui ornaient les murs de l'Institut, de l'Oratoire, de la Salle des Gardes, de l'Escalier et de la salle des Fêtes, et je suis rempli d'une grande tristesse.

Et je dirai même que vos Navrances,

Catalogues,

N'ont d'égales que vos Désespérances,

Psychologues !

Je n'ai pas connu le Chat-Noir du boulevard Rochechouart ; j'ai connu l'hôtellerie de la rue Victor-Masse. Emile Goudeau n'était plus là et déjà l'on disait :

« Ah ! si vous aviez connu l'ancien Chat-Noir ! » J'imagine que les poètes et les chansonniers, qui charment et réjouissent les cabarets artistiques de la Butte, doivent dire actuellement aux nouveaux venus : « Ah ! si vous aviez connu notre Chat-Noir ! » Car, même à Montmartre, c'est toujours le « Ah ! si vous aviez vu Rachel ! » des vieux abonnés de la Comédie- Française.

J'ai donc connu le SaHs seconde manière et peut-être n'en eut-il jamais qu'une.

D'ailleurs, il m'accueilUt d'une très cordiale façon. Et quelle émotion lorsque je fus présenté à Alphonse Allais ! On

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m'avait dit que la première

communion était le plus

beau jour delà vie; j'ai

bien compris, ce jour-là,

qu'il y avait de douces

heures dans l'existence.

Alphonse Allais m'avait

mis tout de suite à mon

aise : à cette époque, il cachait déjà,

sous des dehors britanniques, luie per-

sonnaUté bien française et sous de folles

littératures une âme de spleen et de

tendresse, puisque c'était un auteur gai.

Nous dînions sous l'apothéose des chats de Steinlen; il y avait quelquefois des invités. Un soir, Paul Verlaine vint s'asseoir à notre table; c'était la pre-

en état d'ivresse. Elle chante : « Le voir ainsi, mon âme en est brisée ! »

C'est idiot.

Ambroise Thomas est mort et Verlaine et Salis et Tinchant, et Mac-Nab, et Adrien Dezamy et Jules Jouy. Et le Chat- Noir, comme une voie antique, est pavé de tombeaux.

Ees soirs de répétitions générales, Jules Lemaître venait dîner avec nous et c'était ime grande joie ; il voulait être notre camarade avant d'être notre juge déUcat et indulgent.

C'était le temps où SaUs gagnait de l'argent; on le lui a reproché. Pourquoi ?

mière fois que je le voyais et j'étais à côté de lui. Il mangea très peu, parla beaucoup. Il disait des choses comme celles-ci : « Ah ! nom tout de même de Dieu, quand ce garçon-là a débuté, il m'était sympathique foutrement. » C'est de l'empereur d'Allemagne, Guillaume II, qu'il parlait ainsi. Il me parla aussi d'Arthur Rimbaud, qui était parti vers des Egyptes, disait-il en élevant un index socratique. Pauvre Eehan, il était très gris, ce soir-là, et pendant qu'il me parlait, je me rappelais l'air que chante la reine d'Angleterre dans le Songe d'une nuit d'été, quand elle voit Shakespeare

Tous les soirs, la petite salle de spectacle était pleine, ah ! si pleine !

Salis considérait les spectateurs comme une courtisane considère le monsieur qui paye, c'est-à-dire qu'elle ne le considère pas, au sens populaire du mot. Elle accepte de l'argent, au besoin elle le provoque; mais au fond elle méprise le monsieur et elle le raille à mots couverts, si elle est spirituelle, et si elle ne l'est pas, l'insulte simplement, pour conserver son indépendance à ses propres yeux et aux yeux du monde. Avez-vous observé une grue dînant au restaurant avec le mon sieur qui la paye? Elle arrive d'abord en

retard et si le pauvre homme hasarde une observation, elle le rembarre durement ; elle demande ce qu'il y a de plus cher et ne trouve rien de bon, bâille derrière son éventail, démontre à la galerie qu'elle s'ennuie et que ça n'est pas pour son plaisir, ah ! non ; fait de l'œil aux gigolos qui sont dans la salle. Si elle parle au malheureux, c'est pour lui dire des choses désagréables : «Tu es laid, tu es bête, tu es commun, mal habillé... »

Quitte, en rentrant chez elle, et dans le têteà-tête, à être plus aimable, et même au moment du règlement, à découvrir à l'homme une beauté. N'est-ce pas l'une d'elles qui avait persuadé à un corrupteur fameux qu'elle l'aimait parce qu'il avait de joHes chevilles ? Ne pouvant décemment le complimenter sur la quaUté de son teint ou la pureté de ses traits, ou l'harmonie de son corps, elle avait été obligée de descendre aux chevilles ; mais elle se passionnait pour ce détail, et, grâce à ce stratagème génial, elle s'est fait pendant plusieurs années richement entretenir.

Ainsi faisait Salis : il flagornait le client séparément et, dans le particuHer, lui découvrait des goûts artistiques; mais, quand il tenait les spectateurs réunis sous son boniment, tout en les appelant Vos Seigneuries et Vos Altesses

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électorales, il leur envoyait des brocards et des salades, soit qu'il se sentît épié par les camarades, et pour ne pas avoir l'air d'un entrepreneur de spectacles, soit qu'il méprisât réellement ce public.

C'est surtout le vendredi qui était le jour chic, et où le spectateur payait son fauteuil vingt francs, que SaHs se montrait le plus habile pour la location, mais aussi le plus féroce dans ses discours; il avait alors la parade agressive ; c'est le vendredi qu'il flétrissait la haute banque, le haut commerce et le parlementarisme.

Ce soir-là, il arrivait, l'air affairé, dans la petite pièce où l'on se tenait en attendant son tour de dire ses vers, ou sa chanson, et il disait :

« Nous avons rnie belle chambrée ce soir ; nous avons ce vieux cocu de X..., cette fripouille de W..., l'ancien ministre, et la déhcieuse M^^ Z... qui a empoisonné ce pauvre K... »

Quand il se trouvait en face d'un important personnage, il lui faisait volontiers l'irrévérence ; pour toutes nos gloires il était pénétré d'irrespect. Mais, qu'on ne s'y trompe pas, pour jouer ce rôle, il fallait des dons singu- Hers; d'abord une verve indéniable, de l'à-propos et de l'invention; son boniment se colorait d'archaïsmes et de néologismes d'argot et de citations lyriques ; il avait des trouvailles d'exprès-

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sions, des chocs d'idées, des heurts de mots, des images bouffonnes; parfois, il eut du panache et de la grandiloquence. Il entrait témérairement dans une phrase; on disait : « Il n'en sortira pas », mais il en sortait toujours ou plutôt la traversait comme ces généraux du Premier Empire qui, tout seuls, à cheval, traversaient un bataillon ennemi.

Il avait surtout un aplomb formidable et il ne se démontait jamais. Un soir, nous causions sur le petit palier qui précédait la salle de spectacle. Un monsieur arrive, essoufflé d'avoir monté les escaliers un peu raides, un monsieur assez gros et de barbe blonde.

— C'est commencé? demande-t-il en enlevant son paletot.

— Son Altesse le Prince de Galles sans doute? interroge Salis.

Et comme le monsieur se rebiffait et semblait ne pas goûter la plaisanterie.

— Que Votre Seigneurie m'excuse, j'ai été trompé par une ressemblance vraiment singulière... C'est étonnant, monseigneur ce que vous ressemblez à notre gracieux Albert !

Et, se tournant vers moi : :

— Tu ne trouves pas que monsieur, c'est le prince de Galles tout bavé ?

Il dit même un mot plus rabelaisien,

Entendons-nous : une telle anecdote n'est pas '' pour servir d'exemple aux jeunes gens trop timides; cela serait dépasser la mesure; mais, par mille traits de ce genre, Rodolphe Salis assurait sa fortune.

Un journaliste qui s'était occupé de mondanités, croyant sa mort prochaine, disait : « Je vais faire les échos du Père- Ea Chaise », et il plaisantait : « On portera cet automne des couronnes en perles. » Ou bien : « Pour la campagne, on tend les caveaux de famille avec des cretonnes très claires; la bière et la croix se font en pitchpin pour les tombes d'amis. »

Dans un autre ordre d'idées, on rapporte qu'un grand poète, déiste mais avec des réserves, murmura quelques instants avant sa mort: «Je vais pouvoir faire mes objections à Dieu. »

Salis, lui, a dû penser : « Je vais fumister le Diable. »

Je suis passé souvent, l'hiver dernier, dans la rue Victor- Masse. Hélas ! le , cabaret fameux était redevenu un petit hôtel, bourgeois et locatif. Et je me rappelais un Chat-Noir, non pas bruyant et brillant, mais famiHal et tranquille, où j'avais goûté d'exquises camaraderies et des heures de repos. Oui, par des sombres jours d'hiver et de détresse

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morale, quand ma chambre était triste et la rue noire de froid et de boue, je suis venu me réfugier là, dans la salle déserte ; sur la plus haute feuille du grand palmier, un chat dormait; un bon feu de coke grésillait dans la monumentale cheminée.

Je regardais la nuit tomber et le vitrail de Willette empruntait au crépuscule une gravité religieuse presque, et dans cette jeune femme, gracieuse enfant nue sacrifiée au Veau d'or, n'y avait-il pas un symbole éternel?

Et comme je regardais ces murs der-

rière lesquels il s'était passé quelque chose, un ancien habitué me tira par le bras et, de mes rêveries, me ramena dans les lieux communs :

— Voilà, me dit-il, le tremplin d'où quelquesims d'entre vous ont sauté dans Paris, sur les boulevards ! Je suis heureux de vous serrer la main.

— Oui, lui ai- je répondu, nous avons sauté; mais Montmartre est en haut, le boulevard est en bas. I^e poète Théodore de Banville, lui, connaissait un clown qui avait bondi dans les étoiles.

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