SCENE III
VETIIEUIL, CLAUDINE.
CLAUDINE. — Tenez, ici, nous serons très bien pour causer.,. Alors, vous êtes de retour à Paris...
vÈTHEUiL. — Depuis la semaine dernière seulement.
CLAUDINE. — C'est vrai, vous avez été absent depuis dix-huit mois!... Et vovis avez voyagé tout ce temps-là ?
vÉTHEUiL. — Oui, j'ai voyagé, j'ai exploré des pays terribles et merveilleux... J'ai eu chaud, j'ai eu froid, j'ai eu faim, j'ai eu soif, j'ai fait douze cents lieues dans les déserts !
CLAUDINE. — Douze ccuts lieues!...
Asseyez-vous donc... Et par quel hasard êtes-vous ici ?
VÉTHEUIL. — Mais ce n'est pas par un hasard. Oui, figurez-vous que, de retour à Paris, ma première pensée a été d'aller vous voir, mais je n'ai pas osé.
CLAUDINE. — Pourquoi? Vous auriez pu... maintenant...
VÉTHEUIL. — Eh bien, oui, mais je n'ai pas osé. Je suis allé voir J aminé, j'ai appris qu'elle demeurait maintenant ici, qu'elle avait acheté votre hôtel. Vous pensez si ça m'a donné un coup. J'ai cru qu'il était arrivé un malheur. J'ai couru chez Jamine qui m'a bredouillé un tas de choses auxquelles je n'ai d'ailleurs rien compris, si ce n'est qu'elle pendait la crémaillère aujourd'hui, qu'il y avait une grande fête chez elle à laquelle vous étiez naturellement invitée, et que ce serait un excellent terrain pour vous renconti'er.
CLAUDINE. — Tiens ! tiens ! Elle ne m'avait rien dit de tout cela,
VÉTHEUIL. — Elle craignait peut-être que si vous étiez avertie vous ne vinssiez pas.
CLAUDINE. — Pourquoi ça?
VÉTHEUIL. — Je ne sais pas.
CLAUDINE, V('.i((minant . — Vous avez un peu vieilli... Dites donc, il y a pas mal de cheveux blancs dans tout ça...
VÉTHEUIL. — C'est que j'ai souffert beaucoup et de toutes façons... C'est la suite des fatigues, des privations de toutes sortes... dont la plus douloureuse était de vous !
CLAUDINE. — C'est vrai?
VÉTHEUIL. — Ah ! oui! vous étiez bien entrée dans mon cœur... Ça été dur d'être séparé do vous...
CLAUDINE. — Alors, VOUS pensiez à moi ?
VÉTHEUIL. — Profondément ! Mais, vcus, vous n'avez pas changé.
CLAUDINE. — Vous êtcs trop aimable.
Amants
Si, j'ai changé, j'ai quelques clieveux blanœ, moi avissi, seulement, je nie teins un peu ; j'aime mieiux vous le dire, sans (.a vous croiriez que je n'ai pas eu de chai:rin, et j'en ai eu, pourtant!
VÉTHEUIL. — Oh ! ma chère Claudine I
Un silence.
CLAUDINE . — Vous vous rappelez, il y :i trois ans, c'est ici que vous êtes venu, .est dans ce même coin que nous avons ( lusé pour la première fois, et j'avais si |)t ur de l'aventure... Hein?... Comme tout cr que j'avais prédit est arrivé, . pourtant ! Mnfin! nous l'avons bien voulu.
VÉTHEUIL. — ■ Certainement, nous V ^- \iiHs bien voulu, mais il y a eu autre chose (|ui nous a poussés l'un vers l'autre, et imus pourrions dire comme les enfants que \\\\\ gronde : « Ce n'est pas ma faute. » L:i plupart du temps, ils ont raison, ce n'est pas leur faute s'ils sont nés malfaiï^;Mlts, gourmands, paresseux, et ce n'est pa i la nôtre non plus, puisque nous étions nés amants... Amants! 11 y a des forces fatales qui accrochent les êtres l'un à l'au tr.', et la fatalité Cist la vieille loi du )nonde ; seulement, les moralistes ne peu- \'i ut p?.« le dire, parce qu'alors l'humanité s'effareiait.
CLAUDINE. — Oui, c'est comme lorsqu'il y a une épidéxnie dans une ville, les médecins cachent la vérité. Ah! oui, nous sommes tous bien faibles, et insuffisamment ai niés pour la vie.
VÉTHEUIL. — Sans doute, on a beau n'être pas méchant et avmr même très pi'é cis et très exact le sentiment du devoir, la nature donne en même temps, à des elles comme nous, de la sensualité et de la sensipilité, c'est-à-dire de quoi faire toutes les sottises imaginables! Alors, c est une lutite perpétuelle.
CLAUDINE. — Oui, mais enfin, nous en ''tnimes sortis vainqueurs... {Souriant.) Vaincpieurs à la façon des héros qui reviennent mutilés, avec les bras et les jambe j en moins.
VÉTHEUIL, sdiiriaut. — Oui, mais il la ste toujours la place où accrocher l'étoile des braves!
CLAUDINE. — Et puis, ça n'est pas vrai! nous ne sommes pas mutilés, nous avons été aussi malheureux qu'on peut l'être, et maintenant, nous sommes guéris. Ah!
mon pauvre Georges, vous rappelez-vous nos adieux sur la terrasse de Pallanza, le ciel criblé d'étoiles, les montagnes enveloppées de brume, et notre ami le pêcheur qui chantait :
Vo
rrei morirc
vÉiHEuiL. — Il savait qu'on l'ccoutait... Quel cabot !
CLAUDINE. — Et comme il chantait du
CLAUDINE. — Dou/E cents mf.t-es : .,
nca!... Je me le suis chanté bien souvent depuis, cet air délicieusement commun ; c'est vous qui aviez raison, ce soir-là, et tout ce que vous aviez prédit est arrivé... Oui, oui, cette nuit d'adieux était si douce et si belle que la douleur que j'ai ressentie, poignante d'abord, est devenue très calme'. Mais ne croyez pas que ça s'est fait tout de suite... Pendant longtemps, j'ai eu des crises de larmes, je pleurais jour et nuit, puis une espèce de maladie noire... J'ai été très malade!
VETHEUIL.
Ah!
ma pauvre amie
Amants
Mais r.icrc, qu'est-ce qu'on disait autour de vous l
CLAUDINE. — Je donnais des liaisons vagues, absurdes, ou je n"en donnais pas du tout, et on s'en contentait. On était toujours très bon, très affectueux. (Silince.) Oui, il ne s'est douté de rien.
VETHEUiL. — Ah! tant mieux, tant mieux !
CLAUDINE. — Mais croyez-vous que ma fille a tout coiriDris, elle! Autant qu'elle pouvait comprendre, la pauvre petite. Elle a deviné, en tout cas, que c'était par vous que je souffrais, qu© c'était vous qui me faisiez pleurer, et, vous savez, le grand portrait que vous m'aviez donné, elle vous & crevé les yeux eur ce portrait-là!...
vÉTHEUiL. — Elle est très avancée!
pour son âge !
CLAUDINE. — Elle vous aurait crevé les yeux aussi bien à vou.s.
VÉTHEUIL. — C'eot déjà une femme.
CLAUDINE. — Oh! vovifs, VOUS n'avez 25 as à v:us plaindre.
vÉTHCUiL. — Ça, c'est vrai, je plaisantais.
CLAUDINE. — Et qu'tet-ce que vous allez faire maintenant que vous voilà revenu à Paris? Vous allez être très fêté, très demandé ; peiii-sz donc, un explorateur ! CVs demoiselles vont vouloir toutes savoir comment en fait l'amour au désert...
VÉTHEUIL. — Ah! non, je ne vais plus faire la fête ; d'abord, lorsqu'on a vécu comme j'ai vécu dix-huit mois, la vie de Paris n'est plus possible. Je regardais tous ces gens-là, tout à l'heure, j'entendais leurs discours, ils sont odieux, grotesques en tout cas; homm.es et femmes, ce sont des pantins ridicules ; ça n'existe pas, surtout à côté des gens avec lesquels j'ai fait cette expédition. Ah! des hommes ceux-là, des caractères et des énergies admirable , ; et quand on les a connus, on veut leur ressembler. Non, ie vais m'en aller bien loin, je vais faire de la colonisation.
CLAUDINE. — Vous avoz raison, mais ça ne sera pas gai là-bas tout seul.
VÉTHEUIL, nu peu gêni . — Je ne serai pa3 eeul, je vais me marier: j'épouse la
sœur d'un de mes camarades d'expédition
CLAUDINE. — Comment ? Et vous êtea revenu depuis huit jours à peine. Dites donc,ças'est décidé bien vite ce mariage-là.
VÉTHEUIL. — Je la connais depuis plus d'un mois : en rentrant en France, nous l'avons prise en route à Saigon, et noua sommes revenus sur le même bateau \
CLAUDINE. — Elle est jolie votre fian-| cée?
VÉTHEUIL. — Elle est moin? jolie que vous.
CLAUDINE. — Ne dites donc pas ça ; dans quelques semaines, vous la trouverez jolie entre toutes les femmes. D'ailleurs, vous devez avoir son portrait sur vous.
VÉTHEUIL, sans aplomb. ■ — Non, je ne' l'ai pas.
CLAUDINE. • — Alors, montrez-le-moi.
(Il lui montre une jjhofog/rqyJne.) Vous avez raison, elle n'est pas jolie, mais elle a l'air énergique et doux à la fois... Vous voyez, moi, je ne lui crève pas les yeux à ce portrait, et si jamais je rencontre l'original, je l'embrasserai de tout mon cœur.
VÉTHEUIL. — Ah ! que vous êtes gentille !
CLAUDINE. — Est-ce clrôlc tout de m.ême la vie ! Quand je pense que pendant des mois, je n'ai fait que pleurer et penser à vous. Si je voyais dans la rue quelqu'un qui vous ressemblait, tout mon sang affluait au cœur, je devenais pâle, obligée de me retenir à n'importe quoi pour ne pas tomber là, et vous voilà, voue m'annoncez que vous allez vous marier et je suis si maîtresse de moi, et si contente même, oui, contente, cpie c'est sans arrière-pensée, véritablement comme une amie que je vous tends les mains et que je vous félicite.
VÉTHEUIL. — Quelle femme adorable vous êtes toujours !
CLAUDINE. — Mais oui! Et puis, que voulez-vous! on est guéri!..,
VÉTHEUIL. — Oui, et c'était inévitable, j parce que, nous pouvons le dire, nous | nous sommes quittés d'une façon loyale. Il y a eu une blessure terrible, c'est vrai, et profonde, un arrachement épouvantable, mais, comme disent les chirurgiens,
VÉTHEUIL. — Je NE SERAI PAS SEUL, JE VAIS ME MARIER.
Amants
la plaie était belle. Il n'y avait pas à craindre de gangrené, c'est-à-dire de rancune, de vengeance, de rage, tout ce bas cortège des vilaines séparations.
CLAUDINE. — C était véritablement un devoir qui nous a séparés, et c'est une fort* consolation... je crois bien que c'est la seule. {Un tenijJs.) Eli bien, moi aussi, je vous annonce mon mariage.
VÉTHEUIL. — Vraiment?
CLAUDINE. — Oui : figurez-vous qu'il s'est passé une foule d'événements pendant votre absence.
VÉTHEUIL. — Je pense bien.
CLAUDINE. — La comtesse de Ruyseux est partie, il y a quelques semaines, avec un officier.
VÉTHEUIL. — Non?
CLAUDINE. — Absolument! Alors Ruyseux s'est considéré comme libre ; il divorce, et il m'a demandé si je voulais être sa femme. J'ai refusé d'abord, j'ai beaucoup hésité, finalement j'ai accepté. Nous allons à la campagne, dans nos terres, loin des villes, loin du bruit ; nous ne reviendrons sans doute à Paris que lorsque Denise aura dix-huit ans.
VÉTHEUIL. — En somme, c'est une jolie pièce : ça finit par deux mariages.
CLAUDINE. — Oui, mais serons-nous heureux?
VÉTHEUIL. — Ça, c'est une autre pièce.
Pourtant, puisque nous allons vivre au milieu des prairies et des forêts, dans la nature reposante et bonne conseillère, oui, nous serons heureux. Ah ! si nous restions ici, dans cette ville pleine de troubles et de suggestions, nous qui sommes des êtres de passion, avant que toute flamme s'éteigne en nous, nous aurions peut-être le dé^ sir d'une aventure. Vers quarante ans, vous aimeriez un trop jeune homme qui vous ferait souffrir et qui vous briserait définitivement le cœur...
CLAUDINE. — Ah! taisez vous, ne dites pas ça !
VÉTHEUIL. — Moi, vers cinquarte ans, j'aimerais uns beaucoup trop jeune per sonne qui se moquerait de moi, et qui me ferait voir du pays :
CLAUDINE. - Nous en avons vu a?-eez !
VÉTHEUIL. — Oui, et puis, quand on a vécu, quand on a observé, on arrive à la vraie nhilopophie, et l'ou se dit qu'au fond de tout ça, le bonheur, ou du moins ce C[ui en approch? le plus, c'est encore de...
En ce moment, et sans hii laisser finir la phrase, une farandole échevelée entre dans le petit salon et, dans sa folie, entraîne Claudine 3t Vétheuil.
Et c'est ain-?i que fitiif h cinquihnc acte.