‹ L'esprit françaisChapitre 287 sur 315 · UN MONSIEUR · texte numérisé non relu

UN MONSIEUR

de Champagne ?

Voulez-votis un verre

UNE DAME. — Tâchez de m'avoir un consommé.

UN JEUNE HOMME. — Rcstez là. Je vais vous apporter du café glacé.

UNE DAME. — Une simple taese de chocolat avec de la brioche

M'"" FLOCK, à lin {l'iaolo. — Quand arrive cette heure-ci, on a l'estomac dans les talons, vous ne trouvez pas?

LE GIGOLO. — C'est qu'il est deux heures du matin.

La Douloureuse

jjme pLoCK. — Heureusenieiit qu'ici c'est une maison oii l'on mange bien.

Avez-vcus déjà dîné ici 1

LE GIGOLO. — Non, jamais... je connais à peine les Ardan.

M'"*" FLOCK. — Eh bien, M""' Ardan s'entend très bien à donner à dîner, on voit qu'elle s'en occupe... C'est une cuisine élégante et loyale en même temps.

LE GIGOLO, satis conviction . — Ce que vous me dites là me fait le plus grand plaisir.

m'"** flock. — Et même quand ils donnent des soirées, le buffet est très soigné... rien n'est laissé au hasard; ces choux grillés sont exquis. Vous êtes trop jeune... mais vous verrez jalus tard, vous apprécierez les maisons o\x il y a un bon buffet... elles sont rares.. Donnez-moi donc encore un chou grillé, voulez-vous?

LE GIGOLO, lui mettant hrutctlemenl Vdssiette -pleine de clioux grillés dans la main. — Tenez, puisque vous les aimez, finissez-les donc !

ARDAN, s'apfrocliant cV un f/roiijie formé de Cresson, Luhin, Floc]>, Yorick Lambert. — Eh bien! qu'est-ce que vous faites 1 Vous ne prenez rien ?

CRESSON. - — Il n'y a pas moyen de se faire servir... ils n'ont donc pas dîné tous ces gens-là ?

ARDAN. — Si vous avez soif, j'ai fait établir un bar dans la véranda!... C'est Celas qui a eu cette idée-là.

FLOCK, léger accent lourd. — Vraiment, un bar? C'est original.

ARDAN. — Il faut que vous voyez ça :

il y a des garçons en veste blanche, des verres de toutes les couleurs, de gi'osses bouteilles de Champagne et des piles de bœuf salé ; c'est arrangé avec beaucoup de goût.

LUBIN. — Qui va demain à Auteuil ?

FLOCK. — Qu'y a-t-il demain à Auteuil?

LUBIN. — Il y a la grande course de haies, monsieur Stock.

FLOCK, rectifiant. ■ — Je m'appelle Flock, Flock.

LUBIN. — Oh ! pardon !

FLOCK. — Moi, je ne vais qu'au Grand Prix de Paris.

YORiCK LAMBERT, — On ne va plus au Grand Prix de Paris, monsieur Cloque.

FLOCK, rectifiant. — Flock! Flock!

YORICK LAMBERT. — Ah! pardon...

Moi, j'y vais parce que c'cit mon métier : il faut cjvie je voie tout ; mais vous, un homme chic, un homme dans la commission, vous ne pouvez pas vous commettre dans oes endroits-là.

CRESSON. — Déjà, avant-hier, au grand steeple, c'était très purée, on ne va plus qu'à la course de liaies et le jour des mails, monsieur Troch.

FLOCK, rectifiant. — Flock! Flock!

CRESSON. — Oh ! pardon !

FLOCK. — Eh bien, je vais toujours au Grand Prix... ça me manquerait. J'y allai: C|uand j'étais petit, avec mon père, sur la pelouse, parce qu'en ce temps-là tout le monde ne se payait pas le pesage comme marntenant... Oui, je me rappelle, nous y allions par le chemin de fer ou les bateaux, et c'était du délire quand c'était un cheval français qui gagnait. Est-ce un français qui gagnera cette année?

LUBIN. — Ça, monsieur Tock...

YORICK LAMBERT et CRESSON. • — Flock !

Flock !

LUBIN. — Oh! pardon... C'a, monsieur Flock, je m'en fiche comme d'une frontière : il n'y a pas de cheval anglais ni de cheval français, il y a le cheval galette.

FLOCK. — C'est égal, vous avec beau dire... ça fait toujours plaisir.

YORICK LAMBERT. — Vous avez raîson, mon cher monsieur Lévy.

FLOCK, rectifiant. — Flock! Flock!

YORICK LAMBERT. — C'est ce que je disais... vous avez raison, mon cher monsieur Flock, ces jeunes gens sont cyniques, et le vrai patriotisme s'attache aux moindres choses : il se manifeste aussi bien sur un champ de course qu'au café-concert et si c'est une écurie française qui gagne dimanche prochain, quelle joie pour vous de télégraphier la bonne nouvelle aux vieux parents que vous avez laissés làbas!

FLOCK. — Là-bas ? Oîi donc ?

La Douloureuse

YORICK LAMBERT. — Il y en a cinq?

YORiCK LAMBERT, (tvec uu terrible sourire (le côté. - - A Berlin.

ARDAN, venant au secours de Flock. — • Venez-vous voir le bar ?

FLOCK. — Volontiers, volontiers.

Flock et Ardan s'éloignent.

CRESSON. • — Il n'aime pas ces plaisanteries-là.

LUBiN. ■ — En attendant, a-t-on un tuyau pour demain ?

CRESSON. — Je vais te dire le gagnant : C'est Mémento.

LUBIN. — Le cheval de Gaston?

CRESSON. — Oui, je sais bien ; ils l'ont tiré avant-hier, mais c'était pour avoir la grosse cote demain. Rappelle-toi ce que je dis, c est Mémento qui arrive demain, en valsant, dans un fauteuil...

YORICK LAMBERT, avec un terrible sourire. — Dans un jjanier à salade.

COLAS, survenant avec une assiette, une coupe de chanipngne et une 'petite Clarisson. — Tiens, sale gosse, prends ça. {Il lui colle un petit four dans la bouche.) Tu as soif maintenant? Avale ça. (7/ lui tend une coupe de Champagne.) Est-elle assez gentille, hein? Celle-ci, c'est Ida... c'est la plus jeune ; elle fait de l'aquarelle... pas mal, ma foi.

YORICK LAMBERT. — Il y en a cinq?

COLAS. — Oui, il y en a cinq : Ida, Nelly, Eva, Mary et Lola, et elles ont chacune leur spécialité.

YORICK LAMBERT. — Comment l'entendez-vous ?

COLAS. — Pas comme vous le croyez...

Nelly fait le saut périlleux, Eva joue du banjo, Mary imite la bic3'clette et Lola est mariée.

YORICK LAMBERT. — Vous avez lair très au courant... Sont-elles vraiuient sœurs?

la Douloureuse

COLAS. — IsToîi, mais je les aiir.e comme des sœurs. Vous ne comprenez pas ça, parce que ça vous trouble, vous, les pantalons, les dessous, les chaussettes mauves, vous êtes de jeunes très vieux messieurs.

CRESSON. — Moi, cette môme-là ne me trouble pas du tout. Regardez-moi ça, u n'y a rien là dedans.

Il désigne, en y mettant les deux mains d'ailleurs, le corsage de la Clarissou.

IDA CLARissoN, lér/er accent. — Si vous n'aimez pas mes nichons, on peut faire monter de la bière.

On rit.

COLAS. — Moi, elles m'amusent : c'est leur façon de se balader dans la vie qui m'intéresse ; je les regarde comme de jeuno3 animaux élégants et drôles... Je me penche sur leur âme.

YORiCK LAMB3RT. — Vous appelez une âme, une âme.

COLAS. — Décidément, vous ne pouvez paj me comprendre.

LUBiN. — Mais si, mais si, moi je te comprends très bien, tu as raison, elles sont exquises. Vous n© savez pas ce qu'on devrait faire? On devrait leur offrir un banquet. Je vois très bien ça chez Ciibat... Douze francs par tête, comme à la Comé die-Française... pour qu'il n'y ait que des gens chic.

CRESSON. — Qui est celle qui cauce avec ce gros monsieur ?

COLAS. — C'est Lola, celle qui vient de se marier.

CRESSON. — Et le monsieiir, qui estce?

YORICK LAMBERT. — Vous voulez rire 1

CRESSON. — • Si je veillais rire, je rirais.

YORICK LAMBERT. ■ — C'est Bladru, le député du Gers, celui qui a proposé l'impôt sur le parvenu... un ministre de demain.

CRESSON. — Il a une bonne tête d'Auvergnat... Mais, regardez-le donc : croyezvous qu'il lui fait du plat à la sister? Eh bien! mon vieux, si la droit© te voyait!...

LUBiN. — Accompagnons-le !

Ils chantent en sonidine un air anglais.

CRESSON, se dirigeant vers Bladru. — .

Pardon, monsieur, si j'interromps dcî épanchements de famille, mais je ne peux résister à mon vif clé-ir de vcus féliciter...

BLADRU, interloqtié. — Mais, monsieur, vraiment... à quel propos? je n'ai pas l'honneur...

CRESSON. — Vous avez cinq filles charmantesi.. Ce sont des créatures d'exception, des êtres de rêve. Ah! elles sont vraiment excitantes, et, avec ça, bonnes musiciennes... vous devez être fier...

BLADRU. — Vous dcvcz VOUS tromper> monsieur... vous confondez. Je suis M. Bladru, Bladru, du Gers.

CiîESsoN. — Quelle gaffe ! Je vous demande pardon, monsieur, je suis désolé, je vous prenais pour M. Clarisson, vous avez tellement l'air d'un Anglais...

Lubin et Colas dansent la gigue ; Bladu, mécontent, s'éloigne.

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