‹ L'esprit humain et ses facultésChapitre 10 sur 17 · DE L ENTENDEMENT , DE L IMAGINATION · texte numérisé non relu

DE L ENTENDEMENT , DE L IMAGINATION

qu'il renferme dans son sein, particulière en face d'un système plus vaste où il est compris lui-môme. U a son développement, marqué aussi par la succession de ses principaux phénomènes , et c'est par les phases de ce développement et le retour de ces phénomènes que son temps se détermine et peut être mesuré. Les mouvements périodiques des astres, de ceux surtout qui sont le plus en rapport avec notre terre et dont les révolutions sont plus apparentes , puis la variation des saisons, et les faits les plus remarquables de la vie de la nature qui dépendent aussi de la marche du soleil et des astres, nous fournissent les grandes divisions du temps. Nous verrons tout à l'heure comment s'acquiert la notion de la durée, qui ne se trouve que dans les êtres intelligents, quoique tous les êtres vivent dans le temps et aient leur durée propre.

Tout ce qui est soumis au temps est nécessairement instable, périssable, en fluctuation continuelle, condamné à mourir, et cependant sous cette fluctuation et au milieu de la mort il y a quelque chose de fixe qui échappe à nos sens et que nous sommes obligés d'admettre comme la base de l'existence individuelle et générique. L'individu change perpétuellement de forme -, il croît et décroît dans tous les sens et par toutes les voies, il ne reste jpas deux instants de suite le même extérieurement. Néanmoins nous sommes persuadés que c'est toujours le même individu , tant que 1a mort n'intervient pas, et nous agissons à son égard avec la conviction complète de son identité; identité que nous reconnaissons même aux choses

physiques, inorganiques, bien que nous ne puissions pas dire nettement en quoi elle consiste. Dans une existence organisée, dans un végétal ou un animal^ nous la supposons inhérente au foyer de l'organisme, au principe vital , quel qu'il soit, et là l'identité de l'individu se perd dans le mystère du principe un qui l'anime. Quant aux corps inorganiques, minéraux, sels, terres, bases alcalines, il faut bien qu'il y ait en eux une plastique centrale, une molécule mère, foyer d'attraction et d'agrégation pour les autres molécules et qui en devienne le centre de gravité et d'action. Il serait difficile de concevoir autrement la raison déterminante d'une cristallisation.

Mais ce qui est bien remarquable, c'est la permanence de l'identité générique à travers les générations et au milieu de la variété des espèces et des individus. Toutes les existences qui sortent d'une même semence sont marquées du môme caractère, qui les distingue d'un autre genre, d'une autre espèce, d'une aulre race. Elles se ressemblent par le dedans et par le dehors, dans le développement de leur vie et dans leur forme ; elles obéissent aux mômes lois, sont soumises aux mômes influences et produisent des résultats semblables, en sorte qu'on peut les regarder comme un seul ôtre, l'ôtre générateur ou le genre, manifesté par mille formes diverses, toujours le môme et toujours différent sous chacune. C'est ce qui fait l'unité et la solidarité des genres, des espèces, des races, des familles. Les caractères primitifs des genres et des espèces ne s'effacent jamais dans la nature^ ils se

352 DE l'entendement, de l imagination développent les uns à côté des autres sans se confondre, et les races ne se multiplient qu'à cette condition. Les mélanges, que la science, Tart ou le caprice de rhomme tentent parfois, ne font que contrarier la nature pour quelque temps, en troublant ses opérations et faussant ses produits. Elle reprend bientôt son cours, et se remontre avec son type ordinaire. Il y a encore là quelque chose d'immanent, que nous ne pouvous saisir en soi et qui ne se révèle que par ses effets. Par ces points mystérieux le monde physique communique avec lé monde métaphysique; ce sont les nœuds cachés où ils s'impliquent l'un dans l'autre. Il appartient à la philosophie transcendante , appliquée à l'étude de la nature, de scruter ces mystères qui ne peuvent être éclairés que par une lumière supérieure, inaccessible aux sens, à l'imagination, à la raison, mais qui est perçue par Tintelligence ou admise par la foi. L'explication philosophique de cette question profonde est indiquée dans ces paroles de la Genèse : Germinet terra herbam virentem et facieniem semen^ et lignum pomiferum faciens friictum juxta genus suum , cujus semen in semetipso sii super terram (Gen. cap. I, v.ll).

Les êtres n'existant ici-bas que sous la condition du temps, il est impossible à notre esprit de les concevoir sans cette condition ; en d'autres termes, le

temps comme l'espace est une forme nécessaire de notre faculté de concevoir. Or la puissance^ par laquelle l'entendement se représente les choses dans le temps ou sous la forme du tedips, s'appelle la mémoire. Par la mémoire, l'entendement peut conserver en lui les conceptions qui y ont été formées, en sorte que quand elles sont reproduites par l'imagination, l'esprit les reconnaît et se rappelle plus ou moins exactement les circonstances qui ont accompagné leur formation ou qui ont signalé leur réapparition : de là la réminiscence et le souvenir.

La réminiscence, et surtout le souvenir qui en est le complément , est un fait très-complexe, qui se résout par l'analyse dans les éléments suivants :

1** Réapparition d'une conception ou d'une' image devant l'œil de l'esprit.

2® Conscience que l'objet représenté a déjà été vu et senti : reconnaissance de l'objet.

3^ Croyance spontanée qu'un certain temps s'est écoulé entre le moment de la plremière conception et celui de sa reproduction : notion de la durée de l'objet.

4® Croyance spontanée que l'objet est resté le même à travers le temps, et malgré les mutations de sa forme : notion de l'identité de l'objet.

5® Croyance spontanée que nous, qui nous souve-

354 DE l'entendement, de l imagination , Dons d'une chose, sommes les mêmes qui l'ayons vue précédemment : conscience de Videntité personnelle du moi.

Sans le concours de ces éléments, le souvenir est impossible. Le manque d'un seul paralyse l'exercice de la mémoire.

La mémoire est au temps ce que l'imagination est à l'espace. Sans ces deux facultés, l'entendement ne pourrait accomplir ses fonctions, ni fournir des matériaux à la pensée. L'imagination est pour beaucoup dans la formation de la conception, soit des objets physiques qui ne peuvent être conçus qu'en images, soit des choses métaphysiques, qui ont cependant besoia de revêtir une forme, un symbole, un signe, pour être saisies par l'esprit. La mémoire et l'imagination fonctionnent presque toujours de concert et se soutiennent Tune l'autre. L'imagination aide puissamment la mémoire, en lui représentant en images et en tableaux toutes les parties, toutes les circonstances du souvenir ^ c'est surtout par elle et en elle que les faits et les pensées s'associent et s'enchaînent. Sans la mémoire, Timagination serait peu utile au développement de l'esprit, puisque la réflexion et la pensée portent presque toujours sur les images des choses qui ont afifecté précédemment nos sens, et que le souvenir reproduit comme antérieurement connues. Un caractère bien tranché les distingue : l'imagination peut

présenter des images sans aucun rappel du passé, sans que la reconnaissance s'y joigne-, c'est un tableau, une figure, un phénomène, objet de l'appréhension simple de Tesprit. Il y en a mille de ce genre dans Tentendement de l'artiste 5 ce sont des formes pour exprimer son sentiment, son idée. Dans Pacte de la mémoire, avec l'image il y a un jugement que l'objet a été connu, et la conception en est rapportée à tel lieu, à tel temps, à telles causes ; c'est la réminiscence ou le commencement du rappel. Comment tant de conceptions, d'images, d'idées, de pensées, de signes, se conservent-ils dans l'entendement et sont-ils rappelés parla mémoire, c'est ce qu'il est impossible d'expliquer. Il n'y a aucun doute que toutes ces choses ne soient dans notre tête, comme on dit vulgairement, puisqu'elles s'y montrent dans l'occasion et au moment où l'on y pense le moins 5 et, ce qui est remarquable, les conceptions les plus anciennes, celles qui ont été formées dans l'enfance, sont les plus tenaces et se reproduisent avec le plus de vi* vacité après un long temps et surtout au déclin de la vie. Que deviennent-elles dans l'intervalle? Il serait par trop grossier de voir dans l'entendement un .magasin d'images, de tableaux et de décors, et cependant •il est incontestable que toutes nos représentations et tous nos souvenirs y sont contenus, au moins virtuellement. Puis nous voyons ces choses animées d'une certaine vitalité : elles croissent et décroissent. Ainsi un souvenir apparaît d'abord vague, confus, c'est un point à peine perceptible. Par le secours de l'imagination, par le travail de la réflexion, il se forme peu à peu,

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grandit, se développe en parties distinctes, et finit par s'exposer vivement et complètement. Par contre, \es souvenirs les plus nets s'affaiblissent, s'obscurcissent et ' disparaissent avec le temps, jusqu'à ce qu'une nouvelle excitation les réveille et les ranime. Sous ce rapport, l'imagination et la mémoire ressemblent fort à ces appareils de fantasmagorie qui font surgir peu à peu d'un point des spexîtres immenses, et qui les y font rentrer graduellement. Là, comme partout dans l'homme spirituel, on sent un abime que notre raison ne peut sonder. Ce qu'il y a de conceptions et de pensées de tout genre dans l'entendement d'un homme même médiocrement instruit, qui vit au milieu de la société, est inimaginable; et ce qui est prodigieux, c'est quç toutes ces choses ne se naôlent point et que l'esprit, avec un peu de réflexion et de méthode, les retrouve quand il en a besoin.

Ce qui confond encore la pensée, c'est la complexité de la moindre opération, de la plus simple modification de notre ânae. Dans l'ordre physique nous ne trouvons^ la simplicité nulle part, pas même dans le rayon de lumière. Tout est composé pour nos sens, et nous ne pouvons assigner un terme à la divisibilité de la matière. Il en est de même des faits spirituels. La sensation est nécessairement composée de plusieurs éléments, dont les uns sont fournis par le sujet sentant, les autres par l'objet senti et par tous les intermédiaires qui servent au sujet pour agir sur l'objet. Elle est donc un produit mixte, puisqu'elle résulte de l'action de plusieurs termes. Le souvenir est encore béen

plus compliqué; car tous les éléments que nous avons énumérés s'y retrouvent, et l'absence d'un seul le rend impossible.

La réminiscence et le souvenir sont les deux degrés d'un même fait. Au premier degré, il y a rapport au passé, reconnaissance, mais vague, confuse, sans pouvoir déterminer les circonstances de temps et de lieu. C'est le commencement de l'acte de la mémoire; et il y en a assez pour exciter 4'esprit à réfléchir, afin de ressusciter, pour ainsi dire, dans l'imagination les caractères et les signes remémoratifs qui manquent. Cela nous arrive journellement à la vue d'une personne ou d'un objet que nous croyons avoir vu ou connu antérieurement, sans pouvoir nous rappeler où, quand et comment. Le souvenir se complète par la détermination de ces circonstances. Il est plus ou moins exact suivant qu'il coïncide plus ou moins avec le passé.

Nous avons parlé tout à l'heure de la manière dont se forme la notion duiemps et de la durée. Il suffit de mentionner ici qu'elle se développe dans le premier acte de la mémoire.

La notion de l'identité parait à la suite de la notion de la durée; elle en est un corollaire nécessaire. Nous ne pouvons concevoir qu'un objet dure, sans juger qu'il reste le même dans tous les moments de son existence, bien quMl change perpétuellement dans sa forme et par l'extérieur. Sans cette croyance irrésistible, la mémoire deviendrait inutile, la connaissance et l'expérience seraient impossibles. Notre vie recommencerait à chaque instant et ne serait plus perfectible, 11

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n*y aurait plus de base à la vie humaine, qui, puisqu'elle est un développement, doit avoir une suite,\un enchainement par lequel T unité subsiste au milieu de la diversité et dans la succession. Sur cette chaîne se pose et s'étend la trame de notre existence intellectuelle et morale-, et notre conduite extérieure, notre marche au milieu du monde ne peut être ordonnée, fixée et systématisée par la raison, que si nous croyons à l'identité des êtres qui nous entourent, et à la constance des lois qui les régissent et règlent nos rapports avec eux. La conviction de cette identité est la garantie de toutes nos afiTections^-de toutes nos espérances. Elle est notre consolation, quand la mort nous enlève ceux qui nous sont chers ^ nous avons l'assurance instinctive qu'ils n'ont point cessé d'être, et que nous retrouverons un jour les mêmes personnes que nous avons connues et aimées.

Mais à quoi nous servirait de croire à l'identité des objets extérieurs, si nous n'avions la conscience de la nôtre ? L'identité de notre moi est le fondement de toutes les opérations de la volonté et de l'intelligence, qui se composant d'actes successifs et se partageant ainsi en plusieurs points du temps, n'auraient point de lien ni d'unité, si le moi ne restait le même dans chaque partie de la durée. Le plus simple jugement deviendrait impossible, puisque nous n'aurions plus où réunir les deux termes pour les comparer. A plus forte raison ne pourrions-nous faire un raisonnement, établir une démonstration, lier un discours. C'est pourquoi ceux qui perdent la conviction de leur iden-

tité personnelle deviennent incapables de réfléchir et de parler d'une manière suivie, avec conscience de ce qu'ils veulent et disent. Leurs paroles sont incohérentes, flottantes, comme leurs pensées et leurs désirs, ainsi qu'on le voit dans les aliénés, dans ceux que . l'ivresse a privés momentanément de l'usage de la raison, dans les enfants qui n'ont point encore la conscience distincte de leur personnahté, et enfin dans chaque homme, quand il perd cette conscience par l'effet du sommeil, de l'évanouissement ou de tout autre accident du môme genre. Dans ces cas la mémoire défaille avec le sentiment de l'identité du moi. II n'y a plus ni suite, ni ordre dans les images et les faits qu'elle peut encore reproduire. L'esprit les confond avec les phénomènes qui affectent les sens, et il en résulte un assemblage bizarre, quelquefois monstrueux, dont la combinaison est presque toujours déterminée par la {)ensée ou le désir, qui préoccupe l'esprit ou domine la volonté.

Nous avons analysé l'acte le plus complet de 'la mé^ moire, le souvenir. Il nous reste à voir comment l'exercice de la mémoire se perfectionne, et par quels moyens elle coopère à la consolidation, à la systématisation de la connaissance.

Tout ce qui a été conçu dans Tentendement y subsiste plus ou moins longtemps, en raison de la force

360 DE l'entendement, de l'imagination, de rimagination et de ta mémoire. Les conceptions de l'esprit s'associent, se lient Tune à l'autre, comme leurs objets dans la réalité, et elles forment ainsi un ensemble plus ou moins bien ordonné, correspondant à Tordre objectif et à la manière dont les impressions ont été reçues. Les mêmes rapports et relations qui unissent les choses extérieures s'établissent entre leurs types dans l'entendement : relations de l'espace et du temps, rapports d'origine ou de génération, de propriété, de fin ou de but, de causalité, analogie ou identité des lois, similarité, conformité, etc. Par tous ces moyens, qui se présentent d'abord naturellement et que l'art peut employer et perfectionner pour systématiser la connaissance, nos conceptions et nos pensées s'enchaînent et s'excitent l'une l'autre à reparaître devant l'esprit-, ce qui aide beaucoup à les retenir et à les rappeler.

Rien n'est isolé dans la nature, et par conséquent rien ne peut l'être dans notre entendement, où vient se refléter le monde réel. Comme la vie, qui est partout action et réaction, ne peut se développer hors de nous sans que des rapports et des relations multiples ne s'établissent entre les êtres, ainsi en nous les images des choses ne peuvent se former, et la pensée ne peut s'exercer sur ces images sans que des liens nombreux ne les unissent. C'est ce que les psychologues écossais ont appelé Yassociaiton des idées ^ en pre-

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nani le mot idée pour synonyme d'image ou de pensée. Il suit de là que toutes les conceptions et pensées qui existent dans notre entendement, composent par leur liaison et leur complication une espèce de réseau, dont on ne peut toucher une maille, sans que toutes les autres ne soient ébranlées, en raison de leur relation plus ou moins médiate avec la partie affectée. De là l'extrême facilité avec laquelle l'imagination passe d'un objet à un autre, sans que la volonté s'en mêle et même en dépit de la volonté. Dans le sommeil et pendant la veille, il y a presque toujours dans notre esprit un couranlf rapide d'images et de pensées qui le traverse, en sorte qu'il est très-diÛScile de rester, même pendant une minute, sans rien penser, sans rien imaginer. C'est ce qui rend pénibles, surtout au commencement, le recueillement et la méditation, qui doivent ramener Tesprit au dedans et le fixer plus ou moins longtemps sur un seul point. L'esprit doit se défendre à la fois des deux côtés; au dehors, contre les objets physiques qui le sollicitent continuellement par les sens*, à l'intérieur, contre les images, contre mille pensées qui cherchent à attirer son attention, à le distraire. Tout homme qui a essayé sérieusement de méditer, ou de se retirer dans le fond de son âme, sait ce qu'il en coûte pour maintenir les puissances inférieures et faire le vide au dedans. Ceux-là surtout qui connaissent par expérience la prière intérieure, savent combien on a de peine à laisser tomber toute impression des sens, toute excitation de l'imagination, tout mouvement de la pensée, toute opération de la

36â DE l'entendement 9 DE l'imàgination , raison, toute vue de Tintelligence, pour s'exposer Dûment devant Dieu et entrer avec Lui dans un rapport simple et direct par la partie supérieure de notre être, par un cœur pur, c'est-à-dire vidé de tout ce qui n'est pas Dieu.

L'association des images et des pensées, quand elle n'est point réglée par la réflexion et maintenue par une volonté ferme, est une des causes principales des divagations de notre esprit, des digressions et des déviations du discours. Laissez -vous aller au fil de ce courant, et en peu de temps vous vous trouverez bien loin du sujet dont vous êtes parti, et san^ apercevoir le plus souvent comment vous vous en êtes écarté. Il y a cependant eu des transitions entre vos pensées 5 mais comme les intermédiaires ont disparu, les deux points extrêmes restent en face l'un de l'autre, sans liaison apparente. La conversation qui se fait naturellement et sans réflexion, présente à chaque instant depes déviations. On passe d'un objet à l'autre sans y penser, et au bout de quelque temps on a parlé de mille choses qui n'ont entre elles aucune liaison intrinsèque, mais qui se tiennent accidentellement ou ont été amenées par les circonstances. Il en va de même dans les discussions qui ne sont pas fermement conduites et maintenues. Elles tendent sans cesse à s'écarter de la question 5 car à chaque question s'en rattachent de partielles et de secondaires, d'autres à celles-ci, et comme en définitive tout tient à tout, puisqu'il n'y a rien d'isolé dans l'univers, il suit, qu'à propos de chaque chose, on peut parler de tout : ce qui n avance

guère la discussion. II est piquant de suivre ainsi, en témoin silencieux et désintéressé, une conversation ou une disputalion qui se prolonge. On voit de temps en temps la ligne du discours fléchir sous Timpulsion d'une force nouvelle, qui, en se combinant avec la première, la contraint de prendre la diagonale^ ce qui la courbe peu à peu, et cette courbe est inappréciable à Cause de la multitude des éléments qui concourent à la former : ou, pour nous servir d'une autre image, c'est un ruisseau qui, n'étant point maintenu dans son lit, déborde adroite et à gauche, se divise presque a chaque pas et s'épuise par son propre courant. Il faut une grande force d'esprit et de volonté pour rester toujours dans la ligne droite en pensant, en écrivant ou en parlant. Pour cela il faut s'attacher à considérer les choses dans leurs rapports essentiels, et non par des relations accidentelles, qui ne tiennent qu'à la forme et à l'extérieur^ car ce 'sont surtout celles-là qui font dévier. Cependant la mémoire s'aide de toute espèce de liaisons, des plus superficielles et des plus intimes^ mais elle conserve et reproduit l'es choses plus fidèlement, plus sûrement, quand le lien qui les unit est logique, intellectuel et tient au fond.

Les relations les plus accidentelles sont celles de l'espace et du temps, de* la contiguïté de> lieu et de durée. Les enfants retiennent surtout par ces moyens, et ils oublient presque aussitôt. 11 en va à peu près de même des relations de ressemblance, de conformité extérieure, de signes qui ne portent que sur ce qui frappe les sens et l'imagination ; elles n'établissent pas

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un lien solide entre les conceptions et les pensées. La plupart des hommes se souviennent de cette manière. La multiplicité des images et leur peu de cohérence nuit à la force et à la netteté de leur souvenir. La mémoire la plus excellente n'est pas celle qui retient et reproduit le plus de choses-, car sous ce rapport les enfants remportent de beaucoup sur les hommes mûrs; c'est celle qui garde les faits plus longtemps, qui les conservant en ordre et sans confusion, peut au besoin les rappeler soudainement, les représenter avec clarté, avec enchaînement, en sorte que la parole n'a qu'à saisir et exprimer chaque partie, qui s'offre à l'esprit à son tour, et presque spontanément, en union avec celle qui précède et celle qui suit. Or les choses ne s'enchaînent ainsi dans Tesprit que par la liaison même de leur développement vivant. Notre pensée n'est juste, solide, par conséquent vraie, qu'autant qu'elle perçoit et énonce par le discours les rapports établis par la nature elle-même. Pour bien comprendre un objet et pour garder le souvenir de ce qu'on a compris, le meilleur moyen est donc d'en étudier le développement, soit dans les rapports naturels de ses parties, telles que la nature les forme, si c'est un objet vivant; soit dans les procédés successifs par lesquels il se confectionne, depuis la matière première jusqu'à la dernière transformation, si c'est un produit de l'art. On doit toujours chercher à voir les conséquences dans les principes, les effets dans les causes, les faits dans leur origine et tels qu'ils dérivent de leurs termes générateurs. Tout fait est le résultat d'une

action; Taction part d'un agent, cet agent opère par une puissance qui lui est propre, par une propriété. La puissance, en agissant, se manifeste au dehors; elle passe dans un autre terme qui en est l'objet, et de cet objet elle va retentir ou se répandre en plusieurs autres, qui sont en communication avec lui. Si vous voulez rendre compte de ce fait d'une manière rationnelle, il faut passer par tous ces degrés, il faut suivre Faction dans tous ses moments, et alors vous pourrez percevoir les rapports fondamentaux qui lient un ensemble de faits dans la réalité, et qui constitueront un système solide de conceptions dans votre esprit.

Or les rapports essentiels et généraux sont justement ceux qui font la base du discours, lequel doit représenter la pensée, comme la pensée doit reproduire la réalité. De là ce qu'on appelle la syntaxe du langage, qui détermine soit les modiQcations que subissent les racines des mots, soit la position relative des mots ainsi affectés, en raison des rapports essentiels des choses qu'ils expriment. Toute la syntaxe se rattache aux cas de la déclinaison, qui est le pivot de la composition de la phrase, et chacun de ces cas, qu'il soit marqué par la désinence des mots ou par une préposition, désigne un de ces rapports profonds qui uni^^ sent les êtres et par lesquels la vie se développe. Le nominatif exprime toujours le sujet de la phrase, soit qu'il agisse, soit qu'il reçoive l'action : c'est le chef ou la tête de la proposition; il gouverne tous les autres mots. Le génitif marque le rapport de génération,

(rorigine, de développement, et par conséquent de propriété. L'accusatif désigne l'objet de l'action , le terme sur lequel elle porte directement, ou, en style de grammaire, le régime direct-, c'est la causalité se manifestant en effet ou modifiant ce sur quoi elle tombe. Le datif signifie le complément de Faction, le but où elle tend, la fin dans laquelle elle se stabilise, se réalise : c'est le régime indirect. Ainsi rapport du supérieur à Tinférieur, du chef au subordonné ou de la substance aux accidents ; rapport du principe à la conséquence, ou de génération-, de la cause à l'effet, ou de causalité et de production; du moyen à la fin, ou de 'finalité : telles sont les liaisons les plus profondes des clioses dans la réalité, et c'est aussi par ces liens établis entre -^ nos pensées, qu'elles prennent de la consistance, de l'ensemble, de Tunité et de la vérité, au point de s'élever à la dignité de la science et de pouvoir être enseignées comme doctrine.

Mais de même qu'il y a des rapports plus ou moins intimes, des relations plus ou moins éloignées entre les existences d'un même monde, il y en a aussi de très-remarquables entre les êtres qui appartiennent à des mondes différents et qui sont régis par les mêmes lois, bien que leur nature soit autre et les formes de leur existence diverses. Ces rapports s'appellent analogies. Saisir les analogies entre les règnes d'un môme monde, entre les mondes d'un même système, entre les divers systèmes de l'univers, tel est le but principal de la spéculation philosophique, qui doit toujours tendre à embrasser toutes choses dans Tuniversalité,

à ramener la variété à Tunité. Par là seulement la connaissance humaine prend de la hauteur, de la largeur, de la profondeur. Par là les trois grandes sphères de l'univers, le monde divin, le monde intelligible et le monde physique s'expliquent Tune par l'autre, et en se reflétant dans Thomme, qui porte en lui l'abrégé de chacune, et qui est ici-bas le représentant du Créateur et de la création tout entière, elles forment par leur union , par leur pénétration réciproque, la science universelle, dont il doit être l'organe et le hérault pour tout ce qui vit et respire. C'est un coup d'œil magnifique et un secours immense pour celui qui cherche ardemment la vérité, que d'apercevoir à tous les degrés l'application des mêmes lois, et la même puissance opérant diversement dans chaque monde. Il contemple l'action de la vie dans sa triple manifestation, et il peut la raconter, l'exposer d'une manière vivante, éclatante, abondante, parce qu'il a en son pouvoir les ressources de toutes les sphères, pour faire comprendre chacune. Ainsi, qu'il ait à parler du monde physique et des faits de la nature inférieure, il voit toujours l'âme et l'esprit sous la matière, et sa parole sera plus pure, plus animée, plus pénétrante, parce que l'influence des deux mondes supérieurs s'y fera sentir. S'il doit parler du monde inteUigible et du monde divin , les voyant reluire à travers toutes les formes du monde sensible, il prendra les plus belles de ces formes comme symboles, et par le moyen des admirables analogies qui unissent les trois mondes, il aidera nos pauvres esprits, obscurcis

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par les ténèbres de la terre et par les voiles du corps, à concevoir les choses sublimes de Tinlelligence et la magnificence du royaume de Dieu. Voilà comment renseignement philosophique et renseignement religieux peuvent devenir larges et profonds, vivants et féconds. Ainsi ils peuvent répondre aux besoins des hommes de toutes les conditions, de tous les. degrés, offrant aux sens et à l'imagination de grandes images, sous lesquelles resplendissent Tidée et la parole divines ; présentant à Tintelligence des vues élevées, des aperçus immenses, une incommensurable lumière*, et donnant à Tâme une véritable nourriture. Ainsi peut se systématiser grandement, noblement, la connaissance humaine, afin de se rapprocher par la synthèse de la science de l'immensité de son objet.

De ces copsidérations théoriques sur l'association des conceptions et des pensées, sort une méthode pratique pour le perfectionnement de la mémoire, afin qu'elle coopère plus efficacement à la formation de la connaissance, et qu'elle serve mieux à l'exposer par le discours. Dans tous les temps on a imaginé des moyens artificiels pour retenir les choses dans un certain ordre, et les reproduire plus aisément par la parole. Les orateurs de l'antiquité, et surtout les rhéteurs, attachaient une grande importance à l'usage de ces moyens. On a beaucoup perfectionné cet art de nos jours sous le nom de mnémonique, et quelques hommes $ont parvenus à donner à leur mémoire une extension et une facilité prodigieuses. Mais la plupart de ces méthodes remémoratives n'étant établies que sur des re*

lations accidentelles ou arbitraires, non fondées dans la nature même des choses, sont mauvaises en ce sens, qu'elles habituent Tesprit à considérer les faits sous un faux point de vue, à les rapprocher par des caractères bizarres, à les unir par des liaisons superGcielles, et par là elles lui ôtent la capacité, la force et la volonté de les étudier à fond, et de les connaître dans leurs vrais rapports. Ce sont le plus souvent des moyens de rhéteurs ou de sophistes, de ces charlatans de parole, qui veulent faire montre de science et parler de toutes choses, sans se donner la peine de rien apprendre à fond.

La vraie méthode pour bien retenir et bien rendre, c'est d'avoir bien vu, bien examiné, bien conçu; c'est d'avoir saisi les rapports intimes des choses à chaque degré de leur développement, depuis leur origine ou le principe dont elles sortent, jusqu'à leur fin ou dans leur dernière conséquence. Étudiez-vous la géométrie? Tâchez surtout de voir comment chaque théorème dérive de ceux qui ont précédé, comment dans une démonstration toutes les parties s'enchaînent, afin que l'évidence de la première proposition passe jusqu'à la dernière et (jue toutes s'éclairent à vos yeux par la lumière de leur identité. Si vous savez ainsi la géométrie, soyez sûr que vous la retiendrez et pourrez la retrouver et la reproduire au besoin. Vous possédez la bonne mnémonique, celle qui est basée sur les rapports naturels et essentiels des choses. Mais si vous vous contentez d'apprendre de mémoire les propositions, comme elles se suivent dans le livre, si vous

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vous bornez à les réciter littéralement, au moyen de signes de rappel, pour que chacune vienne exactement prendre sa place dans'la série du raisonnement, vous ne savez pas, vous n'avez que la forme de la science ; vous prononcez des mots qui n'ont pas de sens pour vous, et dans l'occasion la moindre chose, qui vous distraira ou vous troublera, vous fera perdre le fil et rester court j ou si vous arrivez imperturbablement jusqu'au bout, vous n'aurez pas mieux fait qu'un enfant qui récite sa fable, ou un perroquet qui répète des mots.

Pour l'histoire, on peut, au moyen d'un arrangement artiQciel, défiler une kyrielle de noms de rois, d'événements, de faits . remarquables, d'époques, de grands hommes, d'inventions, en un mot toute la chronologie; on peut même prendre la série à rebours, ou la briser en parties et sauter rapidement de l'une à l'autre.; on peut encore exposer avec assurance tous les synchronismes d'une époque donnée. Tout cela est admirable comme effet de mémoire, mais ce n'est pas ainsi qu'on apprend l'histoire. La science historique n'est pas plus une succession chronologique qu'un tableau géographique. Les faits et les lieux n'en sont que les matériaux, et il ne suffit pas de les nommer et de les décrire pour les comprendre. Il faut lier ces matériaux par un ciment tenace, et qui s'insinue dans leur substance, pour obtenir une construction solide et qui dure. Ce ciment indestructible, c'est la liaison naturelle des faits; c'est la causalité qui les a produits; c'est la manière dont ils se sont formés, développés.

accomplis en raison de leurs principes et de loules les circonstances qui y ont concouru, et avec toutes les conséquences et les résultats qu'ils ont amenés. Celui qui peut exposer les choses de cette manière, sait véritablement rhistoire, parce qu'il la voit comme elle s'est faite.

II en est de même de l'art de parler. Les sophistes de la Grèce se faisaient fort de discourir sur toutes choses, pour ou contre, et à tout moment. A cette fin, ils se mettaient dans la mémoire un certain nombre de notions générales ou de catégories, appelées lievx communs^ auxquelles ils pouvaient ramener un sujet quelconque, et tout l'artifice consistait à appliquer surle-champ à l'espèce ou à l'individu ce qui était contenu dans le genre. C'était un simple traasport du général au particulier; et cela arrive encore tous les jours, quand on se mêle de parler de choses qu'on ne connaît pas. Dans ces cas on parle toujours mal, même quand on débiterait les plus belles phrases. Le discours est nécessairement vague, superficiel, diffus et confus; il trahit à chaque pas l'ignorance de la matière et le manque d'expérience. On ne parte bien d'abondance que sur un sujet qu'on a médité préalablement, ou qui rentre dans des études habituelles. Alors se présentent des suites de pensées bien liées qui posent sur-le-champ la chaîne du discours, et l'esprit, appuyé sur ce fond et sachant ce qu'il veut dire, peut s'abandonner au mouvement de la parole, selon l'excitation du moment et l'entraînement de la circonstance. On improvise la diction, mais non les idées, les pensées, les

372 DE L*£NTEN1)EMENT, DE l' IMAGINATION ,

(^onnaissanees; ou si même en cela il y a parfois quelque chose de soudain, de non prévu, c'est un aperçu, une vue, un rapport qui jaillit tout à coup du rapprochement vif et instantané de choses déjà sues, déjà élaborées par la réflexion.

Règle générale : si vous êtes exposé à parler en public, étudiez solidement les choses qui sont de votre compétence, et en particulier tel sujet, suivant l'occasion. Ne prétendez point être universel, et ayez votre spécialité. Puis si par un don de la nature ou à force d'exercice vous possédez la faculté de former sur-lechamp la phrase d'une manière régulière et élégante, si les mots vous arrivent aisément, à propos, et s'enchaînent comme d'eux-mêmes dans votre bouche, voici comment vous pourrez parvenir à improviser un discours. Telle question étant posée, après avoir achevé toutes les recherches qui s'y rapportent, envisagez-la attentivement et longtemps dans son ensemble, dans l'unité de son idée ou de sa pensée principale, toujours comprise dans l'énoncé. Prenez à part les termes de cet énoncé, et après les avoir examinés séparément, rapprochez-les par la comparaison, frottezles pour ainsi dire Tun contre l'autre par une considération fréquente, afin que les rapports en jaillissent et que les diflerences s'en dégagent. La division de la question se montrera bientôt d'elle-même. Les principales parties apparaîtront d'abord, ébauchées, sans liaison visible, comme nageant dans le vague; puis, si le travail d'enfantement de la pensée persiste, elles se détermineront davantage, se rattacheront l'une à

DE LA MÉMOIUE. 3/3

Tautre et s'organiseront en un tout vivant et complet. Alors prenez la plume, il en est temps. Tracez sur le papier l'esquisse de votre pensée développée; fixez-y le squelette de votre discours, mais seulement le squelette avec toutes ses articulations et ses jointures, et que pas une ne manque, afin qu'il puisse marcher et se mouvoir par tous ses membres, quand le soufile de la parole animera ses os desséchés et les revêtira de chair. Surtout, que dans ce sommaire il n'y ait rien d'inutile, que tout mot y soit signe d'une pensée, qu'il soit juste à sa place dans le plan écrit, comme la pensée qu'il représente dans votre conception, afin que d'un coup d'œil vous puissiez embrasser tous les rapports, et les suivre sans arrêt et sans lacune dans leur enchaînement. Écrivez le plan plusieurs fois, pour que la liaison s'en fixe mieux dans votre esprit, et que Jes anneaux en soient plus solides. Puis, avant de prendre la parole, repassez-le de mémoire avec un vif effort d'attention, et ne le lâchez pomt que vous n'en saisissiez l'ensemble et la suite d'un coup d'œil et comme en une seule vue. Allez alors avec confiance; si votre cause est bonne, si votre conscience n'est point mauvaise, et que vous ayez par-dessus tout le désir sincère de faire connaître la vérité, la vérité ne vous manquera point; elle répandra la lumière, la vie et la grâce dans votre discours.

Ainsi doivent agir ceux qui prennent au sérieux l'art de la parole; ainsi doit se préparer l'orateur honnête, consciencieux, le vir bonus dicendi peritus^ qui veut consacrer son noble talent à la justice, à la vérité,

374 DE l'entendement, de l'imagination, au bien, et non le prostituer au service des passions et des partis. Voilà aussi la meilleure, la plus sûre mnémonique pour ceux qui sont appelés à parler en public, et qui sont destinés à faire impression sur leurs semblables par la puissance de l'éloquence. Quant à ceux qui récitent ce qu'ils ont écrit ou la, ils ont rai&on de s'aider de moyens artificiels, parce que leur opération, presque toute mécanique, exclut le mouvement de la vie et l'inspiration du moment. C'est un simple travail de mémoire et d'imagination qui ne porte que sur des mois, et où la plupart du temps l'intelligence et l'âme sont pour peu de chose.

De même que rien n'est conçu dans l'entendement sans une excitation objective préalable, ainsi pour la reproduction de ce qui a été conçu, pour le rappel d'un souvenir, il faut une stimulation extérieure, une cause occasionnelle. L'homme n'a pas plus Tinitialive de sa mémoire que de sa conception et de son imagination. Il ne se souvient point à volonté et de prime abord. La réminiscence est toujours éveillée par une impression quelconque, venue du dehors. Une fois rimpulsion donnée, la chaîne des souvenirs peut se dérouler en vertu de la loi d'association. La réflexion qui tend à débrouiller, à éclaircir, à compléter la réminiscence, arrive toujours en seconde ligne.

La réminiscence commence sans le concours de notre volonté. Un souvenir se présente tout à coup, au mqinent où nous y pensons le moins. La cause ou les causes de cette apparition ne sont pas toujours faciles à découvrir, et cependant il doit y avoir hors de nous ou en nous quelque fait antérieur, une circonstance quelconque qui Tait amenée par l'un des rapports que nous avons examinés précédemment. L'esprit ne se rappelle point les choses ad libitum; et pour que la réflexion se tourne sur un souvenir, il faut déjà que ce souvenir soit présent. Obscur, vague, confus à son origine, il s'éclaircira, se déterminera plus nettement par les efforts de la volonté excitant la mémoire; mais la volonté ne peut pas plus le susciter directement, qu'elle ne peut immédiatement l'anéantir. Un des plus grands dangers de l'oisiveté, surtout chez les personnes instruites, c'est que l'esprit ne s'appliquant à rien de sérieux, s'abandonne au torrent des images qui passe en lui. Rien ne l'énervé, ne l'amollit davantage que ce laisser-aller à toutes les impressions, cette espèce de diffluence où il perd sa consistance, et ainsi l'empire sur lui-même et sur ce qui Tentoure. Dans cet état il est ouvert à chaque mauvaise influence qui veut s'emparer de lui, il n'a pas la force de repousser les suggestions malignes qu'elle y jette, pas plus qu'il n'est capable de répondre aux bonnes inspirations et de les réaliser. Quelquefois, quand le cœur agité et l'esprit fatigué ont besoin de repos, il y a un certain charme à se détendre po.ur ainsi dire, et à rester passif dans l'entraînement des souvenirs sans s'y mêler

376 DE l'entkndement, de l'imagination,

par la réflexion. Au delà du milieu de la vie, on revient volontiers sur le passé. L'adolescence et la jeunesse sont au contraire emportées vers l'avenir, que l'imagination leur peint avec de brillantes couleurs. C'est surtout dans les peines du cœur, après Texpérience de la réalité de la vie et des mécomptes qu'elle amène, dans la tristesse de Tâme, vide au milieu des joies du monde et n'y trouvant rien qui puisse la satisfaire, qu'on se prend le plus ordinairement à rêver de la sorte. La poésie élégiaque est l'expression de cette disposition mélancolique, et ainsi sa nature, son caractère, son style et sa forme doivent en ressortir. C'est une suite d'images du passé ou de l'avenir, s'amenant l'une l'autre par l'impulsion cachée d'un besoin du cœur, et excitant, à mesure qu'elles paraissent, des sentiments qui s'y rapportent.

La réminiscence, qui se fait presque toujours d'une manière si obscure pendant la veille, où nous avons la conscience de nous-mêmes, devient encore plus mystérieuse quand elle arrive au moment du réveil, au sortir du sommeil où nous sommes soumis à d'autres influences (ju'il nous est impossible d'apprécier exactement. Nous sentons en dormant, nous imaginons, nous nous souvenons mênie, puisque nous rêvons la plupart du temps de choses qui nous ont occupés pendant le joui"; mais ce sont des souvenirs confus où le jugement de la durée est vague et les époques mêlées. En outre, la conscience de l'identité n'est point formée, nous nous voyons presque toujours en objectivité et quelquefois sous la forme d un autre. D'où

partenf les impressions que nous recevons alors? Car dans le sommeil comme dans la veille, et plus même que dans la veille, il faut des causes extérieures à tout ce que nous éprouvons, à ce qui se passe dans notre entendement, puisque notre volonté n'y est pour rien, et que nous n'avons pas en cet état le gouvernement de nous-mêmes. Nous nous* réveillons avec tel souvenir, telle image, telle pensée, parfois même telle parole qui résonne encore à notre oreille. Tantôt Tâme se trouve dans une heureuse disposition, sous une bénigne influence, et elle se sent portée à réaliser les inspirations qu'elle a reçues, à suivre les bons mouvements qu'elle ressent au dedans. Tantôt c'est le contraire, et de cette première impulsion donnée à notre esprit et à ses actes, à notre volonté et à ses désirs, dépend souvent tout le cours de nos pensées, toute la suite de nos actions pendant la journée. Un sommeil paisible est un grand bienfait non-seulement pour le corps, mais aussi pour l'âme,' à cause des impressions salutaires et vivifiantes qu'elle y peut recevoir, justement parce qu'elle est plus passive et comme dépolarisée. C'est donc uneexcellentepralique, àla fois justifiée par la connaissance profonde de l'homme et fondée dans la foi, que de se mettre , avant de s'endormir, sous la protection de Celui qui nous a créés et qui peut seul nous conserver, atîn que notre âme, notre esprit et notre corps soient préservés de toute influence maligne, et puisent dans le yepos, et par la communication mystérieuse avec le foyer de vie dont ils dépendent, les forces nécessaires pour exercer leurs fonctions et remplir leur destination.

378 DE l'entendement, de lWginàtion,^

La conception du temps est aussi essentielle à la mémoire, que celle de Tespace à Timaginalion. Elle parait avec le premier souvenir. Elle sert de base au jugement spontané de la durée, qui devient notion du temps par la réflexion, quand Thomme a acquis la conscience de lui-même, et s'est observé dans la succession de ses actes. Toutes les définitions premières et tous les axiomes de Tarithmélique, postulées nécessaires de la science des nombres, ont leur racine dans la notion du temps. Élevée à l'infini par Tintelligence, elle devient l'idée de l'éternité, qui dépasse les sens, l'entendement, la mémoire, comme l'idée de l'immensité surpasse l'imagination.

Nous examinerons plus au long dans la métaphysique l'origine de la notion du temps et de Xidée de l'éternité. Nous signalons ici leur apparition dans le développement psychologique de l'homme, et nous constatons qu'elles ne sont, non plus que celles de l'espace et de l'étendue, des produits de la sensation et de l'abstraction rationnelle. Elles sont ce que Kant appelle des concepts purs^ qui ne prendraient point de réalité, sans les objets auxquels ils s'appliquent, mais dont les formes virtuelles sont inhérentes à l'entende-

ment et à Tintelligence. Cest pourquoi notre certitude de la durée ne dépend nullement des expériences et des observations. Nous y croyons aussi fermement au premiçr souvenir qu'après la plus longue vie; et de même Vidée de Téternité, une fois conçue (Jans notre intelligence, n'est susceptible ni d'accroissement ni de diminution. Ce qui change en nous, c'est la notion que nous avons du temps et l'estimation que nous en faisons, soit que nous le concevions instinctivement par le souvenir non réfléchi, soit que nous le connaissions rationnellement par la réflexion, en nous considérant dans la succession de nos actes; ce qui n'appartient qu'à l'homme ici-bas, parce que lui seul a la conscience du moi. L'animal vit dans le temps sans connaître le temps, sans pouvoir l'apprécier en aucune manière. Il est entraîné dans son cours sans avoir la puissance d'en rapprocher deux points ou deux époques pour les comparer. 11 n'y a donc pour lui ni passé ni avenir, et c'est pourquoi il n'est pas susceptible de s'ennuyer comme l'homme. L'ennui est un privilège de l'être raisçnnable, car il naît de Ja réflexion. L'absence de la pensée ôte la conscience dutemps.

Nous aurons aussi à examiner plus tard l'origine des irombres, et les lois qui président à leur formation, ou les axiomes arithmétiques, corollaires de la notion du temps. Car l'arithmétique est la science du temps, comme la géométrie est la science de l'étendue; et Tune et l'autre constituent les mathématiques, science de la forme pure et abstraite de tout ce qui existe.

38 J DE l'eIPTESDEMEKT, de iTofACCfATION,

L^imagînation et la mémoire dépendent i)eaocoup de la sensibilité générale, de Tétat des sens en particulier et des impressions, qui dépendent à leur tour de l'organisme, des milieux où il est placé et des objets qui raffectrnt. Aussi la puissance de ces facultés est extrêmement variable. L'âge, le sexe, l'état de santé ou de maladie et mille autres circonstances du dehors) et du dedans y ont leur part d'influence. G>mme les sens, elles sont susceptibles d*nn grand perfectionnement par l'exercice réglé, et an contraire elles s'affaiblissent et s* oblitèrent presque entièrement par le défaut de culture et d'activité.

La force des images et des souvenirs est en raison de la vivacité des impressions reçues ou de la manière dont les choses ont été senties. L'organisme et ses conditions ont une grande influence sur la sensibilité, sur les sens et leurs fonctions. Ainsi la constitution du corps, la proportion des solides et des liquides, le tempérament, la prépondérance du système sanguin ou du système nerveux, de la lymphe, de la bile ou des autres humeurs, y apportent des changements notables. Viennent en outre toutes les circonstances du lieu et du temps, Tair plus ou moins pur qu'on respire habituellement, la lumière plus ou moins bril-

t)E Là Mémoire. â8i

lante, le climat, le genre de nourriture plus subtile ou plus grossière, Tusage des boissons spiritueuses, des liqueurs fermentées ou non fermenlées, la position topographique, plateaux, montagnes, vallées, plaines, intérieur des terres, bords de la mer ou des fleuves, continents ou îles, villes ou campagnes, capitales ou provinces, etenfin tous les objets avec lesquels l'être sensible est en relation habitU3lle, et qui modifient singulièrement sa manière de voir et de concevoir les choses par leur action de tous les jours, de tous les moments. Combien l'imagination des hommes de l'Orient et du Midi est différente de celle des hommes de l'Occident et du Nord ! Quelle immense variété dans les facultés humaines, dans celles surtout qui dépendent le plus du corps et de ses organes, aux quatre points cardinaux du globe, partout où la température et l'influence du climat sont notablement diverses! Ici se retrouve l'action énergique de l'esprit physique, résultat, du développement de la nature animale, et qui s'alimente et se répare dans la nature qui l'entoure, par la respiration, par la nutrition, par tous les modes d'absorption, par toutes les voies de la vie. Les sens, l'imagination, la mémoire, l'entendement lui-môme, en tant qu'il est en rapport avec le monde extérieur, tiennent beaucoup de cet esprit, et par conséquent de la nature dont il émane et de celle dont il se nourrit. Aussi voit-on ces facultés varier notablement dans leur exercice, en raison des mutations organiques causées par Tâge, par le sexe, par la maladie. La mémoire et l'imagination sont autres aux différentes époquesdelavie. Fraîches, vives,

382 DE l'entendement, de l'imagination, faciles dans Tenfance, Fadolescence et la jeunesse, tant que r homme physique est en croissance, elles deviennent pénibles, lentes, teraes dans Tâge mûr et surtout dans la vieillesse. Elles diminuent avec le corps et le plus souvent elles s'éteignent avant la mort, à mesure que la sensibilité s'affaiblit et s'émousse. Le dessèchement et Famoindrissement des organes qui servent aux fonctions de ces facultés, y contribuent puissamment. L'influence du sexe est aussi remarquable à Tépoque où l'homme et la femme commencent à se distinguer. L'imagination de la jeune fille prend un tout autre caractère que celle du jeune homme; Elle est plus vive, quoique moins impétueuse et se jetant 'moins au dehors, à cause de sa sensibilité plus délicate*, et le genre d'images et de tableaux qu'elle reproduit le plus volontiers, est analogue aux penchants, aux goûts, aux mœurs et aux occupations de son sexe. Il y a plus de mouvement, plus d'éclat, plus de bruit dans l'imagination de rhomme, en raison de son besoin d'activité plus grand, de ses désirs plus énei^ques, de ses passions plus violentes. Quant à la mémoire, la femme l'a en général plus facile et plus tenace. En vertu de la force attractive qui domine en elle, elle retient et garde mieux^ surtout ce qui concerne les affaires du cœur, ce qui se rapporte à *ses affections, ce qui intéresse les personnes et les , choses. Elle oublie facilement les notions abstraites et générales qu'elle comprend moins bien et qui excitent peu son attention, parce que sa vie n'est point tournée de ce côté. La spéculation ne lui va guère et les choses de ce gftnre lui restent difficilement dans l'esprit.

W DE Là Mémoire. 383

I Enfin la maladie apporte à ces facultés des modifica- I tiens dont nous indiquerons sommairement les plus re- ' marquables. Dansles maladies inflammatoires, lecerveau est surexcité par Tardeur de la fièvre, le sang y afflue avec abondance et rapidité ; Timaginalion s'exalte et il en résulte ce qu'on appelle vulgairement le transport^ espèce de délire où les images, qui paraissent dans Tentèndement, acquièrent un tel degré de vivacité qu'elles sont prises pour des réalités. Dans certaines affections nerveuses et dans les phthisies pulmonaires arrivées au dernier degré, la sensibilité devient si irritable que l'imagination, toujours en émoi et sur le qui-vive, se figure mille choses qui inquiètent et agitent le malade. Pendant la prostration qui succède ordinairement à la période d'exaltation dans les fièvres putrides et typhoïdes, il y a un abattement général; un coma complet 9 la sensibilité est comme éteinte \ les sens font à peine leurs fonctiops, l'imagination est frappée de stupeur et la mémoire parait tellement abolie que le malade oublie les mots de sa langue et jusqu'aux noms des choses les plus communes et des personnes qu'il aime le mieux. L'exercice do ces facultés peut encore être momentanément suspendu ou tout à fait empêché par l'apoplexie, qui, en comprimant l'encéphale par un épanchement de sang ou de sérosité, le rend incapable d'agir dans son intégrité ou par Tune de ses parti<»s. C'est ce qui peut encore arriver par une commotion du cerveau, par une lésion de sa substance, par la formation d'un abcès ou dépôt, par rinlroduction d'un corps étranger à la suite d'une blessure, etc.

384 DE l'entendement, de l'imagination,

L'exercice fréquent, bien réglé , a une grande influence sur le perfectionnement de Tiroagination et de la mémoire. Quand Timagination domine ou est abandonnée à elle-même, elle s'exalte facilement, divague et extravague le plus souvent , emportée subitement par Texcitalion des objets qui affectent les sens, ou de cbaque désir ou caprice qui pousse la volonté à l'action* II devient alors très-difficile de l'arrêter, delà maîtriser, de la calmer. Elle se monte aisément jusqu'à un enthousiasme factice, qui peut produire toutes les espèces de fanatisme, et entraîner l'homme à de grands écarts, quelquefois à de grands crimes. C'est dans ces cas qu'elle mérite le nom de folle de la maison que Malebranche lui a donné; et en effet elle mène souvent à la folie. Mais si, maintenue par une raison éclairée et une volonté ferme, elle est obligée de s'astreindre dans son exercice a une méthode sévère et à des règles fixes, comme dans les études littéraires et artistiques bien conduites; si elle travaille sous l'inspiration d'idées supérieures, avec la direction d'un jugement sain et d'un . goût pur, alors elle acquiert, par la répétition de ses actes, une grande facilité de reproduction et de combinaison , et elle devient un instrument très-utile à la raison et à l'intelligence, pour rendre d'une manière sensible et frappante des pensées abstraites ou de sublimes conceptions. Quant à la mémoire, tous ceux qui ont fait des études savent par expérience combien l'exercice continu lui donne de force et de sûreté. L'habitude d'apprendre par cœur diminue singulièrement l'effort nécessaire pour retenir et pour rappeler,

I témoin les enfants qui, en apprenant chaque jour, finissent par retenir, comme eh se jouant, de longues suites de mots et de phrases où ils comprennent peu de chose, et qu'ils oublient aussi facilement qu'ils les ont apprises. Ceux que leur état oblige à réciter beaucoup de mémoire, les acteurs par exemple, doivent répéter très-souvent ce qu'ils savent pour en conserver la*suite, et en faciliter la reproduction dans l'esprit ; sinon, la chaîne se rompt au bout de quelque temps, des anneaux disparaissent, les liaisons s'effacent et la mémoire trébuche à chaque pas. Du reste il ne faut pas croire qu'en ce qui concerne la science et l'étude on puisse jamais suppléer par la mémoire au travail de la pensée. L'imagination et la mémoire ne sont que les servantes et pour ainsi dire les manœuvres de l'esprit ] elles lui préparent ses matériaux et ses instruments ; elles lui fournissent des images et des signes sans lesquels il ne peut fonctionner : mais si l'on n'a que ce qu'elles donnent, si on ne sait que ce qu'elles représentent, on ne sait en effet que des mots, des images et des signes, on ne possède que Técorce ou la lettre de la chose, ou plutôt on ne sait rien. Car le mot, l'image et le signe n'ont de sens que par la chose signifiée : l'écorce ne vaut rien sans le fruit, et sans l'esprit la lettre est morte.

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