‹ L'esprit françaisChapitre 301 sur 315 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Les MÊMES, PHILIPPE, HELENE.

STANY. — Tiens, vciis voilà, vous? D'oii sortez-vous donc ?

HÉLÈNE. — Nous venons de nous promener, dans le parc, autour de la pelouse ; il fait un clair de lune merveilleux,

M™*" LEFORMAH. — Hélène, tu aurais dû mettre quelqiie chose sur tes épaules, mon enfant... Tu n'?.s pas eu froid?

La Douloureuse

STANY. — Tiens, vous voila, vous ? D'eu sortez-vous donc?

HÉLÈNE. — Mais non, mère chérie, je t'assure.

SUREAU. — Dites-moi, des Trembles, il ne faut pas nous faire manquer notre train.

DES TREMBLES. — O'ii ! VOUS avez le temps... le train est à dix heures dix-neuf.

GOTTE. — A quelle heure as-tu dit qu'on attelle?

DES TREMBLES. — A dix heurcs moins le quart... nous vous accompagnerons.

SUREAU. — Ne vous donnez donc pas cette peine.

DES TREMBLES. — Comment donc!

GOTTE. — Mais y aura-t-il assez de places?

DES TREMBLES. — Oui, oui, j'ai fait atteler le break.

Pendant toute cette conversation, ïe domestique a desservi ; puis la conversation reprend générale.

M™^ LEFORMAH. — Hélène, tu savais que le frère de M. Fréville divorçait?

HÉLÈNE. — Non, c'est la première nouvelle. Ah ! il divorce ? Combien y a-t-il de temps qu'il était marié?

ANDRÉ. — Trois ans.

HÉLÈNE. - — Votre frère avait fait, je crois, un mariage d'amour.

ANDRÉ. — Absolument ; il n'en admettait pas d'autres... Vous voyez comment se terminent ces unions-là?

STANY. — Et c'est logique : les mariages d'amour sont les seuls qui ne puissent pas durer, car ils supposent des âmes d'amants, et être amants, n'est-ce pas avoir le désir continuel de sensations, de troubles, de mystère et d'inconnu, d'inconnu ?

HÉLÈNE. — Alors, selon vous, on ne peut pas rester amants dans le mariage?

STANY. — Il faut croire que c'est diffi-

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cile, puisqvxe des gens qvii s'entendent à merveille tant qu'ils ne sont pas mariés ne peuvent plus se sentir dès qu'ils le deviennent... et récijoroquement.

ANDRÉ. — Il y a dans ce mot mariage un étrange pouvoir dissolvant.

STANY. • — Ce n'est pas seulement dans le mot, c'est dans l'institution ; en somme, c'est une chose monstrueuse et contre la nature même ; vous vous engagez à ne pas changer quand tout autour de vous et surtout en vous se modifie, évolue sans cesse.

HÉLÈNE. — Faites attention, Stany, votre femme est là.

STANY. — Ma femme ! Elle pense comme moi.

HÉLÈNE. — C'est vrai, Gotte?

GOTTE. — Mais oui... je commence.

M™^ LEFORMAH. — C'est nouveau alors, mon enfant... tant pis, tant pis.

GOTTE. ■ — Ou tant mieux, tant mieux.

HÉLÈNE. — Et VOUS;, Philippe, qu'en pensez-vous ?

PHILIPPE. — Je pense que le mariage serait une association noble et durable, si l'homme et la femme y apportaient des droits et des devoirs égaux.

ANDRÉ. — Oui, c'est possible... et puis sur ces questions-là, on ne peut rien dire ; enfin, voilà mon frère qui s'est marié malgré nos parents presque, qui adorait sa femme ; d'ailleurs il l'a épousée, elle n'avait pas un sou, elle kii devait tout... ça n'empêche pas qu'il l'a trompée.

HÉLÈNE. — Ah ! c'est lui qui la trompait ?

ANDRÉ. — Mais oui, c'est lui. Il la trompait, il la trompait, c'est-à-dire que de temps en temps il revoyait une ancienne camarade, mais ce n'est pas une trahison, une ancienne camarade.

HÉLÈNE. — Non. Qu'est-ce que c'est alors ?

m"'"" SUREAU. — C'est de la fidélité pour l'ancienne camarade.

ANDRÉ. — C'est un pèlerinage, on ne divorce pas pour ça.

HÉLÈNE. — Pourtant, si votre bellesœur avait eu un pèlerinage de son côté, votre frère l'eût trouvée mauvaise.

ANDRÉ. — Naturellement, ça n'est pas la même chose.

HÉLÈNE. — Mais si, c'est absolument la même chose ! Alors la femme ne souffre pas, elle? Elle n'est pas jalouse, elle n'en a pas le droit.

ANDRÉ. — Je comprends qu'une femme soit jalouse, si son mari a une liaison sérieuse et suivie au dehors, mais elle doit pardonner des distractions convenablement espacées.

HÉLÈNE. — Los hommes sont bien toi(S les mêmes. Et c'est vous, André, qui dites ça! vous qui devez comprendre la jalousie pourtant, car vous êtes jaloux comme on ne l'est pas, vous battez le record d'Othello.

ANDRÉ. — Je vous en prie, ne prenez donc pas toujours Othello comme le ty|De du jaloux odieux ; en somme, mettons le mouchoir (il fazzoletto) de côté, je crois qu'il avait de très sérieuses raisons d'être jaloux, Othello !

HÉLÈNE, d' U7i air poti/nicr. ■ — Vous savez quelque chose sur Desdemona?

ANDRÉ. — Non, je ne sais rien ; mais enfin ce n'était pas un lis, cette jeune femme, pour s'être appuyé ce nègre ; elle avait des goûts dépravés. Moi, j'ai connu ça à l'Exposition de 1889 ; j'avais une petite amie qui a été la maîtresse de tout un village soudanais. C'est la femme pour exotiques, cest un numéro terrible.

HÉLÈNE. — Ne croyez pas vous en tirer par une anecdote. Pour revenir à ce que nous disions, selon vous, une femme n'a pas le droit d'être jalouse ; bien plus, un monsieur s'absente pendant six mois, douze mois, il prend des distractions comme vous dites, c'est admis... La femme qui récalcitrerait serait ridicule ; elle n'a pas non plus le droit d'avoir des sens, elle n'a que le devoir d'attendre toute seule, bien seule, ce mari qui ne peut pas attendre, lui. On voxK répond : ça n'est pas la même chose. C'est idiot tout simplement, et c'est révoltant.

GOTTE. — Hélène, calme-toi, ma chérie.

M"^ LEFORMAH. — Si ma fille est sur ce chapitre, nous n'avons pas fini.

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HÉLÈNE. — Non, c'est vrai, ça m'exaspère. Voyons, Thérèse, venez à mon secours, dites que j'ai raison.

M™^ SUREAU. — Moi, je ne peux rien dire, il paraît que je n'ai pas de tempérament ; ou, si j'en ai, je n'en sais absolument rien. Et pourtant, je croie •que dans les devoirs conjugaux l'homme -est comme le clown du cirque, quand il joue à se battre avec Chocolat. « Quand jo dis : Commencez, vous commencez ; quand je dis : Finissez, c'est fini », et naturellement Chocolat a toujours reçu une denii-douzaine de coups de poing avant d'en avoir allongé un seul. C'est comme ça que j'ai eu deux enfants, ça n'est pas un sport.

ANDRÉ. — ' Alors vous êtes Chocolat?

HÉLÈNE. — En dit-elle, cette Thérèse, elle est impayable !

M™" SUREAU. — Aussi, je ne sais pas ce que c'est que d'être jalouse et GiLstave peut douer des coups de canif dans le contrat, je le lui permets.

SUREAU. — C'est bon à savoir.

M™® SUREAU. — D'autant plus qu'on n'a pas toujours son canif.

SUREAU. — Il y a encore ça.

HÉLÈNE. — Eh bien, moi, je serais très jalouse ; et quand son mari la trompe, je trouve qu'une femme doit divorcer ou le lui rendre.

M™« LEFORMAH. — Elle est bien avancée.

HÉLÈNE. — Elle se venge.

j^me LEFORAïAH, — Triste vengeance.

m"*® sureau. — Triste... ça dépend.

M™^ LEFORMAH. — Si tu savaîs comme ça m'est désagréable de t'entendre parler comme ça.

HÉLÈNE. — Mais, ma bonne mère, je parle comme ça, parce que c'est ce que je pense. Il est temps de proclamer que la faute de l'homme a la même importance que celle de la femme.

j^me LEFORMAH. — Elle n'a pas les mêmes conséquences.

HÉLÈNE. — Oui, oui, à caisse de l'enfant, nous la connaissons.

M™® LEFORMAH. — Mais certainement, à cause de l'enfant.

HÉLÈNE. — Mais l'enfant, c'est l'exception, c'est l'accident!

M'"^ SUREAU. — Alors on ne sortirait plus de chez soi.

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