IMPRESSIONS DE PREMIERE
à dix heures qu'il y aurait encore des retardataires. » C'est assommant, on entre de tous les côtés, les arrivants dérangent ceux qui sont installés, on se reconnaît, on se dit bonjour; ne vous gênez donc pas, faites comme chez vous; les portes des loges grincent, craquent, les strapontins gémissent; on n'entend pas ce que débitent les acteurs et mon directeur se tourne vers moi et me dit : « Les mots ne passent pas la rampe. » Je regarde la rampe tristement; en effet, les mots et les idées semblent remonter vers la toile de fond, où ils n'ont que faire.
Enfin, le murmure confus a cessé, on écoute, on semble s'intéresser à la pièce, lorsque, dans une avant-scène, M.^^^ X.., fait une entrée sensationnelle ; elle lance un chapeau en forme de turban. Ah ! elle choisit bien son moment.
Tous les regards se tournent vers elle, cent jumelles, ô Flammarion, se braquent sur cet astre trop connu; pendant cinq minutes, on n'écoute plus la pièce et je maudis cette divine M'ie X... ; je lui appHque les épithètes les plus violentes, servant à désigner la plus basse des prostitutions. Mais, heureusement, l'incident n'a pas de suites, tout s'arrange, le calme se rétablit, le premier acte se termine sans encombre, la toile tombe, on applaudit, il y a même deux rappels.
Je vais dans la loge de G..., qui est comme la sacristie du théâtre. De même qu'une sacristie sert pour les mariages et les enterrements, la loge de G... sert pour les succès ou les fours, les félicitations ou les condoléances. En ce moment, c'est la cohue : chacun s'est hâté de venir après le un, en pensant
M. DONNAY
qu'après le deux, ce serait peut-être plus difficile... on ne sait jamais; n'est-ce pas ? Je serre des mains de confrères, d'amis : les uns ont l'air sincèrement heureux, d'autres ont la figure ravagée par l'indulgence et la bonhomie. On me dit que Z... m'avait traîné dans la boue devant que les lampes fussent incandescentes; ça ne m'étonne pas; il n'y a pas d'heures pour les baves.
lyC deuxième acte va commencer. Je regagne l'avant-scène directoriale et j'observe le public; je m'instruis sans m'amuser. C'est étrange; des choses qui n'avaient pas plu à la répétition générale semblent ce soir plaire davantage ; des phrases que j'aime passent inaperçues, et des phrases que j'aime moins sont fort goûtées ; les effets se déplacent, comme disait ce gentleman qui ne pouvait retrouver son paletot, précisément un soir de première.
Au balcon, en face de moi, il y a la jolie M^^ K..., cette blonde exquise que je crois un peu sotte. Je l'observe pour voir si elle rira d'une scène que je trouve plaisante, elle rit, mais son mari lui parle tout bas et elle ne rit plus, elle ne bronche plus. Et je me rappelle qu'un soir, dans un théâtre où l'on jouait un drame, j'ai dit à ma femme qui pleurait : « Pourquoi pleures-tu, puisque ce n'est pas arrivé ? » Sans doute, le mari de M^^K... vient de lui dire : « Pourquoi ris-tu, puisque ce n'est pas arrivé ? » Et c'est justice.
Et je me rappelle aussi qu'un autre soir, à un drame où je pleurais, — j'étais si jeune ! — ma maîtresse m'a dit : « Ne pleurez pas comme ça, tout le monde vous regarde et vous me rendez ridicule. » J'ai continué à pleurer et elle m'a dit : « Vous n'avez pas de cœur. »