‹ L'esprit françaisChapitre 72 sur 315 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

[RENE, PAULINE. Au lever du rideau, Pauline raisonne sa sœur avec tendresse. Irène, agitée, nerveuse, traverse la scelle dans toute sa larr/eiir. Les hommes sont à fumer, en vue, derrière la f,orte vitrée d'un jardin d'iiircr.

lAULiN?. — Bnfin, qu'est-ce que tu reproches à ton mari?

IRÈNE, arec force. — Je lui en veux do ne pas l'aimer.

PAULINE. — A qui la faute? Tu l'accuses de n'être pas aimé. Il te répondrait peut-être que tu n'es pas aimante.

IRÎ2NE. — Ah ! je sens bien que je saurais chérir quelqu'un, que je le peux, que j'y aspire de toute mon âme ! Mais celui-ci, en dix ans de mariage, de vie en

commun, il m'a conduite, non pas même à la résignation ! C'est au désespoir que j'en suis !

PAULINE. — Ah ! depuis qu'on a voté cette satanée loi du d;lvorce, j'ai bien vu quel nouveau stimulant vous y trouviez, toi et tes pareilles, ma pauvre Irène, qui auparavant vous contentiez de faire tout bonnement très mauvais ménage...

' IRÈNE. — Je ne m'en suis jamais contentée.

PAULINE. — Pourquoi n'arrangts-tu pas autrement ton existence? Tu n'as pas d'enfant pour te consoler ; prends le monde pour te distraire. Ne refuse pas les occasions de vivre le plus possible au dehors. Ici, dans cette maison si bien faite pour recevoir, où il y a une grande aisance, un homme bon garçon, en somme, une femme charmante, recommence à te montrer accueillante. Rouvre cette intimité que tu as peu à peu rétrécie et qui ne

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compte guère que moi, ta grande sœur, pas bien divertissante, ton beau-frère, et, de temps en temps, un passant comme ce soir.

IRÈNE. — Ce n'est pas de plaisir que j'ai besoin, c'est de bonheur. Je pleure l'absence de cette santé-là : tu me conseilles de me droguer.

PAULINE. — Encore une fois, Robert n'est sans doute pas lidéal. Mais c'est toimême qui fais ton malheur, avec les agitations de ta nature, avec tes songeries, avec les vivacités de ta jeunesse. Ça te passera, va, et plus vite que tu ne crois !...

IRÈNE. — Peux-tu me faire un crime d'être différente de cet homme qui ne s'enthousiasme pour rien, qui ne se révolte de rien, qui n'est rien, rien de rien que mon maître!... que mon maître absolu, à moi!

PAULINE. — A toi qui tends l'oreille à tout, qui te passionnes pour tout, qui es toujours prête à vivre ou à mouTir de tout.

IRÈNE. — Je ne prétends pas être dune ejsence supérieure. Je n'ai point de vanité. Je ne demandais pas à mon mari d'être un grand homme. Il m'aurait suffi peut-être qu'il fût un pauvre homme, un pauvre diable d'homme, ayant au besoin des défauts, même des vices, mais alors des émotions, des peines, à la rigueur, un tourment de vie enfin pour le mêler à la flamme intérieure de ma vie. Mais le mien ne me laisse pas seulement une possibilité •de le plaindre, de dépenser pour lui un peu de mon cœur, qui est gros.

PAULINE. ■ — Pourtant, tu aurais de belles occasions d'en avoir un peu pitié!... Voyons : vos dissentiments en toute chose, vos brouilles, vos querelles, il y a de quoi le rendre enragé.

IRÈNE, avec iine ironie méprisante . — Tu ne le connais pas!... Les gens de son espèce se sentent toujours tranquilles, dans leur conviction d'avoir raison. En se levant le matin, il est déjà prêt à avoir raison toute la journée. Il a raison avec les domestiques, avec ses chevaux, avec n'importe qui. Dans toutes les histoires qu'il rapporte, il y a toujours quelqu'un qui avait tort, et lui qui avait raison.

PAULINE. — îl n'y a que contre toi...

IRÈNE, farouche. — Si!... Son droit de mari a raison contre moi, quand cela lui convient, et sans que cela me convienne.

PAULINE. — Je me permets un peu de te prêcher ainsi en paroles, parce que je te prêche aussi d'exemple. C'est moi qui t'ai mariée, en eflFet ; mais tout comme j'avais été moi-même mariée par notre mère. Mon mari est identique au tien. Ils ont tous deux les mêmes façons comme il faut de se comporter, le même genre d'oisiveté dans leui's fortunes équivalentes. Leurs habitudes de cercle, de sport, de chasse, sont à peu jDrès semblables. Dans leur monde de fils do famille riches, ayant eu des papas laborieux, ils sont une légion de maris pareils, qui ont sagement épousé, avant d'être trop chauves, avant d'être trop laids, des jeunes filles bien dotées comme nous, bien élevées à des couvents comme le nôtre. Et je vois tous ces ménages comjDoser très correctement la bonne société moyenne. Et pour mon compte, je me satisfais fort bien de mon sort. Et, Ferdinand et moi, nous nous aimons sincèrement... ainsi que nous le devons.

IRÈNE. — Oh! je le reconnais : vous êtes un certain nombre cl épouses toujours contentes de votre sort. ]\Iais c'est vous qui, à l'occasion, feriez aussi les veuves les jdIus résignées. Les unes et les autres sont du même bois.

PAULINE, un pei/ /^/gî/ce. — Voilà un trait dont je ne saisis guère là-propos.

IRÈNE. — Ah çà ! tout à l'heure, en dînant, j>endant les récits que Michel Davernier nous faisait de son séjour en Grèce, tu ne te rappelles pas ce que ton mari a dit, dans cet ordre d'idées? Il a dit tout naturellement : « Si j'avais le malheur de perdre ma femme, et que je fusse encore assez jeune, je m'en irais faire un grand tour, partout par là-bas. » Toi aussi, tu as eu l'air de tx'ouver cela tout naturel.

PAULINE. — Eh bien, quoi?

IRÈNE. — Qu'un bon mari, en face df sa bonne femme, entrevoie ainsi un art d'être veuf : se mettre à voyager... avec un tout petit bagage...

PAULINE. — Tu vas toujours aux ex»

trêmes.

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^*^*«v>-^--.i- iW-V.

IRÈNE. — Oui, une fois de plus me recomposer une mine.

iiîÈNE. — Et toi, telle est donc ta maière de bien s'accorder en ménage ! Ce est pas comme cela que je veux être ailée, ni que je peux aimer. C'est contre 3tte misère que je crie et que je me déats ici.

PAULINE, malicieusement . — Si j'ai rêté peu d'attention à ce propos de mon lari, c'est sans doute que je m'amusais lors à te contempler.

IRÈNE. — Moi?

PAULINE. — Oui, toi, pendant que Miliel Davernier nous tenait sous le charme e sa parole. Ses idées m'ont paru dialement avancées sur toutes choses ; aais tu m'as eu l'air de le trouver fort loquent ! . . .

IRÈNE, avec embarras. — Que vas-tu hercher là?

PAULINE. — Veux-tu même que j'ar oute le motif auquel j'attribue l 'irritaion particulièrement nerveuse oui tu es outre ton mari? C'est qu'il a manqué, 3 l'avoue, de compétence, et un peu de nesse, en discutant avec Michel. Depuis ue nous revoyons notre ami d'enfance, amais ton mari n'avait eu l'occasion de onner aussi petitement sa mesure.

IRÈNE, trouhlée. — Alors tu penses...

Que penses-tu?

PAULINE. — Je pense que tu auras été blessée dans ton amoar-propre ; et qu'il n'y a en tout ceci que des choses qui vont passer... (^Désignant le fond de la scène.) On dirait que nos fumeurs se disposent à revenir. Je te préviens que tes yeux sont fort rougis. Tu devrais peut-être...

IRÈNE. — Oui, une fois de plus me recomposer une mine. {Elle passe dans sa chambre en sortant par la droite.)

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