HELENE, PHILIPPE
HÉLÈNE. — Enfin, je te vois, je peux te parler, je n'y tenais plus. Ah ! c'est effrayant d'être au milieu de cette foule, d'être si près l'un de 1 autre et de ne pas " même pouvoir se pr-^.ndre ia main... Tu m'aimes? -
PHILIPPE. - — Oui, je t'aime.
HÉLÈNE. — Tu n'as pas l'air de m'aimer.
PHILIPPE. - — Mais si... mais si... je t'aime plus que tu ne le crois, plus que je ne le crois moi-même. Seulement, je te le dis mal ici, parce que, n'est-ce pas? on se sent entouré, épié... il y a des choses qu'on ne dit bien à sa maîtresse que seuls et dans l'ombre... moi, je t'ai expliqué... c'est une chose que j'ai... je ne peux pas écrire un bleu passionné dans un bureau de poste et je ne peux pas faire une déclaration au milieu d'un bal.
HÉLÈNE. — Parce que tu es un homme.
Tiens, il y a la grosse M"*' Bladru, ^jnie Biajr^i (ju Gers, qui nous regarde en ce moment... je crois même qti© tu lui plais beaucoup... si tu la veux, je te la donne ; seulement, je te préviens, tous ses amants deviennent phtisiques, ils s'en vont tous de sa poitrine. ÇM^^ Bladru passe dans le fond.) Tu vois, elle me fait des petits signes d'amitié. Oui, madame, c'esu mon amoureux. Bonjour, madame. J'ôi l'air de causer de choses indifférentes et ça ne m'empêche Das de te dire des cho.^^s très intimes, de te dire que je suis folle de toi, que toutes mes pensées vont vers toi et que demain... demain je serai tout entière à toi... Qu'est-ce que tu as? Ça n'est pas gentil, ce que je te dis?
PHILIPPE. — Si... mais...
HÉLÈNE. — Mais quoi ?
PHILIPPE. — Ça m'ennuie quand je te vois si bonne... comédienne... alors, je me dis...
HÉLÈNE. — Tu te dis des bêtises, parce que tu n'es qu'une bête, quoique tu aies beaucoup de talent, à moins que tu
La Douloureuse
n aies que duSnie ! Quelle brute, je
t'adore !
PHILIPPE. -loi aussi, je f adoi-e.
HÉLÈNE. — n'en sais rien.
PHILIPPE. -Mais si, puisque je suis
très bête, et jens que je pourrais souffrir beaucoup j toi.
HÉLÈNE. — Bst vrai, mon amour? Ail nght, c'est ce t'il faut ; mais sois tranquiii^;, 'je -C»^^ tcerai pas souffrir, quand ce ne serait que pax ^oïsme, car j'ai trop besoin de toi dans ma vie et de sc-iitir que ta pensée m'enveloppe à chaque instant.
PHILIPPE. — Oui, aimons-nous simplement et profondément, sans mensonge".
sans taquineries, sans jalousies... il n'y a que les amants vulgaires qui aient besoin de ces stimulants, comme les mauvais chevaux ont besoin d'éperons et de cravache.
HÉLÈNE. — Enfin, demain, en se verra... on se verra bien, chez toi, chez nous...
PHILIPPE. — A quelle heure?
-^ HÉLÈNE. — Je serai libre de bonne heure... Gaston part ce matin pour Londres, je crois, mais il ne veut pas qu'on le sache. Il est toujours si mystérieux pour ses affaires. Enfin, je viendrai tout de suite après le déjeuner, à moins qu'il ne parte pas... Attends-moi toujours jusqu'à quatre heures ! . . . Ah ! si nous pouvions être librement l'un à l'autre, j'ai toujours peur que tu te lasses.
PHILIPPE. — Je t'aime.
HÉLÈNE. — Tu ne m'as même pas dit si j'étais jolie... si j'avais une belle robe... Est-ce que je te plais?
PHILIPPE. — Infiniment.
HÉLÈNE. — Mais attention ! on nous observe. {Elle liarle phis haut avec affectation.) J'aime beaucoup cette heure dans un bal, quand les fleurs sont fanées et les femmes fatiguées. La vie brûle, les odeurs s'exaspèrent, et il plane une sensation vague de décomposition, comme dans tous les endroits ori la vie est trop intense.
Elle se dirige vers la fenêtre.
PHILIPPE. — Oui, c'est cette sensation-
là que j'ai éprouvée dans les villes voluptueuses, sous le soleil. Je pensais à la mort. Qu'est-ce que vous regardez?
HÉLÈNE, ouvrant la fenêtre. — Il fait jour déjà... C'est joli, l'avenue... De quelle couleur est-ce?... mauve?...
PHILIPPE. — Lilas plutôt.
HÉLÈNE. — Vous avez raison, c'est lilas. Il y a des gens qui vont travailler déjà, qui sont déjà levés quand nous ne sommes pas encoi-e couchés. C'est drôle. 'T'-^'iez, regardez celui-là qui passe. Pauvre uv^mme! Il nous a vus. allons-nous-en!
HELENE. — Je crois même que tu lui pl.\.i3