‹ L'esprit françaisChapitre 277 sur 315 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

VETHEUIL, CLAUDINE

VÉTHEUIL, levant la tête au bruit et se levant. — C'est vous?

CLAUDINE. — Oui, c'est moi (Elle s'assied. Un silemce. Elle tousse.) Comme il y a de la fumée ici !

VÉTHEUIL. — Voulez-vous que j'ouvre la fenêtre?

CLAUDINE. — Ce n'est pas la peine... 1 vous ne m'attendiez pas?

VÉTHEUIL. — Non.

CLAUDINE. — Vous voyez que je ne suis pas très fière, et c'est moi qui viens à vous, puisque vous ne venez pas à moi. Seulement Jamine sort de chez moi, ou plutôt, à quoi bon mentir, je l'attendais i en bas dans ma voiture. Elle m'a dit que vous partiez... Cest vrai?

VÉTHEUIL. — Oui.

CLAUDINE. — Alors si je n'étais pas venue, vous seriez parti sans me voir, sans me dire adieu. Qu'est-ce que je vous ai fait ? On quitte ainsi une femme qui vous fait souffrir, qui vous trompe, qui a sur vous une mauvaise influence, mais vous n'avez jDas à vous plaindre de moi.

VÉTHEUIL. — Je n'aurais été absent que quelques jours, et d'ailleurs j'étais en train de vous écrire.

CLAUDINE. — Pourquoi m'écrire? Pour que ce que vous avez à me dire soit plus définitif, plus irréparable... mais vous pouvez me parler et je peux tout entendre. Je ne vous ferai pas de scène, puisqu'il paraît que c'est ma spécialité, et que je vous rends la vie odieuse.

VÉTHEUIL. — On vous a mal répété, comme toujours, ce que j'ai pu dire, et si

■'Il-

VÉTHEUIL EST EN TRAIN D'ÉCRIRr:, DOUCEMENT s'oUVRE LA PORTE.

Amants

j'avais pris ce parti de vous écrire au lieu de vous voir, c'est que j'avais j^eur, nou pas de vous, mais de moi.

CLAUDINE. — Vous aviez peur d'être trop faible, d'avoir de la pitié ; mais je n'ai pas besoin de pitié, je vous assure... encore une fois vous pouvez tout me dire.

vÉTHEUiL. — Eh bien, oui, expliquonsnous une bonne fois. Ecoutez, Claudine, je vous aime. {Geste de Claudine.) Oh!

n'en doutez pas ; oui, je t'aime et c'est pour ça que la vie que je mène n'est plus possible... Je t aime à un tel point que je ne veux plus te partager même en affection, il faut que tu sois tout entière à moi comme je suis tout entier à tci.

CLAUDINE. — Est-ce que je ne suis pas tout entière à toi ?

VÉTHEUIL. — Kon, il y a entre nous des choses... tu sais bien... ça m'ennuie, par exemple, d'attendre pour monter chez toi, la nuit, que ton... qu'un autre... enfin qu'il soit parti.

CLAUDINE. — Est-ce là tout ce que tu as à me reprocher? Tu n'as pas attendu souvent en tout cas, et puis c'est un ami, et puis, tu le savais quand tu m'as prise, je ne t'ai pas menti.

VÉTHEUIL. — Sans doute, mais c'est toujours la même chose : dans les comn^.encements, parbleu, je ne le connaissais pas... mais maintenant qu'il me tend la main tous les jours, que j'ai appris à l'apprécier, à l'estimer, maintenant qu'il a confiance en moi, ça me gêne de mentir et de le tromper.

CLAUDINE. — Alors qu'est-ce que je dirai, moi? Il ne faut pas être plus royaliste que le roi, pourtant.

VÉTHEUIL. — C'est possible, mais il ne faut plus qu'il y ait ces mensonges dans notre amour... Il faut qu'il n'y ait plus rien entre nous, il faut que tu choisisses entre lui et moi.

CLAUDINE. — Mais comment ?

VÉTHEUIL. — - C'est justement ce que je . voulais- te proposer. Viens avec moi tout à fait.

CLAUDINE. — 0>ù ça?

VÉTHEUIL. — N 'importa où... oii tu

voudras... chez moi... autre part... peu importe.

CLAUDINE. — Tu me demandes de quitter Ruyseux ?

VÉTHEUIL. — Oui.

CLAUDINE. — Non... je n'ai pas le droit de faire ça. Tu me demandes d'abandonner un homme Cjui n'a jamais été que très bon pour moi, auquel je n'ai rien à reprocher... Tu me demandes de lui faire un chagrin peut-être mortel... c'est une vilaine action que je ne peux pas commettre... non, je ne peux pas.

VÉTHEUIL. — Alors, tu ne ^in'aimes pas ?

CLAUDINE — Ne dis donc pas de bêtises... je t'aime et je te défends d'en douter ; d'ailleurs, tu ne le sais que trop. Ecoute : si pour une chose grave, une chose d'honneur, il fallait que tu te battes demain, tu te battrais malgré mes supplications, malgré mes larmes et que je puisse en mourir. Eh bien, nous autres femmes, c'est la même chose... il y a des circonstances oii nous ne devons pas reculer, ni même hésiter... nous ne nous battons pas, mais nous nous sacrifions. C'est ]X)urquoi je ne peux pas faire ce que tu me demandes. Mais songe donc, cet homme qui m'aime, qui adore sa fille... nous voistu l'abandonner toutes les deux.;. Qu'estce qu'il ferait le malheureux? Ah non, c'est une lâcheté... Tu ne j^eux pas me conseiller une lâcheté.

VÉTHEUIL. — Comme tu l'aimes!... et t'i le trompes, pourtant.

CLAUDINE. — Il ne le sait pas... Il ne souffre pas... Est-ce que ce n'est pas l'essentiel ? Et puis, il y a autre chose : il y a ma fille.

VÉTHEUIL. — C'est juste... Cette Denise... Je la...

CLAUDINE, lui mettant la main sur la hour/ie. — Tais-toi, tais-toi. Eh bien oui, il y a ma fille, il faut que je pense à son avenir, et si je m'en allais avec toi, s'il y avait ce scandale dans ma vie, plus tard au moment de la marier, on me rirait au nez et on dirait : Telle mère telle fille, bon chien chasse de race, est-ce que je sais?

Amants

vÉTHEinL. — Mais on ne peut pas te dire ça à toi : son père n'est pas ton mari.

CLAUDINE. — Oui, mais maintenant il faut autant d'hypocrisie dans le monde où. je suis que dans le vrai, le vrai... que dans l'autre, si tu aimes mieux. Et puis il y a des questions matérielles dont il faut bieji parler. Si je partais avec toi, est-ce que son père voudrait encore s'occuper d'elle?... C'est un galant homme, c'est entendu, c'est un brave homme, mais l.a bravhomie a des limites. D'un autre côté je ne veux pas que ma fille ait à se débrouiller toute seule comme je l'ai fait... je sais trop ce qu'il en coûte, par quelles souffrances on passe et quels dangers on court, et malheureusement, à présent plus que jamais, il faut que nos filles aient une dot.

vÉTHEijiL. — Qu'est ce que tu veux que je te l'éponde? Evidemment ce sort des raisons. Tv. dis des choses qui entrent dans mon cœur et qui réveillent ma conscience... Pourtant, si tu m'aimais...

CLAX'DiNE. — Oui, je sais bien ce que tu vas me dire : la ^^assion excuse tout, mais chez les brutes seulement. Tu me citeras des femmes qui ont tout quitté pour leur amant... Parbleu, on les connaît celles-là, mais en ne connaît pas les autres, celles dont le cœur a été brisé, meurtri pour suivre leur devoir et qui n'ont rien dit.

vÉTHEUiL. — A ce compte-là, ton premier devoir était de ne pas être ma maîtresse.

CLAUDINE. — ... Le devoir, c'est de ne pas faire du mal à ceux qui ont été bons pour nous.

VÉTHEUIL. — Mais moi, j'ai fait abnégation de tout pour toi!... Du jour oîi je t'ai connue, j'ai aliéné ma liberté... je suis venu demeurer près de toi, à deux minutes de ta maison, pour être à ta disposition. J'ai pris tes heures, j'ai réglé ma vie d'après la tienne, je n'ai plus revu mes amis, j'ai bousculé mes habitudes, je n'ai plus pensé à moi-même !

CLAUDINE. — Mais je le reconnais...

seulement c'est toi que tu sacrifiais et non les autres. Comme c'est malin ! Par-

bleu, si j'étais seule, est-ce que tu crois que je tiens au luxe, à largent, et tu sais ben que je te suivrais oii tu voudrais et que je vivrais avec deux cents francs par mois au fond d'une province, pourvu que ce fût avec toi, car je t'ai dans mon cœur et dans ma chair, et je t'aime.

VÉTHEUIL. — C'est vrai.

CLAUDINE. — Oh! oui... mais encore une fois pas jusqu'à la lâcheté. Ce que tu me demandes est impossible, et si l'existence que tu mènes est odieuse, si je ne te rends pas heureux, tu as raison, il vaut mieux partir tout de suite, m'oublier, et quand tu reviendras, nous serons des amis... si je suis encore là.

VÉTHEUIL. — Non, Claudine, vois-tu, je ne pourrai pas t' oublier, et quant à être des amis, ce n'est ])a3 raisonnable ce que tu dis là. Oui, tout à l'heure, je vou-

CLAUDINE. — Tu ne peux pas .me conseiller

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