‹ L'esprit humain et ses facultés (volume 2)Chapitre 2 sur 24 · CHAPITRE VL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VL

ne racMTlté de l'eiiprti hamaln. ~ Poflltton du met. lfté«etl«n ▼•fentalre du mol mur le non-niel.— Attentlen.

Les facultés que nous allons considérer se distinguent des précédentes par la prédominance de l'activité, comme celles-ci étaient marquées du caractère de la passivité. L'homme n'est porté à agir que par les impressions et les impulsions qu'il reçoit. C'est pourquoi dans la formation de la connaissance il est d'abord plus passif qu'actif, puisque les matériaux avec lesquels son esprit doit travailler lui viennent du dehors, et qu'il doit commencer par les recevoir et les amasser; ce qui se fait , ainsi que nous l'avons vu , au moyen des sens, de l'entendement, de l'imagination et de la mémoire. Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait aucune activité dans ces facultés. Le nom même de faculté indique

2 DE l'activité de l'esprit humain.

que l'esprit y agit jusqu'à un certain point-, car il y a toujours une réaction là où une action est reçue par un être vivant; mais alors la réaction est dominée par l'action. Ainsi, lorsque nous sentons et percevons quelque chose à la suite d'une sensation, nous recevons plus que nous ne donnons. Quand l'entendement conçoit une image sous l'influence d'un objet, bien qu'il y ait un acte die l'âme dans la conception, cependant l'âme y est plus passive qu'active, comme toute forme maternelle dans la fonction de la reproduction. Il y a souvent beaucoup de mobilité, d'agitation dans l'imagination -, néanmoins, de môme que le miroir exposé à la lumière, elle reflète passivement plus encore qu'elle ne combine et ne transpose. On peut même dire que ces opérations 'ne lui appartiennent point. Cest l'esprit qui assemble et sépare les images avec l'intention d'exprimer une pensée ou une idée, comme c'est lui qui observe par les sens et non les sens euxmêmes. Aussi y a-t-il toujours un jugement dans ce qu'on appelle les créations de l'imagination.

Les facultés qui nous restent à examiner sont au contraire des manifestations ou des modes de l'activité; c'est l'esprit agissant, travaillant, comparant, combinant, divisant, développant , résumant , pensant en un mot, et opérant d'une manière multiple par toutes ks fonctions de la raison : intellectus componens et dividensj disaient les scolastiques. Nous le considérerons ensuite dans son exercice le plus pur et le plus élevé, dans l'acte de l'intelligence et ses produits, autant que nous pourrons les saisir par l'observation iqterne. Tou*

tefois il n'y a pas seulement activité dans ces cas. L'activité de l'esprit étant toujours provoquée par une stimulation externe, elle prend en grande partie son aliment et sa force dans les impressions reçues, dans les sentiments éprouvés et par conséquent dans l'état passif; mais ici l'activité a le dessus, la réaction domine l'action.

Avant d'expliquer comment Tesprit réagit volontairement et sciemment vers ce qui l'affecte, il faut voir comment il réagit sur lui-même par la réflexion, pour se poser et se distinguer comme moi en face du non-moi. Puis le moi étant constitué et la conscience de soi-même acquise, avant d'exposer les diverses opérations de la pensée, nous avons à décrire comment s'opère la réaction primitive du moi vers le non-moi, ou comment le rayon visuel de l'âme, instrument et expression de sa force expansive, de son activité, sort de son foyer, «e pose au dehors, et se mêle aux objets qui agissent sur lui pour les pénétrer, comme il est pénétré par leur rayon; ce qui constitue X attention^ préliminaire nécessaire de toute fonction intellectuelle, et sans laquelle l'esprit, quoi qu'il fasse, n'a ni vigueur, ni puissance, ni pénétration.

Toute créature a, suivant son degré, la capacité de recevoir la vie et la puissance de réagir vers la vie. Il y a en chacune une énergie propre, une activité qu

i DE L^ ACTIVITÉ DE L^ESPftlT BUllÀtN.

n'a point en soi la raison première de son exercice, et qui par conséquent n'est jamais qu'une réaction. Là se trouve la racine de la liberté ou de la puissance du mouvement spontané; liberté physique dans les êtres physiques, morale dans les êtres moraux, métaphysique dans les êtres métaphysiques. Dans les premiers, l'activité, ou l'espèce de liberté dont ils sont capables, s'exprime par deux faits : d'abord par l'admission de l'action objective qui, après leur avoir donné la vie, là stimule et l'alimenle ; puis par la réaction spontanée du sujet, qui amène le développement progressif de la forme organique en se répétant continûment. Ici le développement se fait tout en dehors. Il y a individualité, mais non personnalité.

Dans la créature morale, dans l'homme composé de deux substances, la liberté est la puissance de vivre simultanément de la vie de l'une et de l'autre, avec la conscience de leur différence, et de la prépondérance qui doit être accordée à la nature psychique sur la nature physique, toutes les fois qu'elles sont en collision. De là la faculté de choisir entre ces deux termes et ce qui s'y rapporte, choix qui est le caractère essentiel de la liberté morale. C'est par l'opposition de ces deux natures, intimement unies quoique essentiellement différentes, que l'homme moral se distingue de l'homme animal, dès qu'il peut réagir vers la parole qui éveillq

son intelligence, la développe et lui donnant le sentiment de rinfluence morale qu'il subit et de la réaction volontaire qu'il exerce pour l'admettre ou la refuser, le porte à se réfléchir en lui-même, à se distinguer de ce qui n'est pas lui -, d'où résulte la conscience du moi.

Dans toute créature vivante il y a une force centrale qui préside à son développement, et par laquelle elle tend à se constituer en forme individuelle, distincte de toutes les autres existences. Mais parmi les êtres qui habitent ce monde, les uns vivent sans savoir qu'ils vivent ni comment ils vivent, suivant instinctivement les lois de la nature sans les connaître, sans pouvoir en combattre ni en aider l'application^ tandis que d'autres ont la puissance de se regarder eux-mêmes en même temps qu'ils se développent, de se représenter par la réflexion, ce qui se passe en eux, et d'ajouter ou d'opposer l'influence de leur volonté et de leur activité à l'action des lois auxquelles ils sont soumis. Dans ces derniers qu'on appelle agents moraux^ il y a deux sphères d'existence, qui se mêlent l'une à l'autre sans jamais se confondre, comme ces fleuves dont on distingue toujours les eaux dans le lac qui les reçoit. L'existence physique leur est commune avec les êtres purement physiques-, l'existence psychique, celle dont rintelligence et la liberté sont les propriétés essentielles, et qui est appelée à gouverner l'autre, leur est

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propre, et prouve qu'il y a en eux une nature supérieure. Or quand Thomme commence à se développer, la nature psychique étant enfermée dans la nature physique, et ne pouvant agir qu'en union avec elle-, tant que l'âme dominée par les besoins du corps, en suit aveuglément les impulsions et ne reçoit aucune influence morale qui la porte à se sentir en elle-même, il n'y a point de raison pour qu'elle se distingue de l'autre nature. Il y a unité dans le développement humain, l'homme n'est pas divisé en lui, il n'a point conscience de lui, comme distinct de son organisme. C'est rinnocence ou plutôt l'ignorance de l'enfant, qui ne connaît d'autre loi que celle de l'instinct, et pour lequel il n'y a encore ni bien ni mal moral. Jusqu'à ce moment c'est un individu, mais non encore une personne. L'individualité est commune aux personnes et aux choses 5 c'est ce par quoi une existence se distingue extérieurement d'une autre. C'est .sa forme, sa détermination dans l'espace, la circonscription de son développement. La personnalité au contraire est toute intérieure, subjective. Elle réside au foyer de l'existence ^ elle est justement ce par quoi le foyer se pose comme foyer, en se reconnaissant comme tel par opposition à ce qui n'est pas lui. La mutilation du corps d'un homme entame son individu -, elle ne touche point à la personnalité qui subsiste entière dans la conscience, malgré le changement de la forme extérieure. La conscience se constitue par la réflexion du moi sur luimême, se distinguant ainsi du non-moi objectif et même du non-moi subjectif, c'est-à-dire de la nature

physique à laquelle Tâme est unie, et du corps qui en est l'enveloppe. Comment se fait cette distinction des deux natures si étroitement unies par les liens de la vie? Question que Texpérience peut résoudre et dont la solution intéresse gravement l'art d'élever et de former les hommes.

Gardons-nous de croire que^Thomme intelligent et moral se développe spontanément et sans le secours d'une puissance et d'une direction externes. Rien ne se fait de soi-même dans les créatures , et cela parce qu'elles sont créatures, c'est-à-dire n'ayant point en elles le principe de leur être ni la raison de leur développement. 11 en va de l'homme moral comme de rhomme physique-, il dormirait éternellement dans son germe, sans une excitation qui le réveille et le vivifie. Alors seulement, à la capacité de vivre s'ajoute l'actua- Uté de la vie. Supposez qu'un enfant ne reçoive aucune parole d'instruction, ou à cause de l'occlusion de ses sens, ou par uiï isolement complet de ses semblables ; qu'il soit perdu dans les forêts, enfermé dans une retraite cachée, ou telle autre hypothèse que vous voudrez; la nature psychique restera inerte en lui, latente, sans rayonnement, sans manifestation, c'est-à-dire sans réaction, parce qu'elle ne recevra point d'action qui lui convienne. L'homme physique se développera seul, en raison des influences terrestres qui le pénètrent; et l'intelligence et la volonté demeureront enfouies dans les instincts et les désirs de l'animalité. Tels les enfants dans leur premier âge ^ tels certains hommes qui restent enfants toute leur vie, par défaut de dé-

8 DE l'activité de l'esprit HUMAllS.

veloppement moral , comme les idiots et les crétins. Tels jusqu'à un certain point ceux qui s'abrutissent par la débauche, par l'ivrognerie, par l'habitude des vices les plus honteux. Ils en viennent à perdre la conscience de leur âme, et c'est ce qui explique l'absence des remords dans l'excès du crime. Tels encore nous devenons par certaines maladies, dans le sommeil, par l'âge, quand la caducité nous ramène à l'enfance. Dans tous ces cas la personnalité n'existe pas, ou défaille. L'homme ne se connaît point, ne se possède point luimême ; il n'a pas la présence d'esprit ni le gouvernement de sa volonté, et ainsi sa responsabilité est nulle ou diminuée, parce qu'il n'est plus la cause intelhgente de ses actes. Il faut donc, pour faire passer de puissance en acte la nature psychique, une stimulation analogue, c'est-à-dire une influence intelligente et morale, laquelle ne peut parvenir à l'âme humaine dans son état présent que par la parole. C'est par la parole de son semblable que l'enfant apprend à se connaître en s'opposantà ce qui n'est pas lui^ et plus k première parole qui le pénètre est intelligente et morale, pleine . d'esprit, de sentiment, d'âme, plus vivement elle excitera son âme, son esprit, toute sa nature psychique. Une fois excitée, cette nature réagit et tend à se poser au dehors dans ses facultés, dans sa forme spirituelle, comme la nature physique se constitue dans la forme matérielle de l'organisme.

Or il arrive un moment où ces deux développements simultanés se heurtent et se contrarient; le corps demandant une chose et y poussant par toute la

force de rinstînct-, l'âme instruite par la parole, éclairée par une lumière supérieure , ne voulant pas ce que demande le corps et résistant à Tentrainement instinctif, ou si elle y a cédé, sentant de la hont^, du regret, des remords. C'est par cette première contradiction entre l'obligation morale et les exigences animales, que l'âme et le corps commencent à se distinguer, à se séparer, et que la personne psychique s'oppose à l'individualité physique. Alors s'établit cette lutte de tous les instants, qui ne finit que par la soumission complète de l'un des deux antagonistes; fin légitime et honorable quand le corps est dompté et obéit à l'âme en serviteur docile -, fin ignominieuse et déplorable quand l'âme succombe et devient la servante du corps. Dans le premier cas l'homme est fidèle à sa destination , qui est de gouverner la terre et tout ce qui est de la terre, pour la mettre en harmonie avec le monde supérieur et la relier au ciel. Dans le second, il se dégrade en manquant à sa haute nature et à sa vocation. Il tombe sous l'empire de la fatalité qu'il devrait dominer ; il se perd et perd avec lui les créatures qui attendaient de lui leur réhabilitation et leur salut, en même temps qu'il manque à son Créateur qui l'a placé sur la terre pour être son coopérateur et son représentant.

On comprend d'après cela l'importance de la première éducation , et quelle immense^ influence elle exerce sur la destinée des hommes. Heureux celui dont le cou a été courbé de bonne heure par la discipline, dit l'Écriture ! Heureux celui qui a reçu dans son enfance une parole d'autorité, posant devant lui le bien

10 DE L^AGTIYITÉ DE l'eSPRIT HUMAIN.

et le mal, la vie et la mort, et qui, en le mettant dans la nécessité de choisir entre ces termes contraires, a excité le développement de sa liberté , et lui a donné par elle la conscience des deux natures qui le constituent, et ainsi de ce qu'il y a en lui de noble et d'ignoble, de céleste et de terrestre, de Thomme intérieur et de l'homme extérieur, de Fâme et du corps. Celui qui est entré de bonne heure en lutte avec lui-même, et qui dans les combats continuels qu'il a soutenus contre les puissances de la nature physique, a eu l'occasion de déployer toutes les forces de son âme , toutes les ressources de son esprit, celui-là a pu acquérir la conscience pleine de son moi, de sa personne, de sa vraie nature, en l'expérimentant dans ce qu'elle a de plus profond, de plus vivant et de plus digne.

La conscience psychologique, ou la conscience du moi humain, est le fondement de la vie intellectuelle de l'homme, et ainsi de la psychologie et de toutes les sciences qui s'y rapportent. C'est la connaissance que l'homme acquiert de son propre esprit et de lui-môme à tel degré de sa manifestation. La conscience psychologique naît du sentiment intime, produit dans le foyer subjectif de l'être humain par Taction d'une puissance objective. Elle suppose donc deux termes corrélatifs, moi et non-moi 5 moi passif d'abord, sentant, recevant, assimilant ^ et non-moi actif, donnant^ transmettant,

POSITION DU ItfOI. U

imposant. Entre ces deux termes il y a coïncidence d'action et de réaction, et quand par suite de sa réaction vers ce qui Texcite à sortir d'elle-même, Tâme s'est posée au dehors et comme en face d'elle, quand elle a la perception de ce qu'elle a posé, et se voit dans son produit ou dans sa puissance, se faisant sujet-objet, la condition de la conscience est donnée.

L'homme n'est réellement homme et ne vit en homme, que quand il acquiert la conscience de luimême, et par elle la puissance d'un être intelligent et libre qui peut connaître ce qui se passe en lui, auteur de lui, et agir d'après sa connaissance. Devant Dieu sa responsabilité morale commence, aussitôt qu'il est capable de distinguer sa nature psychique de sa nature physique, ce quiconvientà l'une et à l'autre, et de choisir entre elles et les motifs d'action qui en ressortent. Devant les hommes et pour la vie sociale, la responsabilité ne coinmence qu'à l'âge où il est censé connaître la société, ses lois, ses conditions, ses instructions, ses convenances. C'est l'âge de la majorité civile, qui lui confère la capacité légale d'exercer les droits du citoyen. Du reste il y a bien peu d'hommes qui arrivent à une conscience complète d'eux-mêmes ou qui se connaissent à fond. La connaissance de soi a été dans tous les temps l'objet principal des vrais philosophes : nosce te ipsum. Cette connaissance varie avec les individuS) d'abord parce que le développement de chacun

12 DE l'actîvité de l'esprit humain.

est divers, et ensuite parce que tous n'ont pas la même capacité de réflexion, la même puissance d'observation, la même constance pour se Considérer au dedans, la même pénétration pour discerner ce qu'ils pensent. La plupart vivent à la légère, se laissant presque toujours entraîner au dehors, s'y jetant même par leurs désirs et avec toute l'ardeur de leur volonté. Ils ne se voient qu'à l'extérieur et toujours mêlés parleur activité aux choses du corps et à celles du monde. Le dedans leur échappe, et bien qu'ils sentent yaguement ce qui s'y passe, ils n'ont ni la pensée, ni la volonté, ni la force de l'envisager sérieusement j ils ont même une certaine crainte de le voir. C'est pourquoi ils cherchent à s'échapper à eux-mêmes par l'agitation, parles aflaires ou les distractions. Cependant tout ce que nous manifestons de nous par la parole et par l'action, sort du fond ou de l'intérieur. Le développement objective ou pose en actualité ce qui était virtuellement contenu dans notre âme, et toutes nos facultés avec leurs fonctions et les faits qui s'y rapportent, ne sont que des puissances diverses de cette racine de notre être. La conscience ne peut saisir que ce qui est déjà réalisé en nous par la vie. Donc plus la vie est intense, énergique, profonde, plus il y aura de profondeur, d'énergie, d'intensité dans la conscience -, plus nous pourrons nous connaître à fond , si nous savons nous observer et nous réfléchir, en même temps que nous vivons.

11 en est des individus comme de l'humanité. A chaque période de son histoire, elle se montre sous un point de vue nouveau, avec une nouvelle forme d'exis-

tence, et il en sera ainsi dans tous les siècles, jusqu'à ce que par son développement sur la terre elle ait manifesté tout ce qu'elle porte en elle, ou tout ce qu elle peut produire ici-bas, comme nous voyons la graine du végétal exposer dans les différentes époques de sa croissance la vie qu'elle contenait en virtualité dans son germe. Ainsi se faitrhistoire naturelle de chaque chose. La science n'en est que le reflet dans l'esprit humain, cherchant à se représenter les choses accomplies, avec tous leurs rapports, depuis l'origine jusqu'à la terminaison. L'histoire du genre humain, considérée d'une manière générale et transcendante, est le résultat de l'effort que fait l'humanité dans tous les temps pour acquérir la conscience d'elle-même^ et il y a des époques où cet effort est plus vif, plus constant, parce que les hommes sont plus tourmentés par le besoin de se connaître. Ce sont les époques philosophiques qui deviennent aussi des époques historiques. Car en ces temps les hommes recherchent plus curieusement , plus subtilement les origines des nations, des peuples, des institutions, des lois et des mœurs, en un mot tout ce qui se rapporte au développement humain. Nous sommes évidemment dans une de ces périodes. . Jamais l'homme n'a demandé avecplus d'instance et plus généralement, plus explicitement la solution des grands problèmes de son existence et du monde qui l'entoure. Il veut savoir ce qu'il a cru jusqu'alors. Il veut acquérir par sa propre réflexion l'intelligence des hautes vérités, qu'il a admises par la foi et au moyen de la parole traditionnelle dans son enfance. Il veut vérifier les données

14 DE l'activité de l'esprit humain.

de la parole divine et ses convictions d'autrefois par la conscience de lui-méoie, par la science de la nature. Il ne rejette plus la foi -, instruit par la terrible expérience du dernier siècle, il en reconnaît, il en proclame la nécessité , et il voudrait Tavoir. Mais il la veut pour qu'elle le mène à la lumière, et comme le seul moyen de trouver enfin des bases stables à sa science et une direction fixe à son activité. Il ne repousse point la parole divine 5 il croit qu'elle est nécessaire au monde et qu'ainsi elle y doit exister ; mais il veut la goûter avant de l'accepter, en faire l'expérience avant de l'ad* mettre. L'enseignement religieux n'a jamais été plus difficile et plus important que de nos jours. A tous les degrés , depuis l'exposition transcendante des dogmes jusqu'à la plus simple instruction catéchétique, il a besoin, pour opérer la conviction dans les esprits de nos jours, de marcher de concert avec la science del'homme et de la nature.

Quelle que soit, du reste, la profondeur de la conscience psychologique, une fois qu'elle est constituée, elle présente à l'analyse trois éléments distincts, trois moments principaux :

1* Une sensation ou un sentiment produits par l'impression d'un objet. C'est pour ainsi dire la matière première de la conscience, ce sur quoi elle porte. Si nous n'avions point senti préalablement, la réflexion n'aurait point d'objet.

2* La réflexion ou le repliement du regard de l'esprit, sur ce qui est senti, éprouvé, pour le considérer, pour le connaître. Ce qui donne au dedans un double

fait, un fait de passivité et un fait d'activité, le premier produit par la cause extérieure de l'impression, le second par la volonté qui ramène le regard de Tesprit sur la modification éprouvée. De là le nom de conscience^ consciusj scire cum^ savoir avec ou en môme temps. Que pour cela il faille un acte de volonté, l'expérience le prouve, bien que par l'habitude cet acte devienne presque imperceptible et que nous le remarquions à peine dans la plupart des cas. Nous recevons dans le 'cours de la journée une multitude d'impressions qui ne laissent aucune trace dans le souvenir, parce que nous n'y avons point donné d'attention, parce que nous n'avons point réagi volontairement vers leur cause. Il n'y a pas de souvenir, parce qu'il n'y a pas eu conscience. Quand nous sommes très-occupés d'.un travail et qu'on vient nous parler de choses étrangères, ou que d'autres objets sollicitent notre regard, si notre esprit reste fermement attaché à ce qu'il considère, nous répondons ou agissons instinctivement, sans trop savoir ce que nous faisons, et après coup nous ne nous souvenons de rien. Nos actions sont, la plupart du temps, le résultat de plusieurs sentiments qui se mêlent ou même se combattent en nous, sans que nous en ayons conscience. C'est pourquoi nous sommes très-embarrassés d'en rendre raison et de dire nettement le motif ou les motifs principaux qui nous ont décidés. Exposés à une multitude d'influences diverses qui se compliquent de mille manières, nous cédons à l'une ou à l'autre sans le savoir, sans le reconnaître parla réflexion, et très-souvent celle, dont nous avons le moins cx)nscience , a le

16 DE l'activité ue l'esprit humain.

plus de part à notre résolution. Nos actes se ressentent de ce mélange ; ils sont rarement tout à fait bons ou tout à fait mauvais. Le bien et le mal, la vertu et le vice, lajustice et la passion, le dévouement et Tégoïsme s*y trouvent confondus, parce que rien n'est pur en ce monde et qu'il y a toujours de l'humain dans ce qui sort ■ de l'homme. Aussi nos actions peuvent-elles toujours être accusées ou excusées par quelque côté. Ceci explique encore comment nous pouvons changer si vite, et être contraires à nous-mêmes en deux instants qui se suivent. En général l'homme se connaît si mal, il se rend si peu compte de son état moral, il est si peu capable de discerner en lui les sentiments, les désirs, les passions qui l'agitent; l'amour-propre inné à son moi letientdansune telle illusion sur les véritables motifs de ses actions, qu'il reste stupéfait ou incrédule, quand un autre les lui montre et lui présente Vio^^g^ de son intérieur dans un miroir fidèle.

3** La conscience psychologique, pour devenir connaissance, science du moi^ se complète par une seconde réflexion, qui l'élève à la première puissance d'ellemême et par laquelle nous acquérons la conscience de notre conscience. Dans ce cas nous nous regardons au dedans avec l'intention expresse de constater ce qui se passe en nous, pour nous étudier, pour nous rendre compte de nos impressions, de nos sentiments, de nos facultés et de leurs opérations, de nos penchants, de nos dispositions, de nos actes, de nos actions et en un mot de toute notre manière d'être et d'agir. Peu d'hommes peuvent arriver à cette plénitude de la conscience,

même pour un seul acte. Tous, en tant que doués de raison, sont capables du second degré, sans lequel ils ne pourraient agir comme il convient à des êtres raisonnables et libres. La conscience psychologique ainsi constituée est le grand instrument de la psychologie ou de la connaissance de soi-même.

Telle est la composition intime du fait de la conscience dans son intégrité. Il nous reste à voir comment ce fait se développe dans le temps, ou comment la conscience se forme successivement pour constituer le moi, ou la personnalité de l'homme.

Dans l'homme actuel, et suivant l'ordre' naturel de son développement, la formation de la conscience part de la sensation ou de l'impression des objets physiques sur le corps, les organes et les sens. L'enfant a d'abord le sentiment vague de la vie et du besoin de la nourriture. La recevant d'un autre être, dans les yeux duquel il se réfléchit d'abord, il commence à pressentir une distinction entre lui et sa nourrice, puis entre lui et les objets qui l'entourent. Obscure, confuse et tout instinctive à son origine, la conscience se détermine graduellement dans l'enfant par les sensations répétées qu'il éprouve et par la réaction organique qu'il exerce. Jusque-là il est comme identifié, fondu avec ce qui Tenvironne ; il ne sait pas qu'il existe dans le monde, distinct du monde. Il se voit objectivement 5 U se

18 DE l'activité DE l'ESPRIT HUMAIN.

nomme à la troisième personne. Il n'y a encore pour lui ni moi, ni non-moi.

Quand l'homme entre en commerce avec ses semblables par la parole, il reçoit au moyen du langage l'action des esprits qui l'entourent, et il réagit vers eux par le môme moyen. Par là il acquiert la conscience de ce qu'il pense, la conscience logique. Il réfléchit sa pensée et se la représente en lui-même, puis il l'exprime hors de lui. Il se distingue lui écoutant de lui parlant, et de celui qui lui parle. Il discerne Faction du non-moi, qui vient du dehors, de sa propre réaction qui sort de son intérieur. En un mot il se pose comme unêtre intelligent, pensant dans sa sphère intellectuelle. Il se détermine de plus en plus en lui 5 et l'individualité s'élevant au sentiment de l'unité personnelle, se prononce par le signe de la première personne je ou moi.

Le développement de la conscience se fait en deux temps pincipaux, dont chacun est marqué par un caractère particulier. Le premier se résume dans le sentiment de l'individualité, le second dans la conscience de l'unité personnelle. L'enfant se connaît d'abord comme individu, en contact et en , opposition avec les

autres individus qui Tentourent. Le premier individu dont il se distingue, est sa mère ou la personne qui lui en tient lieu. Rien n'est plus propre à exciter son développement que l'action incessante et si pénétrante de l'œil d'une mère. Elle couve pour ainsi dire son enfant du regard, pour faire éclore en lui, par la chaleur de sa tendresse, la vie de Tâme et la réaction de l'amour. Elle l'entoure de ses bras, le presse sur son sein, le réchauffe de son haleine, le couvre de ses baisers; elle l'inonde en quelque sorte d'une rosée, d'une pluie d'affection qui fait germer la semence psychique. Le premier regard de l'enfant se fixe sur sa mère, et c'est dans l'œil maternel qu'il se voit en objectivité ou se réfléchit pour la première fois. Dès lors il tend à se distinguer de plus en plus~des objets qui l'environnent et qui sont nécessaires au soutien de son existence. C'est toujours le besoin qui amène cette distinction, e(t elle se tranche et se précise davantage à mesure que les besoins se multiplient. Alors aussi commence le va et vient, l'acte et le réacte continuel entre lui et ce qui l'entoure ; éprouvant l'action des objets dans toute la périphérie de son corps, et pouvant réagir par ses membres et ses muscles vers tous les points, il apprend, par la continuité des impressions reçues et des réactions organiques, à reconnaître l'étendue de son corps et acquiert ainsi la notion encore vague et confuse de son individualité. Il ne se connaît jusqu'à ce moment que par le dehors, par sa forme extérieure, à peu près comme on se voit dans un miroir. C'est pourquoi quand il commence à parler de lui, il emploie la troisième

20 DE l'activité de l'esprit humain.

personne et se nomme par son nom, comme s'il s'agissait d'un autre, parce qu'il n'a point encore fait l'acte de réflexion qui peut saisir le moi au dedans. Il se passe probablement dans l'animal quelque chose d'analogue, puisqu'il distingue son individu de tout autre. Mais ce qui ne se trouve point dans la bête, et ce qui ne peut s'y trouver, parce qu'elle est incapable de réfléchir activement et par conséquent de penser, c'est le sentiment de la personnalité, la conscience de l'unité personnelle. L'enfant ne l'acquiert que lorsqu'il commence à comprendre la parole et à parler avec intelligence, ce qui suppose qu'il s'est réfléchi lui-même pour se regarder au dedans. Il faut pour cela que son entendement soit déjà posé^ car cette réflexion ne peut avoir lieu que dans Tentendement. Il est bien difficile de préciser le moment où ce dégagement de l'homme raisonnable s'opère. Mais comme la réaction suppose toujours une action analogue qui l'excite , on peut affirmer que le moi de l'enfant est éveillé par l'opposition d'un autre moi, qui se fait sentir à lui par la parole ou par des actes. La personnalité, la volonté réfléchie d'un autre être s'imposant à sa personne, à sa volonté, le refoule sur lui, et lui donne par ce retour au dedans, qui provoque la réflexion, la conscience de lui-même. Ce qui est constant, c'est qu'aussitôt qu'il a saisi son moi, l'expression lui est donnée pour le poser au dehors, et dès lôrs il ne parle plus de lui comme d'un objet-, il se nomme à la première personne-, il s'appelle moi. Dès ce moment il prend en main le gouvernement de son existence et la direction de ses actes, autant que

POSITION DU MOI. 2i

sa faiblesse et son ignorance le lui permettent. Rien ne se passe plus en lui et dans sa sphère, que son moi et que sa volonté propre n'y interviennent, et si on le laisse aller, cette volonté propre naissante, ce moi à peine éclos va s'exalter au point de dominer tout ce qui l'entoure, de faire opposition à tout et de n'en souffrir aucune.

Quoi qu'il en soit, il commence à penser, dès qu'il s'est réfléchi en lui-même. La vie intellectuelle s'établit^ il se pose dans le monde intérieur de son entendementy où vient se représenter tout ce qu'il voit, sent et éprouve. Ce monde, qui est proprement la ^hère de sa raison, devient pour lui un intermédiaire entre le monde physique qui aflecte ses sens, et le monde supérieur avec lequel son intelligence et son àme communiqueront plus tard. L'enfant le constitue par la réflexion active de son esprit, et tout ce qui y parait et s'y développe ne prend d'existence rationnelle que par des signes abstraits, 'instruments nécessaires de l'exercice de la raison. Nos pensées, nos réflexions et toutes les opérations qu'elles supposent, se font à l'aide des signes du langage. C'est pourquoi l'enfant parle avant de penser-, car c'est seulement en entendant parler qu'il acquiert par l'ouïe les signes nécessaires à la formation et à l'expression de sa pensée.

Penser, c'est d'abord représenter par des signes ce que nous sentons, ce que nous concevons, comme avant de calculer, il faut établir la numération, ou déterminer la valeur des nombres par des chiffres. Puis on cherche les rapports des nombres en combinant

ââ . DE L* ACTIVITÉ DE L*ESPRIT ttUMAlN.

leurs signes. Ainsi, après avoir nommé les conceptions, nous tâchons d'en percevoir et d'en démontrer les rapports par la combinaison des mots qui les expriment* II n'est point facile d'arriver à la conscience complète de sa pensée. La plupart des hommes ne savent point ce qu'ils pensent-, c'est pourquoi si peu savent ce qu'ils disent. Pour bien se comprendre, il faut commencer par se parler à soi-même. La pensée, si abstraite qu'elle soit, n'est jamais qu'une parole intérieure. Or c'est quand l'enfant devient capable de se parler ainsi au dedans et d'objectiver par la réflexion ce qu'il sent, conçoit et veut, qu'il acquiert la conscience du moi et de sa personne. Plus il pense et parle, plus ce sentiment devient net et profond. Il distingue très-bien ce qu'on lui dit de ce qu'il dit, quand il parle et quand il écoute. Il sent le travail de son esprit pour réagir vers la parole qui lui est adressée, et la conscience de son moi se détermine et s'affermit à mesure que cette réaction est plus vive et plus répétée.

Le moi, ayant conscience de lui-môme, est la condition nécessaire de la personnalité humaine ; car il faut que l'homme se connaisse et connaisse ce qui l'affecte, pour pouvoir agir librement, et décider ainsi par son choix la direction de sa vie. Le moi, source de toutes les misères de l'humanité quand il va jusqu'à l'égolsme, est donc aussi le fondement de sa grandeur, et il n'est jamais plus beau et ne déploie plus de force ou une vertu plus élevée, que quand il s'applique à se maintenir dans les bornes du devoir, à s'abaisser devant la

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loi, à faire abnégation de lui-même. C'est à ce but que doit le mener l'éducation morale. Elle commence son œuvre aussitôt que le moi est posé, luttant sans cesse contre les mauvais penchants de la nature inférieure, contre les tentations grossières, et surtout contre la tendance originellement vicieuse, qui est dans chacun depuis la chute du premier homme, à faire de son moi le centre du monde, comme il est le centre de son individualité, et à tout rapporter à soi, pour tout absorber et dominer. Ici est la raison profonde des lois divines et humaines et des institutions qui en ressortent, pour diriger et contenir dans la ligne du devoir, de la justice et du bien le moi de Tindividu et du genre.

Le moi est le caractère distinctif de l'homme au mi-» lieu des existences de ce monde. Constitué par la ré* flexion que l'esprit fait en lui de lui-même, il est plus fortement posé à mesure que cette réflexion est plus énergique, et l'énergie de celle-ci dépend en grande partie du rapport de la force attractive à la force expansive dans l'individu. Là oh manque la puissance de se réfléchir, la conscience du moi n'est pas possible, et là où cette conscience existe, elle s'afluiblit ou se perd momentanément, quand la réflexion languit ou cesse, comme dans le sommeil, dans des cas pathologiques qui lui ressemblent, dans certaines crises de

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somnambulisme, dans des étais de l'âme, produits par une influence extérieure qui la subjugue et empêche la réaction libre de l'esprit, tels que l'ivresse, le délire, la folie, la passion poussée à l'extrême, toute espèce d'exaltation qui transporte le moi hors de lui, ou tout sentiment profond qui l'absorbe.

Nous venons de voir que le moi se constitue définitivement quand l'enfant commence à parler, et surtout à comprendre la parole et à l'employer avec intelligence. De tous les êtres de ce monde, celui-là seul qui parle a un moi et est une personne. L'homme seul présente ce phénomène remarquable d'une existence qui se double, se scinde en deux parties, s'oppose à elle-même pour se contempler. D'où lui vient cette prérogative qui le rend capable de science et de moralité, ei fait à la fois sa grandeur et sa misère? Pour quoi seul entre toutes les créatures d'ici-bas peut-il réfléchir volontairement en lui le monde et lui-même? C'est qu'il est un être intelligent, dira-t-on. Mais cette réponse n'explique rien -, elle affirme la même chose en d'autres termes; elle laisse la difficulté entière. L'observation, qui constate les faits de l'intelligence, ne peut pas nous apprendre pourquoi l'homme est inteUigent, et si nous n'avions point d'autres données que celles de l'expérience, cette question resterait pour nous sans lumière, comme beaucoup d'autres du même genre,

La parole sacrée qui nous a révélé l'origine et la nature de Vhomme, nous apprend encore que Dieu Ta créé à son image et à sa ressemblance, et c'est pour* quoi il lui a dit de gouverner la terre, et d'y tenir sa place. Donc tout ce qui est en Dieu doit avoir son type dans l'homme avec la différence du Créateur à la créature^ la nature humaine doit être Teffigie de la nature divine. Or l'essence de Dieu, Dieu en soi, c'est rUnité dans la Trinité, la Trinité dans TUnité, et de là le dogme fondamental du Christianisme, qui est aussi la première de toutes les vérités. La Trinité, c'est Dieu se connaissant et pour cela s'objectivant à Lui-même, se contemplant en Lui, objet de Lui dans son Fils. Donc trois distinctions en Dieu, savoir : Dieu Père ou centre, sujet de l'éternelle connaissance, principe de la génération éternelle; Dieu Verbe, lumière émanée du centre, Fils engendré par le Père -, puis action et réaction de l'un vers l'autre, et de leur rapport intime, de leur pénétration, un troisième terme qui procède des deux, bien qu'il soit distinct de chacun, l'Esprit saint, Dieu Esprit. Et ces trois termes distincts sont cependant un; autrement l'infini n'aurait ni conscience ni connaissance de lui-même. Connaître et être sont la même chose pour Dieu, parce qu'il n'est qu'en se connaissant, par V éternelle réflexion qu'il fait de Lui-même en Lui.

La même chose se retrouve dans la créature faite à

son image, mais elle s'y retrouve comme l'original

dans la copie. L'unité de l'àme humaine se manifeste

aussi ou s'objective à elle-même dans la trinité de la

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connaissance. L'âme sujet se fait objet. Elle agit et réagit sur elle-même -, les deux termes se réfléchissent l'un dans l'autre, et de là l'esprit intelligent qui se constitue par le développement même de la conscience, ou quand le moi est posé. La conscience du moi est donc essentielle à l'être intelligent. Or, comme la liberté morale résulte de la conscience, puisqu'il n'y a lieu à choisir entre deux termes, que quand le moi se distingue du non-moi, il suit que l'homme n'est un être moral, comme il n'est un être intelligent, qu'en vertu de sa nature radicale ou parce qu'il est l'image de Dieu. Il est donc tout ce qu'il est par cette ressemblance, et ainsi sa vie n'a de valeur et; de vérité qu'autant qu'elle réalise l'idée qui a présidé à sa création, qu'autant qu'il reproduit, rétablit ou perfectionne en lui la conformité avec son divin modèle. Telle est la règle souveraine de son existence.

La réflexion active de l'esprit s'opère par un retour de l'âme sur elle-même, par un repliement de son regard à l'intérieur, par une espèce de recollection ou de recueillement. C'est le mouvement opposé à celui de l'expansion ou de développement par lequel l'être se jette au dehors ou se manifeste. L'acte de la réflexion indique donc une prédominance, au moins momentanée, de la force attractive, un triomphe de la force centrale, une tendance à la concentration. Aussi voyonsnous que les hommes où l'expansion domine, soit à cause de Tâge, comme chez les enfants et les jeunes gens, soit par suite d'un caractère léger, comme en ceux qui sont jeunes toute leur vie , réfléchissent peu

et avec peine. Ils n'arrivent jamais à ce connaître, parce qu'ils n'ont pas la force de se regarder dans le miroir de leur entendement, de se mirer dans leur conscience. Ceux, au contraire, où la force attractive l'emporte, réfléchissent volontiers parce qu'ils se concentrent facilement, et il leur faut un effort ou une vive excitation pour sortir d'eux, et se manifester par la parole ou par l'action. Ce sont des âmes repliées sur ellesmêmes, des volontés ardentes, qui se consument au dedans comme un volcan sans éruption 5 ce sont des esprits méditatifs, pensant, ruminant toujours, peu communicatifs et sachant mal communiquer. Ces hommes aiment les ténèbres , le silence et l'immobilité.

Il y a sous ce rapport une différence notable entre les deux sexes. Dans la femme la force centrale prépondère. C'est pourquoi il y a en elle de l'attrait ou de l'attract ^ elle attire l'homme, qui, suivant \vl parole de la Genèse, quitte son père et sa mère pour s'attacher à sa femme. Elle est donc, en vertu même de sa nature, le centre de la famille et par conséquent de la société, fondée sur la famille. Aussi, pour le dire en passant, toute société civile, où la femme est esclave ou dégradée, est une société dans l'enfance ou une société pervertie, et nous affirmons hautement qu'avant l'Évangile et hors du Christianisme qui a rendu à la femme, en la régénérant, son rang dans le monde,^ il n'y a pas eu sur la terre de véritable sociabilité. Si la femme est ainsi constituée, il doit lui en coûter moins qu'à l'homme pour rentrer en soi-, elle doit s'y poser

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et s'y reposer plus volontiers; car elle tend beaucoup moins à se manifester au dehors. L'intérieiir est son domaine. Elle se réfléchit elle-même , tout ce qu'elle éprouve et surtout ce qu'elle aime, plus facilement, plus constamment que l'homme -, elle tend plus fortement à s'assimiler , à s'approprier. Son moi est plus ardent, plus absorbant, plus dévorant, et l'égoïsme , quand il existe en elle, est profond et tenace. De là ses bonnes et ses mauvaises qualités, à savoir sa patience, son courage, sa constance, son avidité, son désir de posséder, son opiniâtreté qui ne se lasse point, qui ne renonce jamais, et qui finit presque toujours par l'emporter sur la force, comme la goutte d'eau tombant incessamment use le roc.

" L'homme, plus expansif par sa nature, est porlé au contraire à se répandre au dehors, et dans la communauté l'extérieur est son département. Il a donc plus de peine à revenir sur lui-môme et sur ce qu'il sent-, il sent aussi moins vivement, à cause de sa réaction trop prompte qui ne laisse pas à l'action objective le temps de pénétrer et de l'afiPecter profondément. Aussi préfère-t-il agir par la pensée, par la parole, par le mouvement organique -, et quand il se réfléchit, il considère plus les objets que lui-même; c'est pour spéculer, faire des systèmes ou des théories, plus que pour se rendre compte de ce qu'il éprouve. Il n'aime pas comme la femme à se retirer dans son fond pour y ramener tout, pour tout absorber dans un sentiment, dans un désir, dans une volonté. Il se déploie avec plaisir dans les tableaux de l'imagination, dans les conceptions de son

entendement, dans les constructions de sa raison. Il est toujours pressé de réaliser au dehors ce qu'il a combiné, prévu, arrangé dans son esprit. Il s'y met avec feu, avec véhémence-, mais si l'œuvre est longue, il se décourage ou se dégoûte facilement, il cède plus vite aux oppositions et aux obstacles. En général la conscience du moi est plus profonde dans la femme que chez l'homme, et sa personnalité moins active, moins violente, est en effet plus forteet plus solide. Du reste ceux d'entre les hommes, qui sont appelés par leurs qualités supérieures à gouverner ou à diriger leurs semblables, se distinguent ordinairement par l'énergie du moi, par la fermeté et la persistance de la volonté ; ce qui suppose ou une haute inspiration qui les éclaire et les soutient, ou une grande force de réflexion pour voir nettement en eux, avant d'agir, ce qu'ils veulent, ce qu'ils pensent, ce qu'ils feront.

Si le moi se pose par la réflexion, il se dépose quand elle cesse, et la conscience s'affaiblit ou se perd, à mesure que l'esprit devient incapable de se replier sur lui. Alors, comme l'exprime très-bien le langage vulgaire, on perd la présence d'esprit et on reste sans connaissance. On ne connaît donc et soi et les choses en soi, qu'autant que l'esprit se représente à lui-môme, en se réfléchissant lui et ce qui l'afifecte. Dès qu'il se perd de vue et ne se saisit plus en objectivité, il se dédouble pour ainsi dire ; il sent, mais il ne réfléchit pas. La conscience du moi défaille et avec elle la pensée et la volonté propre. Nous l'éprouvons tous les jours, quand le sommeil nous gagne. Le premier signe intérieur que nous

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