‹ L'esprit françaisChapitre 6 sur 315 · DEUX ETATS D AME · texte numérisé non relu

DEUX ETATS D AME

multicolores ; mais il cessa bientôt de penser à des choses frivoles et il envisagea la prochaine Exposition au point de vue social. Comme il avait des idées générales, il vida les lieux communs et, comme son amie n'était pas encore venue, il fut pessimiste.

— Vraiment, pensait-il, les historiens en ont de bonnes qui font commencer les temps modernes à la prise de Constantinople par les Turcs ! C'est très comique; mais une autre date de départ s'impose pour les temps actuels, pour les temps nouveaux où les événements et les découvertes se succèdent avec ime telle rapidité que les jeunes hommes comme moi ont pu voir, en l'espace de moins de trente ans, l'éclairage électrique et l'agonie des Parnassiens, les téléphones et le naturalisme, le phonographe et les mages, l'antisepsie et les décadents métalliques, le microbisme et l'école romane, la bicyclette et l'idéalisme, l'automobilisme et le naturisme, sans compter six Présidents de RépubUque depuis Thiers dit le Bref jusqu'àJFéHx dit le Bel, et tant de ministres que Silhouette lui-même, qui, sous lyouis XV, fut ministre huit /'~\ mois, en serait épouvanté. \^ .

Quels progrès allait-on consta- ^^^ ^ ter après cette Exposition de 1900 qui ouvre le xx^ siècle? Quels progrès et quels désastres aussi, car chaque exposition est une œuvre détestable de centraUsa- ^^ tiou; c'est un coup de pompe formidable, une effroyable aspiration de la province par Paris, et non pas seulement pendant les six mois que durent ces fêtes de l'intelligence et du travail, mais encore pendant les intervalles.

Il prit des instantanés de l'avenir.

Après l'Exposition de 1900, une maladie terrible, plus perfide que l'influenza, plus foudroyante

que le choléra, la peste, puisqu'il faut l'appeler par son nom, décime les Parisiens, la peste apportée sans doute dans de riches tapis d'Orient, justice immanente et arménienne des choses, châtiment des précédentes et extérieures politiques.

De l'Exposition de 1900, les provinciaux qui y sont venus ont rapporté un tel éblouissement, un tel vertige qu'ils ont trouvé, en rentrant chez eux, la campagne bien triste, la terre ingrate et la petite ville insupportable. lya province, est abandonnée; il y a un immense exode vers la Ville-Iyumière; l'attraction est irrésistible ; les Provençaux insinuants, les gens du Nord industrieux, ceux du Centre pleins de ténacité et de bon sens, envahissent Paris, et la grande ville toujours trop petite s'étend dans la direction de l'Ouest jusqu'à Meulan-les-Mureaux; I^evallois- Perret est un quartier central, ly' industrie, après avoir pris un développement anormal, traverse une crise épouvantable ; des grandes maisons, séculaires ou à peu de choses près, suspendent leurs paiements, et l'on voit ^~\ des marchands de comestibles, ") chevaliers de la lyégion d'honneur,

y * se faire sauter la cervelle.

Cependant, les gens qui, en France, ne sont ni patrons, ni ouvriers, ni fermiers, ni paysans, mais les intermédiaires, les usuriers, s'enrichissent seuls au milieu de la misère générale, et comme ils ont acquis sans peine, ils jouissent sans pudeur. Alors, les ouvriers sans travail s'agitent, des murmures grondent, des discours flambent, des bombes éclatent, des citoyens sont menacés.

Puis, la guerre étrangère, la guerre pleine d'horreurs, la guerre où l'on ne voit pas l'ennemi, où il n'y a plus de bravoure ni d'élan possibles, où la juria francesa et

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puis rien du tout c'est absolument la même chose, puisque l'on est tué de très loin par des balles venant on ne sait d'où.

Enfin, plus tard et peut-être plus tôt qu'on ne pense, l'invasion chinoise, le péril jaune et la vieille Europe étouffée sous la formidable poussée des Barbares.

Il en était arrivé là dans la vision sombre de l'avenir (est-il utile de mentionner qu'il avait lu tout ça dans les livres?) lorsqu'il sentit une petite main qui lui touchait l'épaule : c'était soii amie qui était enfin venue, non pas du côté de l'Est, mais du côté de l'Ouest, contre son attente.

— D'où viens- tu donc? interrogeat-il, plein d'affreux soupçons.

Elle donna une explication assez plausible de son retard et elle dit :

— Je suis là depuis dix minutes; mais tu avais un si drôle d'air : tu parlais tout haut et tu ne me voyais pas.

Il répondit :

— Je pensais à des choses terribles qui arriveront après l'Exposition.

— Je sais bien, j'ai tout entendu; vraiment, fit-elle effrayée, est-ce que tu crois que l'on aura la guerre?

Mais il était soudain devenu optimiste.

— Non, dit-il je crois que tout ça pourra très bien s'arranger. Et il affirma :

— Nous n'aurons pas la guerre; d'ailleurs, il n'y aura plus jamais de guerre, et c'est en quoi le progrès a du bon, car les rêves d'miiverselle fraternité deviendront bientôt de joyeuses réahtés; et je ne désespère pas de voir les Etats- Unis d'Europe.

— Et ces vilaines gens; les usuriers par exemple ?

— Les usuriers ne prêteront plus qu'à rire. . .

— Mais le péril j aune ?

— Oh ! le péril j aune, nous avons bien le temps, dit-il en regardant sa montre.

— Alors, fit-elle rassurée, allons voir les poissons.

Il répondit gravement :

— Iv' aquarium est fermé, les poissons dorment, ils sont couchés et c'est la punition des petites filles qui arrivent en retard.

Cependant les réverbères s'allumaient et, sur la Seine, les Hirondelles s'illuminaient de clartés orangée^ et de feux rouges.

En suivant les pentes du Trocadéro, ils descendirent vers le fleuve et le long des quais, ils marchèrent vers Paris.

— Petite âme, lui disait-il, la consolante chimie nous enseigne que toute réaction est limitée par l'inverse réaction. Lorsque Paris trop habité sera devenu inhabitable ; il y aura un retour vers les campagnes. L'infâme capital périra par le capital, car il arrivera un moment où la terre nourricière rapportera plus que le vil métal; alors, nous aurons dans le sensible Vexin une petite maison de style, hoc erat in votis, nous aurons un potager, un verger, mie vache, et nous serons végétariens. L'excès de luxe engendre le désir de la simpUcité; tu n'auras plus des dessous de soie tapageurs, mais des jupons tranquilles comme de la batiste et même de la simple toile.

Et ils continuèrent ces rêves de vie heureuse et modeste dans un restaurant très chic où ils dépensèrent beaucoup d'argent; il y avait à côté d'eux des personnages connus et des courtisanes que l'on cite, tandis qu'en haut, dans une loggia, des Tziganes en dolman pourpre jouaient des airs tristes, si tristes qu'ils avaient l'air de plaindre tous ces gens- là de l'existence qu'ils menaient.

L'ÉFOty^:

A Etienne Grosclaude.

SIMONNE CARRES, 24 ans.

MARCEL CARRÉS, 32 ans.

Après déjeuner, dans le boudoir mauve et jonquille de la très belle et élégante M""^ Carrés. Tout en arrangeant des fleurs dans une multitude de petits vases ridicules et charmants, Simonne cause avec son mari qui, nonchalamment étendu sur un divan, comme il convient dans une maison où l'on fait le café à la turque, fume des cigarettes en tâchant à faire avec la fumée des anneaux dans l'air.

Marcel. — Qu'est-ce que nous faisons ce soir? Nous n'allons nulle part? Nous ne dînons pas en ville... nous n'avons pas de soirée ?

Simonne. — Non.

Marcel. — C'est extraordinaire ! Alors, si tu veux, nous dînerons aux Champs- Elysées, et de là nous irons finir la soirée dans V avant-scène d'un petit théâtre.

Simonne. — J'ai commandé le dîner pour ce soir. . . ça ne serait pas raisonnable du tout; et puis, pour une fois, nous pouvons bien rester à la maison ; nous ferons

des économies. C'est donc bien ennuyeux de passer une soirée en tête à tête ?

Marcel. — Mais tu es tout à fait raisonnable, ma chérie... tu sais bien que je ne demande pas mieux; au contraire, je suis ravi, enchanté. (Il va à la fenêtre.) Quel sale temps ! Pourvu que nous n'ayons pas un vilain mois de juillet, c'est tout ce que je demande. (Il se recouche sur le divan et bâille.) Oii ironsnous, au fait, cet été ?

Simonne. — Où tu voudras.

Marcel. — Nous sommes invités à aller en Norvège sur le yacht des Boumdihais; nous visiterons les fjords, c'est exquis.

Simonne. — Mais nous ne pouvons pas accepter d'aller avec ces gens-là qui sont vingt fois plus riches que nous, et nous faire payer un voyage pareil.

Marcel. — On sera toute une bande

l'épouse raisonnable

et chacun paiera sa part; ce sera un pique-nique. Oh ! sans ça, tu comprends bien que je n'aurais pas voulu...

Simonne. — Oui, mais étant donnée la façon dont vo^^agent les Boumdihais, nous ne pouvons pas les suivre; nous n'avons pas le moyen de figurer avec eux.

Marcel. — Comme tu voudras. Alors nous irons en Ecosse, tout seuls, au bord des lacs.

Simonne. — C'est encore un voyage extrêmement cher.

Marcel. — Ne sais-tu donc pas que chez les montagnards écossais l'hospitaUté se donne et ne se vend j amais ? Nous n'aurons qu'à payer le chemin de fer, et nous serons logés et nourris à l'œil... c'est très chic

Simonne. — Tu n'es jamais sérieux.

Non, pas d'expéditions lointaines.

Marcel. — Alors, quoi? La Garenne- Bezons ? Bécon-les-Bruyères ?

Simonne. — Nous irons tout simplement chez mes parents à Frobert\dlle.

Marcel. — Ça sera gai !

Simonne. — On va à la campagne pour se reposer... et puis, ça nous fera faire des économies.

Marcel. — Dieu ! que tu es ennuyeuse avec tes économies. . . On dirait que nous sommes a quia. Tiens, si nous y aUions a quia pendant les vacances, c'est ime idée.

Simonne. — Au train dont tu y vas, nous pourrions bien y arriver plus tôt que tu ne le penses. Il faut être prudents.

Marcel. — Soyons prudents, mais autre part que chez tes parents. Aller à Frobertville ! J'aime mieux rester à Paris, fermer les persiennes, et dire que nous

sommes aux bords du lac de Côme. Justement, Faucheur y est allé l'année dernière; j'ai toutes ses lettres, je copierai des descriptions et je les enverrai à nos amis.

Simonne. — Et tu les mettras à la poste rue Meissonier.

Marcel. — Tiens, c'est vrai.

SmoN^NTE. — Nous pourrions aller dans mi endroit peu connu, à Vaucottes, par exemple; il n'y a pas de casino, pas d'hôtel, personne à épater, c'est le rêve ! Justement, les Lévy-Bloch n'y vont pas cette année et ils nous loueraient leur villa pour un morceau de pain.

Marcel. — Azyme. Tu es folle... mais je la connais, la villa des Lé\'y-Bloch : c'est tme cabane à lapins. Et puis nous vois-tu nous en aller à Vaucottes? On croira que nous sommes ruinés.

Simonne. — Nous avons perdu beaucoup d'argent, ces temps-ci... deux cent mille francs dans la banque Rasouard, sans -compter ce que nous avons mis dans cette affaire de poudre de riz sans fumée, et que nous ne reverrons jamais : les actions sont tombées à 2 fr. 75.

M.ARCEL. — Je sais bien.

Simonne. — Tu ne t'occupes de rien, toi... tu vas, tu vas, tu puises à même. Papa me parlait de tout ça très sérieusement, hier... il est enchanté d'avoir sauvé ma dot; mais il dit que si nous voulons continuer le train que nous menons, il faudra absolument que tu te mettes à travailler.

Marcel, se tordant. — Ah ! ah ! ah ! Il a l'sourire, le beau-père. Travailler ! ! !

Simonne. — Je ne vois pas ce qu'il y a là de si risible. Mon père a travaillé, lui, et rudement. Il est venu à Paris en sabots avec de la paille dedans, comme il dit, et maintenant il a du foin dans ses bottes.

Marcel. — Ça prouve que ton père a toujours son déjeimer avec Im : c'est un homme de précaution.

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