‹ L'esprit françaisChapitre 306 sur 315 · JE TE RÉPONDRAI · texte numérisé non relu

JE TE RÉPONDRAI

noir te va si bien! » C'est par ce refrain que je te répondrai.

HÉLÈNE, avec élan. — Ah! mon amour, pour une blonde comme moi, un grand deuil sans chagrin, c'est le' rêve ! Et puis, je la quitterai bientôt cette triste livrée qui me rattache encore au passé et nous nous marierons... Ça ne t'effraie pas \& mariage?

PHILIPPE. — Avec toi, je l'envisage avec bonheur.

HÉLÈNE. — Et moi avec passion...

quoique André iDrétende qu'il y ait dans ce mot un étrange pouvoir dissolvant.

Ah ! ils m'ont fait du mal tout à l'heure, avec leur convereation. Si c'était vrai pourtant qu'il n'y ait pas d'amour possible dans le mariage?... Ah! vois-tu, j'aimerais mieux que nous restions amants. Et d'ailleurs nous serons amants, n'est-ce pas ? Le mariage, pour moi, n'est qu'un mot, une formule, pas même, une formalité... je n'y tiens pas, et je serais très fière de rester ta maîtresse; mais il faut l'accomplir, cette formalité : ma mère n'admet pas l'union libre... c'est sur ce terrain-là qu'elle ne me suivrait pas... et puis c'est aussi pour mon fils, ce pauvre petit bonhomme... il

La Douloureuse

faut que sa maman ait une situation régulière... je te parais bourgeoise, hein? PHILIPPE. — Pas du tout... Tu es j vraiment celle que j'attendais et dont j'avais besoin... Oui, j'avais besoin de toi... j'aime ton cerveau et ton cœur et si tu n'étais pas ma maîtresse, je vou-

Idrais être ton ami. Ah ! vois-tu, l'essentiel pour l'homme, c'est de rencontrer dans sa vie l'étrangère vêtue de rêve qui hxi ressemble comme une sœur ; alors, avec celle-là, on peut se marier, il n'y a 23as de danger. Et puis nous garderons jalousement notre bonheur, nous l'emmènerons loin des villes, nous vivrons beaucoup à la camjjagne et surtout nous ne mettrons pas de gens entre nous, pas d'ami ni d'amie intime... et puis je travaillerai pour toi, je tâcherai à devenir quelqu'un, et dans ces conditions, je crois que nous serons heureux, Hélène.

HÉLÈNE, gravement. — Je le crois aussi, Philippe... d'ailleurs, je le répète, je t'aimerai très bien. J'imagine que ce qui tue l'amour dans le mariage, c'est le perpétuel tête-à-tête, le perpétuel côte-à-côte... Je saurai te laisser seul avec toi-même ; je comprendrai que tu as besoin de te distraire, de voyager... tu n'auras pas besoin de me le demander, je le devinerai et je te dii^ai : Va-t'en !

PHILIPPE. — Et alors, je te répondrai : Mais je suis très bien ici, et je reste.

HÉLÈNE. — C'est bien là-dessus que je compte... mais même si tu t'en allais, je ne t'en voudrais pas, car tu me reviendrais plus aimant... certainement, je souffrirais, il faut bien payer son bonheur... on ne peut pourtant pas exiger une félicité absolue, sans ça la Providence aurait le droit de vous envoyer coucher.

PHILIPPE. — On irait.

HÉLÈNE. — Bien siir... Et puis, tu ne partirais pas toujours tout seul... quelquefois tu m'emn\ènerais... nous irions ensemble à Venise.

PHILIPPE. — Tu y es allée déjà à Venise.

HÉLÈNE. — Avec mon mari, oui, mais ça ne compte pas ; c'est comme si je n'y

étais pas allée. Je suis arrivée le soiv à l'hôtel, je me suis fait servir à dîner dax^ ma chambre et je suis repartie le lendemain matin, je n'ai voidu rien voir...

Je ne voulais pas profaner la vision que je m'étais faite de Venise, avec un cœur et des yeux qui ne fussent pas d'une amoureuse, et surtout avec un Gaston Ardan qui aurait établi un tir aux pigeons sur la place Saint-Marc... Ah! il était de cette force-là. J'en ignore donc tout le côté gondole, mais je veux le connaître avec toi.

PHILIPPE. — Oui, et tu as eu raison, il y a des paysages et des villes cii il no faut pas apporter des âmes vulgaires. Une chose qui me plaît infiniment à Londres, c'est qu'on ne permet pas aux nacres de se nromener dans les parcs élégants; de même, des gens qui ne seraient pas amants à Venise seraient des fiacres dans Hyde-Park.

HÉLÈNE, clans un élan. — Mais nous, on ne sera pas des fiacres, va ! Ah ! je rêve de choses folles avec toi. A quoi

penses-tu ?

PHILIPPE, trouWé. - — Je pense...

HÉLÈNE. — Ah! tais-toi, tais-toi...

Tiens... donne-moi tes yeux et prends ma

bouche.

PHILIPPE. ■ — Ah! Hélène, tu mo

charmes, tu me grises, tu me séduis.

Quel parfum as-tu donc ce soir dans tes

cheveux 1

HÉLÈNE. — • C'est de l'ambre.

PHILIPPE. — Comme tu m'as dit ça

d'un air ti'iste... c'est de l'ambre.

HÉLÈNE. — Je vous défends de vous

ficher de moi... tu n'as pas froid ? On

s'entend bien, tous les deux.

PHILIPPE. — On s'entend divinement bien. Hélas! il va falloir nous quitter

tout à l'heure.

HÉLÈNE. — Ah! oui, c'est embêtant.

Enfin, on se retrouvera demain matin...

je me lèverai de bonne heure et je serai

à neuf heures dans le bois Saint-Anne,

près de la croix. Nous ne sommes pas

trop à plaindre. Nous nous voyons encore

assez souvent, grâce à l'idée que j'ai eue

de te faire inviter chez les des Trembles.

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STANY. — Par ou vous en allez-vous ?

PHILIPPE. — Oui, mais il faudra bientôt que je m'en aille... je ne peux pas rester éternellement chez ces gens. Voilà déjà trois semaines que j'y suis Je crains d'être indiscret

HÉLÈNE — Tu n'es pas un invité ordinaire, tu es mon fiancé, et Gotte est notre confidente. Cette gentille Gotte, elle est si bonne, si dévouée. Elle n'avait pas l'air très content d'aller reconduire les Sureau. As-tu remarqué?

PHILIPPE. — Non.

HÉLÈNE. — Elle a t'ait une scène à Stany tout à l'heure.,, c'est peut-être à cause de M""' Sureau... d'ailleurs, elle a l'air triste depuis quelques jours. , cesoir, elle a à peine jsarlé. Ma pauvre Gotte ! Stany est superficiel, très flirt... c'est sans doute ça qui la rend triste.

PHILIPPE. — Ecoute, les voilà qui reviennent.

HÉLÈNE. — Alors, à demain neuf heures. Au revoir, toi.

PHILIPPE. — Au revoir, vous.

HÉLÈNE. — Au revoir, vous?

PHILIPPE. — Au revoir, toi.

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