‹ L'esprit humain et ses facultésChapitre 9 sur 17 · SS · texte numérisé non relu

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L'odorat est , pour ainsi dire, un sens auxiliaire du goût. Il en est une dépendance, ou si l'on veut, comme

une sentinelle, pour discerner à distance les substances qui conviennent à Falimentation. Le nez , qui en est Torgane, apparaît après l'œil, la bouche et Toreille, et d'abord aplati , dans la tête du fœtus. Il commence à remplir ses fonctions, quand l'enfant peut par luimême chercher sa nourriture. Les odeurs sont l'objet propre de ce sens, et toute odeur vient de l'exhalation des corps, du rayonnement de la vie et aussi des sécrétions et de la décomposition continue de la forme, des émanations des existences. Les substances exhalées, transpirées, sécrétées ou émanées sont des sels volatils, des molécules plus ou moins subtiles et pénétrantes qui se répandent dans l'air ou l'atmosphère générale, s'y meuvent ou y voltigent sous la forme gazeuse. Insaisissables à l'œil, mais souvent perceptibles à Fodorat , elles constituent l'atmosphère propre de chaque corps, laquelle fait connaître à distance l'esprit vital , ou , comme disaient les anciens, l'esprit recteur qui anime le corps.

L'odorat est celui de nos sens qui paraît contribuer le moins à la formation de la connaissance et au développement de l'homme intellectuel et moral. Il est comme un appendice du goût, destiné à préserver l'organisme de l'ingestion d'aliments et de substances qui pourraient lui être funestes. Il les éprouve à distance par leurs émanations les plus subtiles \ il les déguste pour ainsi dire dans leur esprit. La plupart des

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animaux flairent leur nourriture avant de la prendre ^ surtout quand elle contient quelque chose de nouveau : la bouche n'y touche qu'après l'épreuve de l'odorat. Tant que les enfants sont soignés sous ce rapport par ceux qui les entourent, ils se servent fort peu de l'odorat. Il est même probable qu'ils n'ont aucune sensation de ce genre pendant les premiers temps de leur existence, Tabondance des mucosités, qui obs* (ruent l'organe, devant le rendre incapable de les recevoir. La sympathie qui existe entre le goût et l'odorat montre le but de ce dernier. En général ce qui platt par la saveur plaît aussi par Todeur, et vice tersâ. L'estomac est soulevé par une odeur nau-^ séabonde, et il refuse une nourriture qui répugne à l'odorat. C'est qu'en effet l'odorat n'est qu'une espèce d'avant-goût , s'exerçant par là muqueuse des fosses nasales, sur laquelle viennent s'appliquer les sels volatils des corps ou leurs émanations les plus subtiles. . *

L'odeur considérée dans la manière dont elle se produit est à la fois subjective et objective ; elle est le résultat mixte de deux espèces de conditions , et par conséquent toujours relative. Dans le sujet qui la sent, elle est une modification de la sensibilité, une sensa* tion. Mais cette sensation a hors de nous sa cause et ses moyens. La cause, c'est un objet qui a la propriété de nous affecter d'une certaine manière par tel organe 5 le moyen principal, c'est l'air, sans lequel il n'y a pas plus d'odeur que de son. La qualité odorante de l'objet, les émanations par lesquelles elle agit et l'air

qui les transporte, supposent dans le sujet un organe qui leur corresponde, apte à recevoir leur influence et à la discerner*

Nous ne pouvons connaître en elle-même la qualité odorante de robjet.^Ce que nous savons, c'est que touft les corps , organiques ou inorganiques , émanent ou exhalent d'une certaine manière, et que dans tous les êtres il y a un esprit plus ou moins développé, qui tend toujours à se dégager, à se répandre. Nous appelons odorantes les substances dont nous percevons les émanations par le nez, et inodores celles dont les exhalaisons lui échappent. Dans les corps vivants ce dégagement est beaucoup plus abondant par le mouvement même de la vie, qui, s'épuisant par Faction , se répare par la nourriture. L'animal et le végétal exhalent continuellement par la respiration , par la trans^ piration , par Tévaporation , par les sécrétions et les excrétions; et les particules exhalées, non perceptibles aux autres sens, affectent vivement Todorat. L'esprit du minéral , rendu libre par la dissolution, par la fusion, ou excité par la chaleur, par le frottement, par la percussion , rayonne aussi d'une manière très-sensible. Il s'établit donc autour de chaque corps une certaine atmosphère ou une forme plus subtile de luimême, produite par la condensation de ses exhalaisons habituelles, de ses émanations les plus ténues, et ainsi deux corps, et surtout deux êtres vivants, peuvent agir l'un sur l'autre à une certaine distance et sans contact apparent. L'aimant attire le fer -, l'aiguille de la boussole se tourne toujours vers le pôle nord. La pointe

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du paratonnerre soutire aux nuages leur électricité. L'odeur de certaines substances fait fuir ou périr des insectes. La plupart des animaux sentent de loin Valiment qui leur convient ou Tennemi qui les menace. Le chien suit son maître à la trace et poursuit le gibier à la piste. Le sauvage de l'Amérique discerne par l'odorat le passage d'un Européen , d'un noir ou d'une peau rouge. Nous nous trouvons bien dans l'atmosphère des personnes que nous aimons ^ nous ressentons du malaise, du trouble, dans celle des hommes qui nous inspirent de Taversion, des hommes vicieux, méchants, et cela sans contact, sans parole, sans regard, sans communication autre que celle des atmosphères, et par le mélange des émanations. Chaque homme pose autour de lui une espèce d'orbite, dans laquelle s'exerce son attraction et se fait sentir sa puissance. C'est comme un cercle magique : tous ceux qui y entrent en ressentent plus ou moins le charme 5 ce qui se montre de la manière la plus frappante dans le jeu des passions humaines. La volonté peut, jusqu'à un certain point,' imprimer du mouvement et une direction à ces particules, à peu près comme elle lance le regard, ainsi que certains faits du somnambulisme magnétique paraissent le prouver. Du reste rien de plus subtil que ces émanations ou ces effluves, qu'aucun instrument ne peut apprécier. Un grain de musc rayonne abondamment pendant vingt ans, sans qu'on puisse constater une diminution dans son poids.

Les émanations odorantes arrivent à notre organe par l'intermédiaire de l'air. Nous odorons en respirant.

L'air chaud et humide est le plus favorable à Tolfaction ] chaud y il dilate mieus les corps, les épanouit et favorise l'exhalation, Tévaporation -, humide, il ouvre les molécules, et dégage les esprits. Il faut surtout qu'il ne soit ni trop agité ni trop froid : autrement il emporte les émanations trop rapidement, ou resserrant les corps odorants et le tissu de nos organes, il empêche à la fois l'efiBuve des particules et leur action sur la membrane pituitaire. Les exhalaisons dont Fair est chargé le rendent agréable et sain , ou pénible et insalubre, et ce peut être une grande ressource pour le médecin , surtout dans les affections de la poitrine, du système circulatoire et des nerfs, que de placer le malade dans une atmosphère appropriée à son état , soit naturellement par le choix d'un lieu qui lui convienne, soit artificiellement, en modifiant l'air par l'évaporalion de certaines substances.

Les particules odorantes étant exhalées ou émises par le corps et apportées par l'air, nous pouvons nous les représenter, ainsi que la lumière et le son , comme des rayons qui affluent vers l'organe dans une certaine direction. Le nez est parfaitement conformé pour les recueillir et en recevoir l'action. Il est composé de deux parties, dont l'une, externe, cartilagineuse et ayant la forme d'un cornet, est aux rayons odorants ce que le pavillon de l'oreille est aux sons : ce sont les ailes du nez. L'autre partie, interne et osseuse, est contournée de manière à former plusieurs cavités, que recouvre dans toute leur surface la membrane muqueuse pituitaire, laquelle sécrète le fluide

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qui s'échappe par le nez. Dans le tissu de cette membrane se ramifient les nerfs olfactifs qui pf ennent leur origine à la partie antérieure du cerveau, et se rendent aux narines à travers la lame criblée de Tos ethmolde. La pituitaire est extrêmement sensible ; elle reçoit les particule^ odorantes transportées par rair, qui traverse les narines dans Tacte de Taspiration pour se rendre dans les poumons ; et par l'application de ces efiSuves sur les filets nerveux de la membrane se produit la sensation d'odeur. Les fosses nasales communiquent encore avec plusieurs cavités, dont quelques-unes contiennent de Tair, les sinus frontaux , les cellules mastoïdiennes, les sinus sphénoldaux, les cellules ethmoldiennes. Il est probable que ces communications contribuent en quelque chose à la fonction de Todorat, mais nous ne savons pas comment. Le nerf olfactif, affecté dans les fosses nasales, conduit Timpression au cerveau , et c'est au sensorium commune que se fait la perception.

Par Todorat comme par les autres sens nous sommes actifs et passifs. Nous sommes passifs, quand nous sen* tons les odeurs sans le vouloir, et dans ce cas nous n'avons pas besoin d'efforts pour disposer l'organe» La sensation se produit d'elle-même quand nous aspirons l'air, et si nous voulons l'éviter, nous fermons le passage du nez pour ne respirer que par la bouche. Quand les fosses nasales sont obstruées^ engorgées, comme dans le corysa, ou rhume de cerveau, produit par une inflammation de la muqueuse, l'odoration est comme abolie, l'organe refuse le service au sens. Nous

sommes actifs par Vodorat quand nous flairons, et alors nous fermons la bouche, pour que tout Tair propre à la respiration passe par les narines*, et ouvrant, dilatant les ailes du nez le plus que nous pouvons, nous aspirons lentement et à plusieurs reprises, afin qu'une plus grande somme de particules odorantes agisse^sur Torgane. L'odorat peut acquérir par l'exercice une extrême subtilité, surtout quand il n'est pas fatigué par des irritations trop Vives*, sinon, il s'émousse vite, comme il arrive à ceux qui prennent beaucoup de tabac 5 ou qui sont souvent exposés à Faction des parfums et des odeurs fortes*

Ce sens peut , en s'associent aux autres sens, acquérir une plus grande portée, et rendre plus de service que s'il restait isolé. Ainsi l'odeur exhalée par un corps manifeste jusqu'à un certain point l'état général de ce corps, son état de santé ou de maladie, de décomposition ou de corruption. La plupart des affections morbides ont une odeur aui generis, surtout les fièvres éruptives *, et le médecin peut les discerner à ce* signe avant-coureur, quand elles ne sont pas encore déclarées. Chaque organe, chaque partie du corps a une odeur propre dans l'exercice de sa fonction , en sorte que, quand un organe est affecté dans une maladie, son odeur devient dominante et imprime son caractère et pour ainsi dire sa teinte à la transpiration et à l'atmosphère du corps* Ce qui s'explique naturellement par l'effet môme de l'exaltation anormale de l'organe, qui , sécrétant plus abondamment , déverse l'excès de son produit dans la circulation , et altère par là la pro^

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portion des humeurs. Cest aussi par Todorat qu*on juge le mieux l'état des viandes, des végétaux, de toute substance alimentaire qui peut encore servir à la nourriture, ou qui a passé ce point de mortiGcation , de fermentation ou de maturité, au delà duquel elles deviennent insalubres.

L'odorat est en liaison intime avec l'imagination. Beaucoup de nos souvenirs agréables s'attachent à des odeurs, surtout aux odeurs des fleurs et de la végétation ; et quand ces odeurs se représentent accidentellement, elles excitent aussitôt dans l'esprit la reproduction des scènes riantes de la nature où nous les avons senties autrefois, et avec ces images mille circonstances de la vie passée. L'odeur des champs, des prairies, des forêts, s'associe aux plaisirs que nous avons goûtés en les parcourant, et il ne faut souvent, surtout au printemps, qu'une brise parfumée de la montagne, pour réveiller en nous une suite de tableaux charmants et de douces émotions. Les odeurs ont aussi une grande affinité avec l'appétit sexuel et les sensations qui s'y rapportent; elles excitent vivement à l'amour sensuel 5 ce qui se voit dans les animaux, qui sont surtout provoqués à l'accouplement par l'odorat. Chez l'homme, cet effet est augmenté par l'imagination, qui est en sympathie très-vive avec les organes génitaux , et c'est pourquoi les fleurs, les bouquets et les parfums jouent un si grand rôle dans tout ce qui tient à l'amouf des sens. Il y a une correspondance particulière entre ces organes et celui de l'odorat, lequel , ainsi que les organes de la pa-

rôle , ressent sympatliiquement les affections qui leur sont propres ou idiopatbiques, comme disent les mé« decins.

Enfin le mot odeur est quelquefois employé avec une signification morale, comme exprimant une certaine émanation de vertu , de piété, de sainteté qui se fait sentir à Tâme. Cest une métaphore, dira-t-on encore, et nous demanderons encore si une métaphore est possible sans une analogie qui lui serve de base, et si toute analogie exacte ne suppose pas un rapport naturel, une certaine similarité entre les deux ordres de chose qu'elle rapproche. Or, de même qu'une fleur épanouie exhale une douce odeur en répandant autour d'elle Tesprit qui l'anime et qui vient affecter agréablement notre organe, ainsi une âme pleine^d'innocence, de vertu et de charité, s'ouvrant avec amour sous Tinfluence vivifiante du soleil des âmes, rayonne autour d'elle l'esprit céleste qui la rempHt : et cet esprit, en pénétrant dans d'autres âmes capables de le recevoir et de le^ sentir, y porte avec un parfum du ciel une joie douce et intime. C'est ce qu'on appelle la bonne odeur d'une sainte vie. Ce qui peut servir à expliquer jusqu'à un certain point ce qu'on raconte des corps des saints, savoir, qu'ils exhalent souvent après la mort, et même longtemps après leur inhumation, une odeur agréable. L'esprit divin , dont les âmes qui habitaient ces corps étaient abondamment pénétrées, a pu y laisser des émanations vivifiantes, capables d'en empocher la corruption, comme cela arrive d'ailleurs par l'embaumement avec des substances aromatiques.

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Le sens du toucher qui réside surtout dans les membres, et plus particulièrement dans Textrémité des doigls, est comme un auxiliaire de la vue en ce qui concerne les choses corporelles. Il met Thomme en relation immédiate avec la matière, avec les masses, avec les corps, et il vérifie ce que la vue en perçoit à distance. Voir, c'est toucher, palper par l'œil au moyen du rayon visuel ; et toucher, palper, c'est revoir par les doigls. Uaveugle peut distinguer les couleurs au toucher. La vue et l'ouïe se réunissent pour l'acquisition de la connaissance des choses spirituelles. La vue et le toucher s'associent pour la connaissance des choses matérielles.

Le toucher est le plus matériel de nos sens. C'est par lui que l'esprit est mis en relation avec la matière proprement dite, et avec les propriétés qui lui sont inhérentes. Comme le goût, il s'exerce sans intermédiaire et au contact de l'objet ; mais tandis que le goût entre en rapport avec les qualités intimes du corps, avec les sels et les esprits subtils qui s'en dégagent par la dissolution, le toucher ne s'appUque qu'à la forme extérieure, à la masse. Il n'a pas non plus, comme les autres sens, un organe spécial et unique. Il fonctionne

par toute la surface du corps, partout oii les objets extérieurs peuvent s'appliquer et faire impression. Il y a le toucher actif ou le tact, et le toucher passif. Le premier a chez Thomme un organe propre, la main , qui est merveilleusement conformée pour saisir les corps, les presser, les embrasser, les manier de toutes façons» L'opposition du pouce aux quatre autres doigts donne à rhomme un immense avantage sur les animaux. L'instrument admirable dont il est muni prouve la domi'o nation qu'il est destiné à exercer sur le monde physi*» que et sur la matière, qu'il a seul le pouvoir de façonner à sa volonté et d'après Te plan de sa pensée. Quelques naturalistes ont été si émerveillés de ce résultat, qu'ils ont déclaré le toucher le sens par excellence , prétendant qu'il est la source principale de la connaissance humaine, que nous n'avons d'idée exacte que par lui, et que par lui seulement l'homme est supérieur aux animaux, .Quelques-uns ont été jusqu'à soutenir sérieusement , que si l'homme est doué de raison , c'est qu'il a une main armée de cinq doigts, au lieu d'avoir une patte, une griffe ou une corne. Exemple dç l'esprit exclusif des gens à système, qui ne peuvent se prendre d'admiration pour une chose sans l'élever audessus de toutes les autres et lui tout sacrifier, même le bon sens! La main n'est cependant pas l'instrument unique du toucher actif ou du tact. Il peut encore s'exercer, quoique moins parfaitement , par d'autres parties du corps, par le pied par exemple, qui acquiert quelquefois, à force d'exercice, une certaine dextérité. * •

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, Le toucher, actif ou passif, fonctionne au moyen de la peau. La peau se compose de deux parties, Tépi- . derme et le derme. L'épiderme est un tissu suigeneris^ extrêmement mince, transparent, insensible, se détachant par plaques, tombant en écailles, et se refaisant très-facilement quand il a été déchiré ou enlevé. C'est comme un résidu de la sécrétion du derme, qui vient se coaguler à la surface du corps. L'épiderme est criblé d'une multitude de petites ouvertures par où s'échappent la transpiration et une liqueur onctueuse qui entretient la fraîcheur et la douceur de la peau. Le derme, placé sous l'épiderme, est aussi un tissu propre, ferme, épais, très-sensible, parce qu'il est tout rempli de filets nerveux qui se perdent dans les mailles de son réseau, ou dans le tissu cellulaire qui est au-dessous, entre la couche 'musculaire et la peau. La plupart des nerfs qui fournissent la peau viennent de l'épaisseur des muscles, et, comme nous l'avons déjà remarqué, ceux qui servent au toucher viennent de la partie postérieure du cerveau ou de la moelle épinière, soit par les nerfs brachiaux, soit par les nerfs cruraux.

La peau est sensible dans toute sa surface, et quand un corps quelconque entre en contact avec elle par une pression plus ou moins forte , les nerfs dont elle est remplie sont excités, et il en résulte une sensation qui ne ressemble à aucune autre. En général les sensations tactiles donnent moins de jouissances que celles des autres sens, excepté dans quelques cas où d'autres causes viennent y mêler leur influence.

Le toucher se distingue encore des autres sens par la multiplicité des choses avec lesquelles il est en relation. La vue perçoit la lumière et les couleurs» Toule les sons, le goût les saveurs, le nez les odeurs. Il est impossible d'exprimer en un seul mot ce que le toucher fait connaître.

Quand nous palpons un objet extérieur, nous éprouvons tout d'abord une sensation particulière, qu'on peut appeler sensation de résistance, à la suite de laquelle nous percevons quelque chose qui nous fait opposition , un non-ntoi qui résiste au moi. Cette perception est accompagnée de la croyance naturelle et irrésistible, que son objet existe hors de nous. Nous n'avons pas d'autres moyens de constater l'existence des corps -^ notre connaissance de la matière et du monde physique repose sur cette base.

La résistance qu*un corps oppose à la main est plus ' ou moins forte. Si les parties cèdent facilement et se laissent partager ou pénétrer, le corps est mou*, dur, si elles résistent. Nous estimons les manières d'être des corps, qui dépendent de la cohésion plus ou moins forte de leurs molécules, par les sensations diverses du toucher et par le degré de force musculaire employée dans son exercice. De là provient aussi la distinction des trois états principaux des corps, la solidité, la fluidité . et la gazéité.

Il y a entre les molécules de chaque corps un intervalle qui peut être réduit jusqu'à un certain point par la compression. Puis, quand la compression cesse ou diminue, souvent les molécules du corps et le corps I. n

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tout entier tendent avec plus ou moins d'énergie à reprendre leur position première : c'est ce qui constitue rélasticité. Le toucher seul perçoit cette propriété par une sensation particulière de repoussement.

Quand nous appliquons la main sur un objet, nous sentons qu'il est plus grand ou plus petit que la main. S'il est plus grand, nous superposons la main plusieurs fois sur la surface, ou nous prenons une grandeur artificielle, comme unité de mesure, pour en apprécier l*étendue. De là , la notion de l'étendue tangible, la seule qui puisse être mesurée exactement. En outre, rétendue d'un corps est déterminée par des limites, par des lignes qui se coupent , ce qui donne la figure et la forme. Ces lignes se prolongent dans tous les senS) en hauteur, en largeur, en épaisseur : d'où les dimensions du solide, qui ne sont perceptibles originairement qu'au toucher, et que la vue discerne ensuite pur association.

Une propriété essentielle à tout ce qui est corps, et qui fait un des caractères spécifiques de la matière, c'est la pesanteur ou le poids. 11 y a quelque chose de très-mystérieux dans la pesanteur. Tous les corps sont pesants, c'est-à-dire, que s'ils sont abandonnés à eux-mêmes, ils tombent verticalement et se précipitent vers le centre de la terre. On explique cette chute par l'attraction du centre terrestre, à laquelle .ils obéissent avec un mouvement progressivement accéléré, que la science a calculé. Si le corps est soutenu, il pressera nécessairement ce qui Tempèche de tomber, et si Ton [leut estimer la force de cette pression , on aura la me-

sure du poids. Supposons que l'objet pose sur ma mnin, la sensation de la pression éprouvée et Feffort que je «uis obligé de faire pour la supporter et empêcher le i^orpsde passer outre, m'indique «a pesanteur. Substituez à la main un instrument disposé à cet effet, une jbalance, par exemple; vous aurez dans un bassin la pression du corps, dans lautre un certain poids pour lui faire équilibre ou pour neutraliser Tact ion de la force attractive qui Tentralne en bas. Ainsi la sensation de la pesanteur est suivie de la perception obscure de ia force qui la cause, ou au moins du degré de cette force agissant sur le corps suspendu. Le toucher seul peut constater primitivement celte propriété de la matière, et la vue ne peut jamais Testimer que secondai^ rement et par approximation.

La main qui se pose sur la surface d'un corps peut quelquefois glisser sur cette surface, s'y appliquer par tous les points, et s'y mouvoir sans arrêt ; on dit alors que le corps est poli. D'autres fois elle ne peut le toucher que par certains points proéminents, et elle est ^ênée dans son mouvement par des anfractuosilés ; c'est un corps rude. De là deux sensations contraires , ^produites sur le toucher par la disposition diverse des molécules du corps, disposition qui provient de la constitution même de la substance, de la manière dont elle s'est formée, ou des influences extérieures auxquelles elle a été soumise.

Enfin, on ne peut toucher un objet ou en être tou- ^ ché, sans éprouver une sensation plus ou moins marquée de cAafet/r ou de//oi(/. Suivant l'explication reçue,

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la sensation de chaleur est produite par l'accumulation du calorique passant des corps dans Torgane, si celufci se trouve à une température plus basse ; et la sensation de froid, au contraire, par la déperdition du calorique, qui est soutiré à l'organe par le corps dont la température est moins haute. Quelques physiciens ont hasardé une autre explication. Regardant le calorique comme identique avec la lumière, ils ont été portés à admettre dans ce fluide deux fluides opposés, l'un po* sitif, l'autre négatif, comme dans les fluides électrique, galvanique, magnétique. Cette opinion leur semble un corollaire nécessaire de la loi universelle de la polarisation, dont Faction doit se retrouver partout. Les corps dans lesquels le fluide positif domine, en nous électrisant positivement, nous communiquent un fluide vital qui stimule l'organisme, excite les nerfs, accélère le mouvement du sang, d'où résulte un plus grand dégagement de calorique et la sensation de la chaleur. Dans le cas contraire c'est le fluide négatif qui^est transmis, fluide anti-vital, sédatif, mortifère, agissant à la manière des narcotiques, et qui est au système nerveux et sanguin ce que l'azote et l'acide carbonique sont à la respiration ^ d'où résulteraient l'engourdissement des nerfs, le ralentissement du cours du sang, et par conséquent une diminution ou.mème une cessation complète de chaleur, si l'action réfrigérante allait jusqu'à la congélation des humeurs. Dans cette manière de voir, il y aurait des particules frigorifiques et des particules calorifiques. Le froid se communiquerait comme le chaud, et l'expression proverbiale, souflDer

le froid et le chaud, se trouverait litléralement exacte.

11 en serait alors du froid comme des ténèbres, qui ne

sont pas seulement Tabsence de la lumière ou une pure négation, mais encore quelque chose de contraire à la TÎe et à sa manifestation.

Le toucher seul perçoit primitivement et estime d^une manière exacte la distance des corps et leur mouvement dansTespace, comme nous Tavons montré en parlant du sens de la vue. Originairement la distance se- mesure par le temps employé à la parcourir, et le temps s'apprécie par la marche apparente du soleil. Puis, sachant une fois à quelle fraction du temps correspond une certaine portion de Tespace parcouru avec la vitesse ordinaire d'un homme, on la divise par une unité de mesure, pied, pas, toise, perché, mètre, etc., et on peut alors calculer d'une manière abstraite. En définitive, c'est toujours le toucher qui vérifie les jugements sur la distance et la grandeur, par la superposition d'une mesure exactement déterminée et rigoureusement appliquée.

La vue reçoit beaucoup du toucher, pour tout ce qui concerne la connaissance du monde matériel, et en partant des données quil lui fournit, elle perçoit et juge plus rapidement ijue le tact. Le toucher reçoit de la vue une direction générale, pour atteindre les objets éloignés et saisir les petites choses ; mais, en somme, il se passe plus facilement de l'œil, que Yœ\\ ne se

. passe de lui *, témoin les aveugles-nés, chez lesquels le tact acquiert une délicatesse extrême, une habileté et une sûreté très-remarquables, au point qu'ils parvien-

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nent à discernera leur manière les objets propres de la vue, les couleurs. On voitdesaveugles jouer aux cartes^ distinguant par les doigts les rouges et les noires, rar pidement et sans se tromper. On en voit qui font de la tapisserie avec des fils de toutes nuances, qui leur sont donnés mêlés, et dont ils font le triage et l'application avec beaucoup de dei^térité et d'à-propos. L'odeur propre à chaque teinture peut sans doute les aider dans le discernement; mais le toucher y contribue aussi pour sa part, au moyen de la sensation différente dont chaque couleur affecte Te^^trémité des doigts par son grain plus ou moins fin, par quelque chose qui lui est particulier. En général, il y a une association admirable, formée par la nature môme entre nos divers sens et leurs organes; une espèce d'enseignement mutuel s'établit instinctivement entre eux. C'est qu au fond tous les sens ont la «même origine, la même nature ; ce sont les rayons d'un même foyer, le sensorium commune^ qui n'est lui-même qu'un pôle ou un centre secondaire de la sensibilité une et générale. Aus» voyons-nous que la fonction de chaque sens, bien qu'attachée plus spécialement a un organe, n'en dépend cependant point d'une manière absolue -, car si cet organe vient à manquer, le sens se fait jour par un autre endroit , cherchant à se créer un nouvel organe; et Tesprit arrive à peu près à a même connaissance par . une autre voie, moins commode et moins sûre, ilest vrai, parce qu'elle n'est pas conforme au plan naturel de l'organisme, mais qui compense cependant jusqu'à un certain point le manque ou la défectuosité d'une partie.

La sensibilité, en tant qu^clle contribuR à la formalion de !a connaissance du monde physî([ue et nous fournit les maLériaux de cette connaissance, fonctionne par des organes spéciaux, correspondant aux diverses , propriétés des objets, et qu'on appelle organes des sens* Elle s'exerce en outre d'une manière générale par la surface externe et interne du corps^ par toutes les parties où les nerfs s'épanouissent, et principalement dans toute rétendue de la peau au dehors et des membranes muf|ueuses au dedans. Dans ces cas^ elle est toute passive, toute pour la conservation de Tôlre physique. Elle reçoit les impressions des agents extérieuFs à travers Tenveloppe du corps, et elle est excitée au dedans par les modifications organiques qui produisent du plaisir ou de la douleur. De la les sensations de la faim, de la soif, de la chaleur et du froid, de la fatigue, et toutes celles qui se rapportent aux divers besoins de la nature animale. La sensibilité fuît pour ainsi dire le sens intime de Tanimal, qui connaît par elle son bien et son mal, son état de santé ou de maladie.

Le but de la sensibilité est d'avertir Fètre vivant de tout ce qui Faffecte ou le modifie. Or il y a là deu3t

choses,*^ l'effet produit dans le sujet, et c'est par la sensation qu'il le connaît ; puis la cause de cette sensation ou l'action de l'objet, qui est connue par la perception. La plupart de nos sensations nous portent au dehors, et l'esprit est plus enclin naturellement à s'enquérir dé la cause de ce qu'il éprouve ou de l'objet extérieur, que de la sensation même. Aussi les sens sont*ils sur* tout destinés à fournir les matériaux de la connaissance. A mesure qu'ils sont plus intellectuels, les sensations qui accompagnent la perception sont moins vives, donnent moins de plaisir ou de douleur physiques, comme celles qui nous viennent par l'œil et par l'oreille. Le goût, l'odorat et le toucher procurent au corps le plus de jouissances ou de peines, et ce sont aussi les sens les plus occupés de la conservation du corps, de la nourriture et de ce qui s'y rapporte. Eu général la clarté, la netteté de la perception est en raison inverse de la vivacité de la sensation, qui, au delà d'un certain degré, nuit plus qu'elle ne sert à la formation de la connaissance.

Quant à l'intérieur de notre corps et à ce qui s'y passe, il y a des organes dont nous ne sentons point l'action ni les modifications dans l'état normal, et d'autres, au contraire, qui ne peuvent fonctionner ou pâtir sans que nous ne le sentions aussitôt. Ces derniers sont ceux sur lesquels la volonté a qnelque empire par l'innervation et par la force musculaire. Les nerfs, qui servent à transmettre à ces parties l'action de l'esprit, servent aussi à lui transmettre leur réaction, et de là une sensation éprouvée au sensorium^ mais toujours

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rapportée dans la direction du^nerf qui en est Finstrument, et par conséquent à Torgane où le nerf aboutit. Ainsi nous avons la conscience de ce qui affecte le système musculaire et toutes les parties que la volonté peut mouvoir par les muscles, savoir : les organes des sen$, la bouche, la langue, le gosier, le pharynx, certaines parties de la poitrine, les organes excréteurs, etc. Mais nous ne sentons pas dans Tétat de santé ce qui se fait au cerveau, dans Testomac, dans le tube intestinal, dans le foie, la rate, la vessie, les reins, etc., ou au moins nous n'en avons qu'une sensation sourde et sans perception distincte. Il en va autrement dans Tétat de maladie, et c'est même un signe de l'invasion du mal, que d'éprouver une sensation là où ordinairement on ne sent rien. Cela prouve que la sensibilité de l'organe est exaltée outre mesure par une cause quelconque qui gène la fonction. Dans ce cas, chaque organe malade se fait sentir d'une manière propre, et c'est au moyen de ces sensations, indiquées plus ou moins exactement par le patient, que le médecin peut juger de l'intensité, du siège et delà cause du mal. La séméiologie, ou doctrine des symptômes, est fondée en grande partie sur des indications de ce genre.

Dans l'état sain et régulier de l'organisme, il y a une sensation générale qui en est le signe et qui donne à l'être vivant l'assurance qu'il se porte bien. Cette sensation se fait surtout remarquer par l'absence de la douleur. Quoique bonne et agréable en elle-même, elle n'est cependant ni vive ni délicieuse, excepté quand elle est relevée par le contraste, dans la convalescence

398 DU DÉYELOPPEM£lfT DE L'ESPRIT HUMAIN.

QU après une vive souffrance. C'est une certaine sensation d'unité, où viennent se fondre les sensations d^* toutes les parties du corps, et qui donne à celui qui Té* prouve la conscience de sa force, de Tintégrité de ses organes et de rbarmonie de leurs fonctions. Elle dispose à la gaieté, au mouvement, à Faction.

Après la sensation de la santé, à laquelle est opposée celle du malaise général qui annonce ordinairement ^'invasion d'un principe morbide, les sensations les plus communes et qui reviennent le plus souvent, sont celles de la faim et de la soif. La faim se fait sentir dans l'estomac, Vœsopbage, le pharynx, la bouche et jusque dans les dents, qui en sont agacées et qui semblent s'allonger, comme on dit vulgairement. Elle exprime le vide du système digestif, le manque d'aliments réparateurs des parties solides, usées par Téxercice ; elle [>ousse instinctivement à en chercher, et cela à tout prix et malgré tous les obstacles, si elle est violente; car, comme l'existence de l'animal est en péril par le défaut de nourriture, rien ne peut lui paraître plus terrible que cette privation, et dans ce cas aucun danger ne l'arrête. Il en va ainsi de l'homme, tout raisonnable qu'il ésl. Ventre aftarué n'a point d'oreilles , et toutes les considérations de justice, de convenance, d'humanité, de religion, ne peuvent rien, la plupart du temps, sur ceux que la faim dévore. L'instinct de la cpnservation physique se montre alors dans toute sa grossièreté 5 l'animal domine l'homme moral etintelUgent, qui devient capable de tout, même de tuer et de •manger son semblable pour assouvir son besoin. A la

sensation de la faim se trouve jointe, non une perception de Tobjet propre à la satisfaire, mais une espèce d'instinct qui le lui fait pressentir et rechercher, instinct qui guide toujours sûrement l'animal, môme dans Félat de maladie, mais que Thomme altère, fausse trop souvent par son imagination, ses passions et sa raison. Cette' sensation, très*douloureuse quand elle se prolonge, excite le désir de la nourriture ou Tappétit proprement dit. L'appétit, en se satisfaisant, produit une sensation complexe, dans laquelle entrent comme élé* ments, d'abord le plaisir de Todeur et de la saveur des aliments, puis Timpression faite sur Teslomac par des substances qui lui conviennent, et enfin la sensation du bien-être provenant de la cessation de la faim.

La soif provient du manque de parties liquides dans le corps, et elle provoque le désir plus ou moins intense d'en absorber. Elle se fait surtout sentir dans la bouche, sur la langue et au gosier, par une sensation d'ardeur, de dessèchement, de constriction. Elle est encore plus douloureuse, plus impérieuse que la faim. C est un des plus grands tourments des maladies inflammatoires, qui dessèchent les tissus, en portant le feu dans la masse des humeurs ou en le» diminuant considérablement par des transpirations abondantes. Dans rétat ordinaire, la soif eist riamenée périodiquement par Texcrélion des humeurs, et par Tingestion des aliments solides qui ont besoin de liquides pour être dissous^ elle est surtout excitée par une nourriture substantielle ou fortement relevée.

Il y a dans tout corps vivant, non-seulement une

300 DU DÉVELOPPEMENT DE l'ESPRIT HUMAIN.

certaine capacité pour le calorique , mais encore une température actuelle, dont Tanimal a la sensation agréable ou désagréable, en raison de la température de Tatmosphère où il est placé. Carie bien dans notre organisme, comme dans le monde, comme dans les affaires du monde, résulte d'un certain tempérament ou juste milieu, en deçà et au delà duquel il y a ^sproportion, désordre et douleur. La sensation d*ardeur ou d'inflammation dans le corps irrite vivement l'activité, et la porte à s'exercer sans but et avec une vague inquiétude. La sensation d'une chaleur excessive au dehors abat singulièrement l'organisme, et le rend près* qge incapable de servir d'instrument à l'intelligence et à la volonté. De là l'inertie, la paresse, la mollesse qui régnent le plus ordinairement dans les climats trèschauds V inertie qui se change brusquement en activité désordonnée, en une espèce de furie, quand Taiguillon de la passion exaspère la sensibilité. La sensation extrême du froid entrave les fonctions, engourdit le système nerveux, ralentit la circulation, et devient aussi très-nuisible à l'action de l'homme moral. Cependant le froid, quand il n'est pas excessif, est en général plus favorable tfU développement physique et intellectuel que la chaleur. Il resserre la fibre musculaire et lui donne du ton ; il imprime de Ténergie aux fonctions vitales. Il refoule au dedans l'homme des sens, empè-^ che l'esprit de s'évaporer, de s'épuiser au dehors, et augmente et renforce ainsi le travail de la réflexion et de la pensée. L'homme du Nord est en général plus méditatif et plus sérieux que l'homme du Midi. En outre,

il vit plus longtemps et se reproduit plus facilement.

Quand le corps a été réparé par la nourriture, refai). par le sommeil et le repos, quand l'organisme est excité par la lumière, dilaté par la chaleur, la force ex* pansive se fait sentir en excès, et il en résulte le besoin du mouvement et de Faction, annoncé par une sensation toute particulière qui pousse Fanimalà changer de place et à s'agiter dans l'espace. L'enfant éprouve cette sensation presque continuellement. Ses organes qui croissent, ses membres qui s'allongent, son corps qui se forme, l'excitent sans cesse à se mouvoir. Son sang, qui circule plus rapidement et dégage plus de chaleur, lui permet à peine de rester en place, et en outiK» son esprit mobile et sans expérience est attiré au dehors par tout ce qui frappe ses sens, et réagit vers toutes les influences.

Après le mouvement vient le désir du repos, qui est amené par la* sensation de la fatigue ; sensation douloureuse, soit dans la maladie, quand elle provient de l'affaiblissement général des forces, soit dans l'état de santé, quand elle est causée par un exercice violent ou trop prolongé. La fatigue amène ordinairement après elle fe besoin du sommeil, parce que le sommeil, outre le repos qu'il procure au corps par l'immobilité où il le plonge, a encore une action positive et réparatrice par la communication mystérieuse qu'il établit entre la vie particulière d'un être et la vie générale du monde dont il fait partie. La sensation qui accompagne l'appétence du sommeil ressemble jusqu'à un certain point à celle de la faim ] c'est une sensation de vide, d'inanité,

302 DU DiVELOPPËMENT DK l'eSPRIT HUMAIN.

de défaillance. Quand elle n'est point écoutée , ou quand par une cause quelconque nous ne pouvons dormir, elle devient très-pénible par Taccablement et la prostration où elle nous jette. Il est extrêmement difficile de lutter contre le sommeil lorsqu'il est ré* clamé par le besoin du corps, et c'est un vrai supplice auquel les convenances sociales et les amusements du monde condamnent souvent l'homme civilisé. Le somr meil est ordinairement suivi d'une sensation de répa-* ration, de fraîcheur et de force, qui est agréable sans êti'e très-vive -, et dans le retour du sommeil à la veille, dans cet intervalle de temps qui sépare la perte de la conscience du rétablissement complet de la présence d'esprit, il y a une sensation pleine de calme et de douceur, oh l'activité humaine est comme enchaînée, et qui fait le plus grand charme du repos et le principal utlrait de la paresse pour ceux qui ont l'habitude ou le besoin d'un long sommeil*

Enfin il y a une sensation spéciale, attachée à chaque nécessité nalurelle, pour nous avertir de ses exigences ou de son contentement ; sensation très-douloureuse quand lebesoinn'est pas satisfait, plus ou moinsagréable soit par la cessation de la douleur, soit par une jouissance positive, quand on y fait droit. C'est ainsi que la nature a pourvu à la conservation et à la reproduction des êtres organisés, en les poussant à l'accomplissement régulier des fonctions nécessaires à la vie par la douleur et par le plaisir, les grands stimulants de tout être vivant et les deux principales modifications de la sensibilité..

i>E LA SENSIBILITÉ ET DES SENS. ZOU

Et voilà rbomme avec ses deux natures, avec sa raison ou Tesprît mixte qui résulte de leur union, posé en face du monde et au milieu de toutes les existences, pourvu de facultés, de sens et d'organes pour êtreaclionné jusque dans son foyer le plus intime par tout ce qui coexiste avec lui, et réagir par sa volonté, par sa force centrale vers ce qui l'excite et jusqu'aux extrémités de l'univers.

Le voilà voyant^ ou percevant par l'œil la lumière^ l'espace, l'extrême dehors ou la manifestation des êtres ] goûtant^ ou percevant par le palais les qualités essentielles des choses, les saveurs et les sels ; enlençlant^ ou percevant par l'ouïe les vibrations de la vie, les sons, les tons, lerhythme, la parole-, odorant par les narines l'air, l'atmosphère générale et particulière ; palpant^ ou percevant par la main les masses, les sur-^ faces et les limites des corps.

. Le voilà par toute son enveloppe, par son organisme, par ses sens, en relation avec toute la nature physique 5 par la sensibilité spirituelle en commerce avec le monde rationnel, avec les intelligences-, et enfln pouvant entrer en rapport intime et central par le cœur, par l'âme et par le sentiment le plus profond avec le Principe de ^n ôtre et de tous les êtres, avec Dieu lui-même.

304 DE l'entendement, de l'imagination, CHAPITRE V.

Toutes les impressions faites par Tobjet sur le sujet, distinctes en raison des qualités diverses de l'objet d'un côté, des sens et des organes multiples du sujet de Fautre, tendent à se réunir au foyer commun de la sensibilité de Tesprit, au sensorium commune. Là se fait la conception de l'objet, par laquelle il se reproduit dans le sujet, quand celui-ci est en disposition convenable pour recevoir son action et en être pénétré. La conception intellectuelle, aboutissant de toutes les fonctions des sens, est le point de départ de la connaissance. Elle s'opère sous les mêmes lois que la conception physique, et par conséquent elle suppose les mêmes conditions, savoir : l"" une forme qui conçoit ou une capacité qui reçoit en elle Tinfluence fécondante, en contient et en nourrit le produit; 2° des germes aptes à être fécondés, et qui sont inhérents à la forme mère; 3"* un agent fécondateur dont Faction porte la vie dans les germes et les excite au développement.

Le développement des facultés intellectuelles et la formation de la connaissance vont concurremment et s'expliquent l'un par l'autre. Nous venons d'examiner comment l'esprit fonctionne par les sens et au moyen de leurs organes. Les sensations et les perceptions, qui en proviennent, sont les nfatériaux de la connaissance, mais non la connaissance même. Il faut que ces maté-* riaux soient mis en œuvre, combinés et ramenés à Tu-* nité pour qu'il y ait, à proprement dire, connaissance de l'objet î car l'objet, qui existe en unité hors de nous, agit sur chacun des organes des sens par une qualité distincte. Son action pénètre en nous comme à travers un crible, si Ton peut ainsi parler, en sorte que les sen^ sations et les perceptions qu'il produit sont d'abord séparées, isolées, sans liaison l'une avec l'autre, jusqu'à ce que , par un nouveau travail , l'esprit les rassemble pour en former une unité intellectuelle, adéquate, sinon semblable, à l'unité physique de l'objet extérieur. C'est ce qui se fait au .sensorium où toutes les impressions convergent. Là, tous les rayons de l'objet qui traversent nos organes sont ralliés en un foyer commun où se reproduit l'image, la représentation de la chose. C'est ce qu'on appelle la conception intellectuelle. Cette conception est la base ou la racine de la connaissance et de la science. C'est le punctum saliens du règne animal, duquel part l'organogénésie ; c'est le germe de la graine d'où s'élancent la tige et la racine, et qui est le principe du développement ; c'est le point salin de la cristallisation. La pensée avec toutes ses opérations travaille sur ce fond, pour l'exploiter et en faire

306 DE L ENTENDEMENT, DE l'iM AGINATION ,

•ortir par l'analyse ce qu'il renferme, comme nous voyons la nature par tous ses agents exciter au développement les germes fécondés, afin qu'ils exposent à la lumière du jour les trésors de vie qu'ils contiennent. Nous ne pensons, en eflTet, que pour ouvrir nos conceptions, les développer, les étaler pour ainsi dire sous l'œil de l'esprit, jusque dans leurs plus petites parties et dans leurs rapports les plus éloignés. Puis , par une opération inverse, nous ramassons, nous faisons rentrer les parties l'une dans l'autre et nous résumons le tout dans une seule vue d'ensemble, dans un signe, encore à l'instar de la nature qui recueille dans la se^ mence tous les résultats du développement de. la plante. La condition fondamentale pour bien connaître, pour bien savoir, est donc de bien concevoir et avant tout de bien sentir, puisque l'esprit ne connaît que ce qui fait impression sur lui. C'est par le sens et par la conception que pèchent la plupart des esprits, même ceux qui pensent avec le plus de vigueur -, et c'est justement ce que l'éducation, Vinstruction ni le travail ne peuvent donner, pas plus que la culture ne change la nature de la semence. L'art peut perfectionner ces dons de la nature, mais il ne les crée pas, et ici encore nous pouvons dire au génie, au talent : qu'avez-vous que vous n'ayez reçu?

La manière dont s'accomplit la conception intellectuelle va nous fournir une nouvelle preuve de cette profonde vérité qui domine notre enseignement, et qui est vraiment la clef de la science de l'homme et de la^ nature, savoir, que tous les êtres de l'univers sont régis

DE LA MÉKOIRE. 307

par les mêmes lois, lesquelles agissent constamment, sous des formes diverses, dans tous les mondes et dans tous les produits de la vie. La science de la vie doit donc ^Ire partout la même au fond, malgré les variétés de la forme; et la psychologie et la physiologie, envisagées de ce point de vue, reflètent Tune sur Tautre une lumière admirable.

La forme plastique, là capacité concevante de l'esprit humain est ce qu'on appelle Y entendement. L'unique fonction de Fentendement est de concevoir des images et des idées. Il est donc plus passif qu'actif dans la formation de la connaissance. Les opérations qu'on lui attribue gratuitement dans la plupart des lo'giqueSi comme le jugement, le raisonnement, la méthode, appartiennent à la raison et non à l'entendement. II est le récipient de tout ce qui agit sur l'esprit. II est comme une matrice spirituelle où sont implantés tous les germes de nos connaissances. C'est dans son sein qu'elles naissçnt, se développent et subsistent.

Cest i la psychologie pure ou transcendante qu'il appartient d'expliquer la généalogie de l'entendement, et ses rapports hiérarchiques avec les autres facultés. La psychologie expérimentale ne peut en affirmer que

30^ DE l'entendement, de L'iMAeiNATlON,

ce que Tobservation interne constate, savoir, que l'entendement est le miroir vivant de Tàme où vient se réfléchir tout ce qui Taffecte. C'est une sphère lumineuse au centre de laquelle siège l'àme, Tœil psychique, qui par son regard ou son rayon visuel trace lui-même les bornes de son monde. L'entendement esta Tâme ce que la circonférence est au point géométrique. Il en détermine le développement ; il en circonscrit le rayonnement. La forme de Tentendement est donc celle d'un monde.

11 n'y a point de faculté de l'esprit humain qui ait été en général moins connue ou plus mal expliquée que l'entendement. On l'a presque toujours confondu avec la raison; avec l'esprit, avec Tintelligence, avec l'âme elle-même, et cependant il y a entre les choses que ces mots représentent, une différence très-tranchée qu'une psychologie exacte doit faire ressortir. Dans presque toutes les logiques usitées dans les écoles, on lit qu'il y a quatre opérations de l'entendement : Vidée, le jugement, le raisonnement et la méthode. Or de ces quatre opérations, si tant est que la méthode soit une opération et non une règle d'opération, une seule est propre à l'entendement : celle par laquelle sont conçues les images et les idées, la puissance de représenter en soi les choses qui existent au dehors. Les trois autres sont des manières d'agir de la pensée, et par conséquent dépendent de la faculté de penser, de la raison. Dans ce cas on prend l'entendement pour la raison.

DE Lii MÉMOIRE. 309

, Locke a fait un grand ouvrage intitulé : Essdi sur r entendement humain; il y traite ex professa la question de Torigine de la connaissance, et il explique à sa manière toutes les facultés de Tâme qui concourent i la former. U est évident que Fentendement, pour lui, est Tàme elle-même, opérant par toutes ses puissances, par tous ses moyens. Aussi ne détermine-t-il nulle part ce qu'est Tentendement par rapport à Tâme, Leibnitz, en réponse au livre de Locke, a composé les Nouveaux Essaissur Ventendement humain^ où la même confusion se retrouve. Reid a écrit un traité en deux volumes, qui a pour titre : Recherches sur V entendement humain^ et il parle continuellement des facultés de l'entendement, comme s*il était tout Thomme. Kant, dans sa Critique de la raison pure ^ identifie a peu près Tenten-dément {Versiand) avec le jugement -, c'est pour lui la fiieulté de juger par concept pur ou au moyen des catégories. Du reste il a parfaitement distingué cette puissance, inhérente à l'esprit, de ramener à l'unité de $a forme toutes les intuitions de l'expérience, pour les réduire en une conception représentative, pour les rendre compréhensibles. La faculté de représentation, V&rstellungS' Vermogen , comme disent les philosophes allemands, est ce qui répond le mieux, au moins pour la partie imaginative, à ce que nous devons comprendre par le mot entendement. Nous allons essayer de déterminer plus exactement ce qu'est l'entendement, tel qu'il se manifeste dans Texpérience et autant que nous pouvons le connaître par l'observation interne. Les objets que nous avons vus, connus, se repro-

310 DE l'entend^éht, de l'imagination,

duisent en nous par leur image,, même quand ils ne frappent plus nos sens, et qudquef(MS bien longtemps après qu'ils les ont affectés. Ces représentations des choses existent donc dans notre esprit, et nous ayonâ jusqu'à un certain point la faculté de les reproduire^ pour en faire l'objet d'une con^dération nouvelle* Cesl seulement de cette manière que nous pouvons penser sur les choses que nous avons vues. Car on ne pense point au moment même où Ton sent et voit : on pense aprè^coup^ et l'opération de l'esprit s'applique à Vi* mage de l'objet et non à l'objet même. Il y a donc en nous une certaine capacité, qui, étant impressionnée par l'action des objets extérieurs, et surtout par la lumière qu'ils rayonnent ou réfléchissent, a la propriété d'en former une image et de la reproduire même en leur absence. Or ce qui a la puissance de former et de reproduire ainsi l'image d'un objet, au moyen des rayons lumineux modifiés d'une certaine manière, s'appelle un miroir. Nous pouvons donc affirmer que l'entendement, qui produit cet effet, est le miroir de l'àme; c'est-à-dire ce par quoi elle peut représenter en elle* dans sa sphère, les images des choses qui existent hors d'elle. Mais ce miroir est spirituel et vivant, et comme tel il a un pouvoir que n'ont pas les miroirs matérielS| c'est de reproduire l'image, même quand l'objet n'agit plus sur les sens, sinon à volonté et de prime abord, au moins quand il y est excité par une impression ou une perception analogues à l'objet. Quand donc nous disons que l'entendement est le miroir de l'âme^ nous n'entendons nu11en>ent faire une comparaison bu parler

métaphoriquemeot ; nous énonçons un fait positive^ ment constaté par Tobservation psychologique et par l'expérience interne*

Si maintenant nous voulions ajouter des figures à cette constatation du fait, nous pourrions dire avec J^cke que Tentendement ressemble a la chambre obscure des physiciens, dans laquelle, au moyen d'un certain arrangement de verres qui modifient les rayons lumineux, les images des choses extérieures viennent se peindre sur un plan avec tous leurs rapports. II est même probable que la conception de cet appareil a été. suggérée, comme toutes les inventions de Thomme, par la nature à celui qui Ta inventé et qui en aura pris le modèle dans Tadmirable organisation de Fœil, pu peut-être même dans la constitution de Timagination* Ce qui est sûr, c'est que longtemps avant que les physiciens n'eussent fait une chambre obscure, Platon l'avait déjà vue dans l'entendement humain. De là sa fameuse caverne où la plupart des hommes sont enchaînés, le visage tourné vers le fond. Là ils regardent les images des choses véritables, existant dans une région supérieure et qui, en passant entre le foyer de la lumière et l'ouverture de la caverne, projettent leprs ombres sur un plan obscur. C'est l'homme considérant dans son entendement les types des objets qu'il a conçus, à la suite des sensations et des perceptions sensibles.

Mais ce n'est pas tout. Cet admirable miroir n'a pas seulement la prporiété de réfléchir les choses extérieures qui affectent les sens j il peut encore représen-

312 DE l'entendement, de l'imagination,

ter en images les impressions qui lui arrivent du dedans, impressions spirituelles, psychiques, partant deVintelligence et de Tâme, et qui viennent s'épanouir pour ainsi dire et prendre forme dans ce miroir magique. Par ce moyen notre esprit, habitué dès le bas âge à comprendre les choses en images et par des formes sensibles, parvient à s'objectiver à lui-même, à peindre tout ce qui se passe en lui, ses pensées les plus abstraites , ses idées les plus subtiles, ses sentiments les plus profonds. C'est par l'entendement et dans son miroir, que s'opère cette transformation merveilleuse, qui donne à la pensée, à l'idée, au sentiment,' un corps, une couleur, un vêtement. Là s^ trouve l'origine de la poésie, de l'art, même de la science en tant que doctrine, c'est-à-dire de la manifestation de l'idée ou du sentiment par la forme *, car, sous ce rapport, la science et l'art sont identiques et ne diffèrent que par le but et les moyens.

L'entendement , comme la raison , comme l'homme lui-même , est donc double 5 il a un double caractère, une double fonction, la même au fond, mais s'exerçant de deux manières à cause des deux mondes avec lesqueb il est en communication. C'est un miroir à deux faces; l'une convexe, tournée vers le monde extérieur, reçoit les impressions sensibles et reproduit les images des objets, et, dans ce cas, par les conceptions qu'il en forme, on peut dire qu'il spiritualise la matière, idéalise le concret. L'autre concave, tournée au dedans vers la nature psychique et intelligente,* reçoit les impressions des choses qui y correspondent, et nous

DE LA MÉMOIRB. 313

les faisant concevoir en images, sensualise le spirituel et matérialise jusqu'à un certain point l'idéal. C'est par ces deux opérations que Tbomme, placé cittre le ciel et la terre, comme un moyen terme qui tient de Tun et de l'autre, peut accomplir la mission qu'il a reçue, de les unir, de les réconcilier, de les harmoniser.

D'après cela on peut distinguer deux espèces d'en* tendement : l'entendement physique, en tant qu'il est en commerce avec le monde physique .et réfléchit les choses matérielles*, l'entendement psychique, en tant qu'il est tourné vers le monde intelligible et divin, et est employé à reproduire en images, en symboles, les choses de l'âme et de l'intelligence, les idéaux, les sentiments et les idées. Dans l'un et l'autre cas, il ne peut rien sans une lumière qui l'éclairé, comme le miroir ne forme point d'images, si les rayons lumineux ne l'atteignent. Il y a pour lui deux lumières, puisqu'il est en relation avec deux mondes, la lumière physique et la lumière spirituelle, la lumière de la terre et celle du ciel ^ et bien que ces deux lumières soient distinctes, comme les sphères qu'elles éclairent, cependant elles tendent toujours à se fondre dans l'entendement et ses produits 5 elles se pénètrent sans cesse, comme les deux esprits qui constituent l'esprit humain. En effet, l'âme est pour beaucoup dans les conceptions des choses sensibles, dans les images du monde extérieur, puisqu'après tout c'est elle qui voit par les sens, conçoit par l'entendement, et ajoute ainsi sa vie, son regard, sa lumière, à la lu- I. i8

31 i DE L ENTENDEMENT, DB l'IMAGINATION,

mière extérieure qui colore les images. Cest ce qui les rend souvent plus vives, plus belles que la réalité, par la teinte idéale que Tâme donne toujours à ce en quoi elle se m<6le. De l'autre côté, quand Tentendement représente en images des choses métaphysiques, par cela qu*il les revêt de couleurs, de figures, de formes sen^sibles, la lumière physique y a sa part, et les symboles seront d'autant plus éclatants, que les sens sont plus impressionnables^ et le monde, avec lequel ils sont en rapport, plus vivant et plus beau. Voilà pourquoi le cli^ mat et ta nature extérieure ont une si grande influence sur le poète et sur l'artiste.

L*àme fécondée par la lumière rayonne et se pose substantiellement hors d'elle par son regard ou par rintelligence, sa manifestation primitive, sa première puissance. L'entendement , circonscrivant l'intelligence, ou englobant son rayonnement comme la cir* conférence englobe le cercle, constitue donc une capacité spirituelle qui renferme en elle à priori toutes les formes générales et particulières, bases de nos conceptions, ou autrement les germes de toute science et de toute connaissance. Ici se trouve la solution de la fameuse question des idées innées, agitée si infructueusement dans les écoles des derniers siècles, faute d'une Psychologie exacte. Il n'y a pas plus d'idée innée dans l'entendement humain, qu'il n'y a d'homme

D£ LA MÉVOIBE. 315

inné clans le sein de la femme ; mais d'un côté comme de Tautre, sont des germes qui attendent la fécondation pour prendre vie et se développer. Ici encore est la source des jugements synthétiques à priori^ comme les axiomes rationnels, les définitions mathématiques, et ces affirmations transcendantes* qui sont marquées tout d'abord du caractère de Tuniversel, de Tinfini, de l'absolu •

La seconde condition , pour que la conception soit possible, est la prée:^istence des germes dans la forme maternelle. Car tout ce qui a vie sort d'un germe, vide, immobile ou mort avant la fécondation, et qui ne s'anime et ne se développe que par elle. Les germes du règne végétal sont dans l'ovaire de la fleur; ceux du règne animal dans l'organe de la femelle; et le règne minéral parait être comme une coagulation de ^ germes ou d'existences embryonnées , qui attendent une espèce de libération , do déchaînement , pour passer à la manifestation de la vie. Il y a dans chaque molécule minérale quelque chose qui est tout à fait analogue au germe, savoir, la base alcaline, qui ne peut constituer un sel ou une existence minérale complète, que si elle est saturée par un acide, unie à un esprit qui lui convienne. Cette loi générale du développement vital doit s'appliquer à tout ce qui naît dans Tordre spirituel, par conséquent aux conceptions intellectuelles. Elles partent toutes d'un germe, inhérent à rentcndenient qui est la matrice de l'esprit; et de

316 DE l'entendement, de l'imagination, même que dans Tordre physique les germes de la mère et la semence du père sont un extrait de leur substance, une quintessence de leur sang et ainsi une image de leur nature et de leur organisation; ainsi le germe intellectuel est comme un extrait de l'esprit bumain, une quintessence de sa nature, une image ou un représentant de Tâme elle-même. Tout ce qui est dans rame, tout ce qui est de l'essence de l'esprit doit donc s'y trouver virtuellement, par conséquent la forme pure de l'âme, son caractère d'unité, de simplicité, d'universalité, par quoi elle est l'image de Vinfîni , la ressemblance de son auteur. Bien plus, l'âme elle-même n'est qu'un germe divin qui attend et attire la fécondation de son Principe, et si elle n'était en rapport qu'avec Dieu, elle ne concevrait qu'une seule idée, ridée de Dieu , l'idée de l'infini ; comme elle n'aurait qu'un désir, qu'une affection , l'amour de Celui dont elle est. Mais quand elle entre en rapport par son regard avec les choses multiples et finies, la lumière des créatures la féconde, non dans son fond où Dieu seul pénètre comme dans le saint des saints, mais dans ses puissances, dans sa forme, dans son entendement , et dans chaque particule de la semence lumineuse dont il est rempli. Car l'âme, en se déployant, rayonne une lumière qui lui est propre, et chaque point de cette lumière est une image du foyer dont elle émane , et peut devenir à son tour un centre de vie, quand la fécondation vient l'animer et le développer. Chaque conceplion renferme donc deux éléments, l'élément subjectif qui vient du germe et l'élément

objectif apporté par le fécondateur. Le premier est à priori, puisqu'il existe avant toute expérience^ bien qu'il ne puisse se manifester que dans Texpérience. Le second est à posteriori ^ puisqu'il vient à la suite de la fécondation. C'est pourquoi, par la formation des conceptions dans notre entendement, nous avons le sens intime et nous pouvons acquérir la conscience de deux ordres de choses très-divers, qui font les deux parties distinctes de la conAaissance humaine : 1" La connaissance pure ou à priori qui s'affirme par des jugements synthétiques à priori^ par des propositions apodictiques, posées à l'occasion des faits, mais non fondées sur les faits et n'en tirant point leur valeur. Elle résulte de la conscience acquise par la réflexion des formes pures et générales du développement de la vie et des lois qui y président, en tant que ces formes et ces lois sont inhérentes à notre âme, à nos facultés, à notre entendement, et par conséquent à tous les germes qui s'y développent. Ces formes et ces lois étant universelles, s'appliquent aux cas particuliers de toutes les sphères, de tous les règnes, et c'est pourquoi les propositions qui les énoncent, axiomatiques, dogmatiques, sans restriction , portent avec elles leur évidence, leur force, et sont immédiatement reçues par le sens commun de tous les hommes, par la raison et l'intelligence de chacun. Les nier ou seulement les contester, c'est mettre en question la raison humaine, c'est lui ôter tout moyen de s'exercer et de rien prouver. La science de ces formes et de ces lois universelles est la mathémaiiqve : la géométrie,

318 D£ l'£NT£»D£11£KT, DE l' IMAGINATION,

science de la forme et de ses rapports^ rarithmétique, science du développement de la forme ou de la loi de son mouvement et de sa progression. C'est à la nature de leur objet que ces sciences doivent leur rigueur, leur Yiécessité, leur universalilé, tant qu'elles restent loathémaliques pures. Leurs définitions premières sont les expressions les plus simples des choses dont elles Irailcnti tours axiomes formulent les lois considérées d'une manière abstraite. Elles s'appliquent à toute généra'âou , à toqte existence du ciel et de la terre, mais seulement quant à la forme et à la loi. Aussi tout ce qui existe peut-il s'exprimer géométriquement ou par les nombres, et c'est pourquoi il est dit que Dieu a fait chaque cbose a\ec poids, mesure et nombre. Les mathéii:aliques sont donc une doctrine toute subjective, en ce sens quMIcs sont la science de la subjectivité môme des choses, bu de leur développement interne, en tant qu il dépend de la plastique du sujet ou Ju gern^e. Voilà pourquoi leurs résultats sont indépendants de l'expérience et des faits j car quel que soit le .multiple ou la matière du fait, les formes et les lois resteront toujours les mômes, et il n'y aura de changé que les phénomènes, les circonstances du dehors ou la partie objective et réelle de la vie. La partie idéale est immuable.

Mais il en va autrement, quand les mathématiques descendent à Tapplicalion ou dans l'expérience, c'està-dire, lorsqu'à la forme pure et abstraite s'ajoute le concret, l'individuel du fait, la réalité de l'objet extérieur qui féconde le germe et lui impose son esprit

et sa vie. Alors la conception qui en provient donne naissance à la seconde espèce de connaissance, à la connaissance à posteriori ou expérimentale. Celle-ci est nécessairement mixte, complexe, relative, conditionnelle, et la doctrine qui en sortira , identique au fond à toutes les autres par sa partie pure ou ma- Ihcmatique, deviendra distincte, spéciale, particulière, ea raison de la nature de Tobjet, de sa dignité, de son influence et de son rapport avec le sujet. Or Tàme humaine ne peut entrer en rapport qu'avec trois sortes (1 objets : Dieu son principe, les créatures intelligentes et la nature physique. Donc trois sciences à posteriori^ ou une triple division de la science une, considérée selon son objet \ la science divine dont Tidée de Dieu est la base; la science intelligible ou philosophique dont lunité, exprimée par la variété, est le fondement ; la science physique, dont Tidée-principe est la force manifestée en multiplicité. Dans chacune de ces trois sciences et dans leurs sous-divisions il y a une partie pure, à prioi*i ou transcendante, et une partie de faits, à posteriori ou historique. La première s'établit en propositions dogmatiques, axiomatiques, catégoriques ; elle est partout au-dessus de la discussion. Cest elle, au contraire, qui fournit les principes au raisonnement; c'est Fidéal ou la perfection absolue en toutes choses. De là les jugements nécessaires à priori , du philosophe , de Tartiste , du physicien*, de là les déûnilions premières, les axiomes, les aphorismes, les règles supérieures de Tart. La seconde se compose de^ propositions générales ou

320 DE L*ENTENDEMENT, DE l' IMAGINATION ,

particulières, produits de l'observation et de Tabstraction, plus ou moins probables et toujours sujettes à la critique, à la contestation , parce qu'elles reposent sur des données sensibles ou d^expérience. Elles énoncent ce qui résulte de l'action de l'objet sur le sujet, ou l'histoire du développement réel et concret, toujours variable en raison de la nature de l'objet et de ses rapports avec le sujet.

Ces considérations étant admises, la question des idées innées, telle qu'on l'a posée dans les écoles modernes, n'en est plus une, ou elle se réduit à celle-ci : les germes de nos conceptions préexistent-ils dans notre entendement? La négative étant impossible, à moins de nier la loi universelle de la génération ou son application à l'ordre intellectuel , ce qui serait renoncer à toute philosophie sérieuse de la nature et de l'homme, il s'agit uniquement de constater par l'observation comment le germe de telle idée est fécondé dans l'entendement humain pour produire telle connaissance, telle science, de même que si vous voulez connaître la vie d'une plante ou d'un animal, il faut l'observer dans toutes les périodes de son développement. Ce n'est donc plus qu'une question historique. Ainsi on n'a plus à décider entre deshypothèses contradictoires, dont l'une, celle d'Aristote, fait de l'entendement une table rase, sur laquelle les objets impriment leurs espèces ou images, sortes de simulacres volatils qui se détacheraient de la surface des substances, pour se fixer dans notre esprit par les sens, comme l'empreinte d'un cachet sur la cire : dont l'autre place gratuite-

ment dans rentendement un dépôt d'idées toutes formées, ou, comme on dit communément, gravées dans notre âme, qui se manifesteraient successivement par rexpérience, telles que l'idée de la divinité, les idées du juste et de Tinjuste, du bien et du mal « du vrai et du faux, du beau et du laid , toutes les définitions premières ou premiers principes, toutes les données dQ sens commun. Il n'y a primitivement dans l'esprit humain que les germes ou les formes pures de ces idées, capacités vides d'abord et qui le resteraient éternellement, si l'objet qui leur correspond ne venait les féconder et les développer. Ces germes ne deviennent des idées que par cette fécondation , et les idées sont plus vivantes, plus brillantes et plus larges dans rentendement, à mesure que 1 ame est plus en rapport avec l'objet, qu'elle est plus pénétrée de sa lumière, de sa chaleur et de sa vie. L'enfant qui porte en lui le germe de l'idée de Dieu, ne la concevrait jamais, et n'aurait, par conséquent, ni foi en Dieu, ni sentiment de Dieu , si l'influence divine n'agissait sur son âme : et plus cette action sera directe, immédiate, profonde, plus, s'il réagit , il croira en Dieu ; plus il le connaîtra et Faimera. Chaque homme a en lui le germe de l'idée de la vérité, par conséquent le besoin de la vérité, et cependant si une parole de vérité n'agit sur son esprit, si rinstruclion n'en excite en lui le goût et la faim, il l'ignorera complètement, ne vivant que de la vie animale, sans développement intellectuel et sans science. Nous apportons tous en naissant les germes des idées du bien et du mal , du juste et de l'injuste, et néan-

32â DE l'entendement, de l'imagination,

m3ins 8i une parole d'aulorité ne pose la loi devant nous et en nous, si renseignement moral ne vient pas nous a^)prendre à discerner les caractères opposés des actions humaines, le germe restera stérile, l'idée ne se formera pas, et nous serons comme Vanimal , sicut eqtms et mulus quibus non est intellect us y dit le pro* ])4)ète, a|)pe1ant bien ce qui agrée à nos appétits et mal ce qui les gène. Enûn le germe de Vidée du beau e^ dans chacun; el cependant combien peu conçoivent Tidéal de la beauté ! C'est que la plupart ne voient dans la nature extérieure que ce qui se rapporle à leurs besoins grossiers, à leurs instincts, à leurs sensations. Ils manquent d'une parole intelligente qui ouvre en eux le sens du beau, et leur apprenne à voir la nature d une autre manière et sous une autre face, en les mettant en rapport avec ce qu'il y a de beau en elle, afin qu'ils dev iennent capables d'en recevoir et d'en sentir l'influence. .

ses.

De même que l'homme physique doit son existence individuelle à la fécondation et au développement du germe où il était en puissance dans le sein de sa mère, ainsi tous les germes spirituels, qu'il porte dans son entendement, ont besoin d'être actionnés pour entrer en développement, son existence déterminée. L'agent fécondateur de ce germe est supérieur ou inférieur à l'homme. L'agent inférieur est la lumière physique

qui investit les objets sensibles, et rgit surTentendo ment au moyen de <*es objets, de nos sens et de leurs organes. L'agent supérieur est la lumière intelligible, qui investit les êtres spirituels, et pénètre dans Te ntendement par la voie de rintelligcnce. Dans Fun et Tautre cas, c'est toujours la lumière, envoyée par les objets ou enveloppée dans la parole, qui féconde les germes intelleetueis dans Thomme; car toute conception, toute image, toute idée, et par conséquent toute notion, connaissance et science partent originairement de la vision.

La troisième condition de la conception est une ac-^ tion fécondatrice. Or dans Tordre intellectuel et mond comme dans Tordre physique, partout, c'est la lumière qui féconde ^ car c'est par Tétemelle Lumière , par le Verbe de Dieu , que tout a été fait et que tout est con-^ serve. La lumière parvientà Tesprit par différente s voies. Celle qui arrive à l'entendement au moyen des sens est appelée physique ou sensible, parce qu'elle tombesous l'aperceplion deJ'œil organique; elle engendre en nous les types ou les images des choses extérieures. Nous avons montré précédemment comment le sons de la vue contribue le plus à la formctiôn ^cs conceptions sensibles. L'esprit reçoit une autre lumière, physiquement imperceptible, et qui cependant Téclaire, Tillumine dans son intérieur et y engendre des couceptiens très-différentes des premières, dos conceptions purement intellectuelles, à savoir, des idées univer-

324 DE l'entemOement, de l'imagination,

selles ou des notions générales. Cette lumière peut être appelée lumière spirituelle, intelligible, parce qu'elle est perçue par Tesprit, par rintelligence. Elle parvient à l'esprit de deux manières, directement ou indirectement. Elle arrive directement, quand elle n'emploie pas d'intermédiaire sensible ou humain, comme dans les illuminations, dans les inspirations supérieures. De là les hautes conceptions ou les idées du génie, par lesquelles il devient fécond , puis générateur *, car le propre du génie, comme son nom l'indique, est d'engendrer, et il ne peut engendrer qu'après avoir conçu, c'est-à-dire qu'il ne peut transmettre que ce qu'il a reçu, comme dans la génération physique le père communique la vie qui lui est donnée. Aussi les hommes de génie sont-ils vraiment les pères de l'humanité dans Tordre de la science et de la connaissance. Gela est encore plus vrai du prophète, de l'apôtre, de celui qui parle au nom et en place de Dieu, dont l'esprit pénètre son esprit, dont l'ineffable lumière, éclairant son intelligence, y produit des conceptions sublimes qui tiennent du ciel et de la terre, et qu'il est obligé d'exprimer à la manière de l'homme pour l'instruction des hommes.

La seconde voie est celle de la parole humaine, qui est toujours médiate, comme expression de ce qui a été vu directement par celui qui parle et enseigne. La parole orale ou écrite n'est qu'un moyen de communiquer la lumière, de faire voir et concevoir dans et par la lumière. Aussi la première qualité du langage, du style, est la clarté; et le but de l'enseignement est de

produire Févidence dans les esprits, en y faisant pénétrer la lumière. On ne parle que pour manifester, pour mettre au jour ce qui était dans les ténèbres, et toute manifestation est lumière (S. Paul, Éph. V, 13). La parole n'a donc de vertu que par la lumière qu'elle renferme, et celle-ci s'introduit dans l'esprit par le véhicule du son et à travers l'ouïe. L'ouïe devient dans ce cas l'organe extérieur de la conception spirituelle. Le disciple conçoit sous l'action fécondante de la parole du maître, et l'instruction ne lui profite que s'il a conçu. Ainsi se fait la propagation de la vérité dans le monde intellectuel, comme la propagation de la vie dans le monde physique, par voie de génération. Il y a une paternité et une filiation selon l'esprit, comme il y a une paternité et une filiation selon la chair et par le sang. C'est ce qui donne un caractère sacré à celui qui instruit, à quelque degré que ce soit, si sa parole est vivante, féconde, vraiment paternelle ou génératrice; car alors il est un délégué de Celui dont toute paternité dérive dans le ciel et sur la terre (Éph. 111, 15), pour transmettre la vie spirituelle et la multiplier dans les âmes, comme les pères naturels sont des canaux par où la source de la vie s'épanche dans le temps, et se répand dans le monde.

L'âme, ou l'œil intérieur de l'homme, en aspect avec la lumière et touché par son rayon» soit à travers les

326 DE l'entendement, de L^IMAGINATION,

organes des sens, soit au moyen de rintelligence, réagît et rayonne vers la lumière et vers l'objet qui l'envoie. De cette action et réaction résulte une pénétration mutuelle. Les deux rayons se croisent, et par leur identification se produit le type de l'objet vers lequel l'âme a dirigé son regard. Ce type, conçu et posé dans l'entendement, vit, se nourrit et se développe dans son monde comme le fœtus dans le sein maternel, en vertu de la force plastique inhérente à tout germe et à la forme qui le porte en elle.

La conception spirituelle s'opère d'après la même loi que la conception physique ; la différence n'est que dans les formes. Quelle que soit la nature du sujet et de l'objet, sensible ou intelHgible, il faut nécessairement qu'ils entrent dans un rapport intime *, il faut que leurs rajons se pénètrent et s'identifient instantanément, afin de constituer un troisième terme qui les reproduise l'un et l'autre, et qui soit en raison composée de ses deux facteurs, comme le produit de la multiplication est le résultat de toutes les unités du multiplicande, pénétrées par celles du multipUcateur. Dans toute génération chacun des deux termes, qui y concourent, coopère avec toutes ses puissances, avec tous les éléments de son existence, et c'est pourquoi se retrouvent dans le produit commun les traces et comme l'effigie des deux, combinées, fondues ensemble avec la prédominance de l'un ou de l'autre» Dans la concep-

tion intellectuelle, Tobjet agit par son rayonnement : rayonnement de lumière physique, si c'est une chose sensible -, rayonnement de lumière spirituelle, si c'est un objet intelligible *, rayonnement sonore , pluie de paroles ou rosée d'éloquence, si la fécondation doit se faire par le langage. Dans ces rayonnements divers, il y a toujours un rayon principal, un rayon recteur qui en fait l'axe, et qui allant directement au foyer même de lentendement, sans être ni réfléchi ni réfracté parce qu'il tombe perpendiculairement, perce, pénètre, porte la vie, féconde, Mais l'action de l'objet n'est puissante, efficace, qu'autant que le sujet y correspond, que s'il est en aspect avec l'objet, et que par une réaction analogue, il se mette effectivement en conjonction avec lui. C'est ce qui arrive par. la direction du regard de l'âme; que ce regard se porte au dehors, par l'œil organique, pour se poser dans l'objet qui le pénètre, qu'il s'élance avec ardeur par l'intelligence vers l'idéal qui le touche et l'illumine, ou bien qu'il réagisse par l'ouïe vers la parole, que l'esprit absorbe avec amour. On peut donc dire en toute vérité que Thomme est la mère de ses idées, puisqu'il les conçoit toujours sous une influence génératrice, et il ne devient père spirituellement, ou n'engendre à son tour par l'esprit, que s'il émet par la parole ce qu'il a conçu, et porte ainsi par l'expression de l'idée dans l'entendement d'un autre la lumière qui l'a éclairé, la vie intellectuelle qui l'a pénétré lui-* même.

Du reste, ici comme dans l'ordre physique, les voies, les moyens et les moments de la conception ont tou-

3J^ DE L^ ENTENDEMENT, bE L^IMAGINATIÔN ,

jours quelque chose de mystérieux. Elle s'accomplit souvent à Tinstant où Ton s*y attend le moins, quand Tesprit n'y paraissait nullement préparé, et elle ne se fait point quand on le désire le plus, quand on y tend de toute la force de la volonté. L'homme de génie découvre quelquefois àTimproviste une vérité qu'il a vainement poursuivie par la plus ardente, par la plus persévérante méditation. D'autres fois, c'est one chose à laquelle il n'avait jamais pensé, qui se montre à lui tout éclatante de lumière et d'évidence. Il la conçoit en idée sous l'action de cette lumière qui l'investit, et cette idée devient un principe^ dont lui ou d'autres déduiront plus tard de nombreuses conséquences et de riches applications. On dit qu'il a découvert par hasard, parce qu'on ne voit pas les agents supérieurs qui y ont concouru, ni la lumière qui a fécondé son esprit.

L'artiste est saisi soudainement par l'inspiration-, il est pénétré, subjugué, ravi par une puissance supérieure. C'est dans ces moments subUmes, dont il n'est pas le maître, qu'il reçoit la vie et conçoit sous l'influence de l'idéal ce qu'il doit réaliser par les moyens de son art. Son génie, sa muse, son inspiration, de quelque nom qu'on veuille l'appeler, lui vient d'en haut

Vous entendez un homme éloquent,* ministre de la parole sacrée, philosophe, orateur poUtique, avocat, maître d'école si vous voulez, peu importe le degré ou la forme, pourvu que sa parole soit chaude, vivante, pleine de lumière et d'intelligence ou pleine de sentiment et d'àme, et tout à coup vous vous sentez dominé, pénétré, remué \ quelque chose est entré en voos qui a

DE Là Mémoire. 329

illuminé voire esprit ou touché votre cœur. Vous réagissez instinctivement, sans réflexion, presque sans conscience vers cette parole qui vous attire et vous charme; le rayon de la vérité vous atteint au milieu des flots de lumière dont elle vous inonde. Le germe d'une idée nouvelle est fécondé dans votre entendement; vous avez conçu. Tout cela se fait souvent si rapidement, avec un entraînement si vif, que Tesprit n'en sait rien ou au moins n'en conserve point le souvenir, emporté qu'il est aussitôt par d'autres occupations et d'autres soins. Plus tard seulement, quand le germe commence à se développer, à s'organiser et à faire sa forme dans l'entendement , la conception, devenant manifeste, attire à elle comme en un centre l'attention, le travail de toutes les forces de l'esprit, jusqu'à ce que ridée soit mûre pour se produire dans le monde do la lumière, par la parole ou par tout autre moyen d'expression.

Ck)mme l'entendement ne connaît que deux agents fécondateurs, il ne peut y avoir en lui que deux espèces de conceptions : les unes provenant de la lumière physique, émise ou réfléchie par les objets sensibles, ce sont les images; les autres* provenant de lajumière intelligible, qui engendre dans l'entendement les types de l'universel et du nécessaire. Ce 'sont les idées qui correspondent aux idéaux.

330 DE l'entendement, de l'imagination,

Ces deux espèces de conceptions sont aussi différentes entre elles, que les objets qui les produisent. Cependant dans la langue ordinaire et dans la plupart des ouvrages de philosophie on les prend sans cesse l'une pour l'autre, on les appelle en général du nom i'f'dée. Cet abus de mots, qui a sa source dans une confusion de choses, conduit à de graves erreurs, et rend impossible la solution de la grande question de l'origine de la connaissance. On le doit à l'école sensualiste, qui, ne voyant hors de Thomme que matière, en l'homme que sens et sensation, a dû rapporter toute idée à un objet matériel, et l'expliquer par la sensation. Il n'y a pour cette école qu'une source de la connaissance, et tout ce qu'on appelle universel, nécessaire, absolu , n'est qu'abstraction , produit de la raison qui généralise ou transforme le concret en abstrait : explication superficielle qui ne tient pas devant une psychologie sérieuse , puisque l'observation interne constate qu'il y a en nous des conceptions universelles dès leur origine, et qui se présentent tout d'abord avec le caractère de rjnfini et du nécessaire. Telle l'idée de l'Être, source de toute science, l'idée du souverain bien , de la perfection, de l'amour pur ou de la charité universelle, de la justice absolue, principe de la morale, de la vérité éternelle, de la beauté suprême, etc. Ces idées ne peuvent venir par les sens qui ne perçoivent que du fini, du particulier, du contingent 5 et s'il n'y a que du fini datns les perceptions sensibles, comment la raison pourrait-elle en abstraire ou en extraire l'infini? Elles se forment donc par une autre voie ^ elles

DE LA Mémoire: 331

sont produites par d'autres objets qui n'agissent point sur les sens, mais dont la lumière et l'influence entrent en nous par l'intelligence. Or, si des images, qui existent dans notre entendement , nous concluons l'existence des objets extérieurs qui les produisent , pourquoi les idées ne nous conduiraient-elles pas à la même conclusion? Elles ont nécessairement leurs causes hors de nous comme les images, et par conséquent l'existence spirituelle des idéaux ou des êtres intelligibles est tout aussi fondée en raison que celle des corps ou des êtres physiques.

Du reste , d'un côté comme de l'autre, la conviction de l'existence n'est pas le fruit d'une conclusion de la raison. Elle accompagne nécessairement la perception, soit sensible, soit intelligible, et elle échappe à toutes les preuves rationnelles. Celui qui a vu une fois par le regard de l'intelligence l'idésj du bien , du vrai ou du beau, et qui en a senti l'action, croit à l'existence d'un Bien absolu, d'une Vérité universelle, d'une Beauté suprême, autant qu'à sa propre existence, autant qu'à l'existence des choses de ce monde, plus même ;.car les idéaux lui apparaissent avec toute la splendeur de la perfection , avec tous les caractères de l'infini, comme impérissables, éternels^ immuables, comme ne pouvant pas ne pas être, tandis que les choses sensibles sont phénoménales, contingentes, passagères. C'est de l'existence bien constatée des idées que la raison a tiré le plus fort argument pour l'existence de Dieu, l'argument ontologique et psychologique à la fois. L'homme a l'idée de l'infini. Cette idée ne peut lui venir ni des sens , ni

332 DE l'entendement, de l'imagination, par abstraction , ni de lui-même, puisqu'il est un être fini. Comme fait, elle doit ayoir sa cau^; sa cause n'est point en nous, n'est point nous, donc elle existe hors de nous, et au-dessus de tous les êtres finis-, donc il y a un être infini qui produit en nous l'idée de Tinfini \ donc Dieu existe, et il est en rapport avec nous, puisque son idée est eh nous. Tout le système établi dans les méditations de Descartes, en ce qui concerne l'existence de Dieu et du monde, repose sur ce raisonnement, qui du reste avait déjà été développé dans le Mbnohgium de S. Anselme.

Dans le dernier siècle, il s'est engagé une discussion assez vive entre quelques philosophes, au sujet des images provenant de la perception externe. L'école écossaise, représentée parle docteur Reid, a attaqué fortement ce qu'elle a appelé la théorie des idées (elle aurait dû dire des images), établie par Locke et poussée ensuite à ses dernières conséquences par Hume, dans la vue de justifier le scepticisme. Hume disait : d'après Locke, nous ne voyons pas les objets eux-mêmes, mais seulement les idées ou images formées en nous. Or les sensaliops que les objets nous font éprouver, ne peuvent en aucune manière leur ressembler ; donc nous n'avons aucun .motif de conclure de l'idée à l'objet, et ainsi nous ne pouvons réellement connaître et aflBrmer que ce qui est en nous ou nos propres modifications. Donc, concluait-il, l'homme ne pouvant juger que ce qu'il connaît et ne connaissant que ce qu'il sent, il n'existe en efiFet pour lui ni corps, ni esprits, ni âmes, ni substances', ni causes, mais seulement des phéno-

mènes et des sensations. Reid a pris à cœur dans tous ses ouvrages de combattre cette conclusion de Hume, et il a cru la ruiner par la base en niant le principe, à savoir, Texistence de Tidée ou de l'image dans la perception externe. Il a soutenu que cette image n'existe pas dans la réalité, que c'est une hypothèse inventée par les philosophes pour expliquer la forma* tion de la connaissance sensible, et qui, loin de Tex* pliquer, en avait au contraire compromis la certitude, en fournissant au scepticisme son plus spécieux argu* ment. Reid affirma que l'objet est perçu directement, sans l'intermédiaire d'aucune image, et il en appela, pour prouver cette assertion, au consentement de tous les hommes, qui croient voir la chose elle-même et non sa représentation.

L'école écossaise, et ep France ceux qui Vont prise pour maîtresse et pour règle, ont adopté cette déci* sion. Ils l'ont même prônée comme une découverte, et l'on a fait à Reid une grande gloire d'avoir réfuté complètement le scepticisme de Hume en renversant la théorie lockienne des idées. Il y a eu beaucoup de légèreté et peu de sens philosophique dans ces assertions. Reid n'avait rien découvert de nouveau^ il avait tout simplement posé en fait de sens commun , en premier principe, comme il dit , la croyance de tous les hommes à l'existence du monde extérieur. Quant à Texplication du fait, ce qui eût été vraiment une ceu^ vre philosophique, il n'en donna aucune, pas plus que ses successeurs. Il a dit superficiellement ce que Kant a exposé d'une manière profonde, savoir que, quand

334 DE L ENTENDEMENT, DE l'iMAGI NATION,

nous percevons par les sens les qualités des choses, les phénomènes, notre esprit est invinciblement porté par les lois de la substance et de la causalité qui lui sont inhérentes, à admettre qu'il y a sous ces qualités une substance analogue à leur nature, et dans cette substance une puissance de produire tel effet, de nous affecter de telle manière. A quoi on a répondu, et cette objection bat en ruine la doctrine d'Ecosse comme celle de Kœnigsberg, d'abord que la perception sensible est un pur phénomène, une apparence qui dépend du sujet, de l'objet et de leur rapport; puis, que les lois et les catégories de l'entendement, en vertu desquelles nous affirmons la substance et la causalité externe, étant propres au sujet, n'ont en effet qu'une portée subjective, et ainsi point de valeur pour établir l'objectif ou l'extériorité. La solution de Reid aboutit donc au même résultat que celle de Kant. Le subjectivisme et le scepticisme qu'ils ont voulu réfuter l'un et l'autre, se sont trouvés confirmés par leurs attaques. Ces derniers efforts du rationalisme et du sens commun dans la question de l'extériorité, prouvent par leur impuissance qu'il y a des choses que l'homme ne peut pas plus établir que rifuter par sa raison, savoir, les principes mêmes de la raison-, en sorte qu'elle tourne perpétuellement sur elle-même, sans point de départ et sans terme, quand elle veut se les démontrer, La philosophie rationnelle s'est vainement agitée de tout temps dans ce cercle vicieux, et on ne peut l'éviter ou en sortir que par le procédé transcendantal décrit plus haut , procédé enseigné à

l'homme dès Torigine par son Auteur, qui s*est fait cod* naître avec certitude, au moyen de sa lumière et de sa parole.

La force plastique inhérente à Tentendement , par laquelle Tesprit reproduit la représentation des choses qui ont agi sur lui, ou forme, avec les matériaux fournis par les sens, des combinaisons d'images qui n'ont point de modèle dans la nature, s'appelle imagination. L'imagination est, à proprement dire, la puissance réfléchissante du miroir intellectuel. Sa perfection, comme celle du miroir, est d'être pure et nette, afin que la lumière que les objets y envoient, n'étant point troublée dans son action, y forme des conceptions légitimes, des types vrais et exacts. Quand l'entendement est obscurci , et il l'est quand les passions agitent l'âme, la lumière perd pour lui sa vertu et son éclat , et son action sur lui ne pouvant plus être régulière , il en résulte des générations illégitimes , des conceptions bâtardes et fausses, quelquefois des monstres.

L'imagination , considérée comme faculté de l'âme, est inhérente à l'entendement, ou plutôt c'est l'entendement lui-même, en tant qu'il conçoit les choses en images, ce qui est une de ses manières de concevoir.

336 DE l'entendement, de l'imagination,

Quand nous nous représentons en esprit un objet absent, et que les tableaux de l'objet et les circonstances où nous rayons vu se reproduisent en nous, il y a exercice de l'imagination. Le souvenir des choses sensibles ne se conserve guère que de cette manière, par leurs images; ce qui montre l'importance du sens de la vue pour la formation de la connaissance,, puisque la pensée travaille sur les représentations des objets, plus que sur les objets eux-mêmes. Il arrive souvent que l'imagination excitée agit en nous presque sans le concours de la volonté et quelquefois malgré elle, comme quand un objet nous a vivement frappés, surtout s'il a éveillé dans notre âme un désir, une passion. Son image nous poursuit alors comme un fantôme, et il faut de grands efforts pour nous délivrer de cette présence opiniâtre, que tout ce qui nous entoure conspire à reproduire et à fortifier. Il faut bien que dans ce cas l'objet ait laissé en nous quelque chose de vivant, qui, se remuant dans notre âme comme un germe fécondé dans le sein de la terre, tend sans cesse à s'y enraciner, à s'y développer pour vivre de sa vie et s'accroître à ses dépens. Dans d'autres cas, l'activité de la volonté et d^ l'esprit se môle au travail de l'imagination, soit pour reconstruire l'image ou le tableau, quand nous cherchons à rétablir un souvenir ; soit que nous lâchions de rendre par une image de la nature un sentiment, une idée, une pensée, comme dans toute œuvre de Tart-, soit enfin que Tesprit, voulant manifester une combinaison de pensées qui lui est propre, des aperçus

de rapports, rapproche des images séparées dans la réalité, et en compose un ensemble qui n'a point de modèle au dehors.

L'imagination peut donc être considérée en deux états : comme passive, lorsqu'elle représente purement et simplement les images des objets qui ont agi sur l'entendement par les sens, et alors elle ne fait que réfléchir, à la manière d'un miroir, les rayons lumineux envoyés par les choses ; comme active , quand l'esprit travaille avec son concours, et construit un système, un tout, avec les matériaux qu'elle lui fournit. Dans ce dernier cas , l'imagination ne joue qu'un rôle secondaire, môme dans les œuvres où l'on suppose communément qu'elle a la plus grande part et qu'on appelle de son nom. Mais sa fonction est encore très-importatite, puisque c'est elle qui fournit au ta- . bleau toutes les matières premières, qui prépare les couleurs et donne avec le plan et le dessin les» teintes et les efiFets de lumière.

L'imagination seule ne fait pas plus l'artiste, que la mémoire ne fait le savant. La science s'acquiert par l'intelligence de l'idée, qui domine et explique les faits, plus que par la capacité de retenir les faits et les dé* tails, bien que cette capacité ait aussi une grande uti- Uté. De même le génie de l'art n'est pas dans la faculté de reproduire un tableau, de le colorier vivement, de décrire avec magnificence, de présenter de brillantes images. Tout cela est indispensable au grand artiste, mais ne le constitue pas. Ce qui fait son génie, c'est Yidée^ et Vidée suppose une haute intelUgence, capable

338 DE l'entendement, de l'imagination,

de voir Tidéal, une sensibilité vive et profonde pour le sentir, un entendement pur pour le concevoir, un jugement droit, un goût délicat pour discerner les moyens les plus propres à en exprimer la conception, à la revêtir d'images, à la manifester par la forme. L'artiste, qui n'a que de l'imagination, péchera nécessairement par la conception, par la composition, par la disposition du sujet, par toute la partie intelligible de l'œu-* vre. Il n'aura ni idée, ni jugement, ni goût -, comme aussi celui , qui aurait ces qualités supérieures sans la puissance de l'imagination , ne serait pas artiste, parce qu'il lui manquerait un des éléments nécessaires de Fart, la partie de la forme, ou la faculté de mettre en tableau, de manifester en images ce qu'il sent, voit et pense. Ainsi la première condition de Fart, c'est le sentiment profond de son objet; la seconde, c'est une conception vigoureuse et saine sous l'influence de Pidéal, une idée vivante ; la troisième, c'est le travail de l'esprit pour mettre l'idée en forme ; et la quatrième, c'est la beauté de la forme analogue à l'idée. L'imagination n'a guère d'influence que dans l'accomplissement des deux dernières. C'est pourquoi les artistes se trompent fort et méconnaissent la dignité de l'art et la sublimité de leur fonction, quand ils croient qu'il suflît d'imaginer ou de peindre la nature pour faire du beau. Le génie n'est pas un miroir, ou c'est un miroir magique qui a la merveilleuse propriété d'embellir tout ce qu'il représente. En lui le réel vient Se fondre dans l'idéal, et c'est ce qui ouvre une.voie de progrès indéfini à l'art, qui, sous ce point de vue, est aussi une

espèce de sacerdoce, de ministère sacré, puisqu'il concourt pour sa part à relever la nature, à la restaurer en y rétablissant l'harmonie et la be^iuté primitive, en la ramenant à son divin prototype, àFidée de son auteur. Les qualités et les défauts de l'imagination ressortant de sa nature, qui est mixte à cause des deux mondes dont elle dépend. Miroir de l'entendement, qui est lui-même la sphère de l'âme ou l'âme déployée dans le cercle radieux de l'intelligence, elle sera toujours en raison de l'âme, de son caractère, de ses facultés et de tout ce qui les modifie. De même que la perfection de la glace provient; des matières qui entrent dans sa composition, de la proportion de ces éléments, et de la combinaison que le feu opère entre eux par la fusion, puis de la manière de couler, de polir, et de toutes les circonstances extérieures qui influent sur ces opérations; ainsi le miroir de l'âme dépend des influences extérieures et physiques, de tout ce qui agit sur la vie morale et intellectuelle par le corps et par les sens, le climat, le sol, la position, le genre de nourriture, la mariière de vivre, toutes les habitudes de l'existence à tel degré de civilisation. Outre ces modifications générales, il y en a encore de particulières qui se renouvellent sans cesse, et qui font de l'imagination de l'homme quelque chose de très-mobile, de très-variable. Tous les états accidentels de la vie, depuis la sensation, le besoin et l'appétit physique jusqu'aux passions du cœur, aux opinions de l'esprit et aux sentiments de l'âme, avec les mille circonstances qui s'y rattachent, vont se réfléchir dans l'imagination, et la

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teignent pour ainsi dire de leur couleur. Alors tout ce qu'elle conçoit et représente prend cette teinte, et Tesprit est exposé à voir les choses sous un jour faux, ou au moins d'une manière partiale et exclusive. Gela est surtout remarquable dans la passion, qui, comme son nom rindique, nous rend pas^fs sous Faction d*uD objet. La volonté, l'intelligence, l'esprit, l'entendement, tout en nous est dominé par cet objet, et ainsi ce qui pénètre d^ns notre intérieur, comme ce qui en sort, subit son influence et est marqué de son caractère : comme on voit un homme possédé par une idée fixe, qui n'a de réalité que dans son esprit, rapporter tout ce qu'il sent, pense et fait à cette idée, et tout apprécier par elle. La passion a aussi son idée fixe, et c'est pourquoi elle est une espèce de folie. Celui, dont elle agite le cœur, a nécessairement l'esprit troublé, l'entendement obscurci, l'imagination confuse -, il est incapable de bien voir les choses, de les concevoir régulièrement, de se les représenter exactement, de les penser sainement. Dans ces cas, la lumière tombe sur le miroir de l'âme comme sur la surface d'une eau. remuée par le vent, comme sur une glace impure ou ternie. Les images ne peuvent être qu'inexactes, fausses, bizarres, sans rapport à la réalité, et de là les conceptions anormales, prodigieuses, chimériques, les espèces de monstres qui naissent. dans Timagination de l'homme, sous l'influence de l'amour et de la haine, de l'espérance et de la crainte, de la colère, de Tambition, de la superstition, du fanatisme et de toutes les passions qui boule^ versent Tàme.

L'homme ne peut concevoir et penser ce qui existe, que sous les conditions de l'existence, et c'est pourquoi les lois du monde deviennent les lois de son esprit, quand il conçoit et pense les choses du monde. Or la condition première et absolue de l'existence du monde et de tout ce qu'il renferme, c'est l'espace où il est contenu et le lieu qu'il occupe dans cet espace, ce qui détermine son étendue. Chaque être tient sa place dans le lieu commun, et par son développement ou son extension se fait son étendue ou sa forme propre avec ses dimensions et ses proportions. Cette propriété, inhérente à chaque corps, de remplir dans l'espace un lieu qu'aucun autre ne peut occuper en môme temps, constitue l'impénétrabilité des corps, base de leur individualité.

La conception intellectuelle d'un objet sensible en étant l'image ou la représentation, la conception de l'étendue de l'objet; et de l'espace où il est placé, lui est nécessairement inhérente; ou autrement l'image ne peut se former, sans que la conception de l'étendue et de l'espace ne paraisse. L'espace est la forme pure et nécessaire de nos conceptions, parce qu'il est la cqndi-

342 DE l'entendement, de l'imagination, tion absolue de l'existence. Il y a une étendue intelligible comme il y a une étendue visible et tangible 5 c'est celle qui est propre aux images des choses conçues dans l'entendement. Il y a un espace intelligible, lieu général de toutes nos conceptions, comme il y a un espace physique, contenant général de tous les corps. C'est la forme môme de notre entendement, qui, en tant qu'elle est celle d'un monde, a son extension et ses dimensions.

Il suit de là que les lois de la pensée, les lois logiques, sont au fond identiques aux lois de la nature ; ce sont les mêmes lois, s' appliquant à d'autres objets et opérant sous des formes différentes, et ainsi une logique bien faite doit coïncider parfaitement avec une physique profonde. Vue de cette hauteur, la science de la pensée n'a plus rien d'arbitraire, de conventionnel, d'hypothétique. Elle a son modèle dans là nature , comme tout ce que l'homme invente 5 et les procédés de l'esprit, les opérations de la raison et ses méthodes, trouvent leurs prototypes dans les règles naturelles de la formation et du développement des choses. Ainsi, par exemple, l'étendue est une propriété essentielle de Texistence-, car un être ne commence à exister qu'en se développant, c'est-à-dire en sortant du germe où il était contenu virtuellement pour se poser au dehors, et se manifester dans une forme. Le point mathématique, d'abord imperceptible, invisible, abtmo

mystérieux où sommeille la vie, s'ex-tend en rayonnant, se déploie et constitue sa sphère avec ses dimensions et proportions. Tout corps vivant se fait donc son étendue : il n'existe qu'à cette condition. C'est pourquoi nous ne pouvons nous représenter une existence quelconque, sans que la conception de l'étendue et de l'espace ne s'y trouve nécessairement impliquée.

Il faut distinguer deux espèces d'étendue et d'espace. L'une tombe sous nos sens, nous la. percevons à la fois par le toucher et par la vue ; c'est l'étendue visible et tangible que nous attribuons aux corps, aux clK)ses matérielles. L'autre échappe à la perception externe 5 mais elle apparaît au sens intérieur, è la conscience, toutes les fois que nous nous représentons dans l'entendement soit les objets physiques qui ont affecté nos sens, soit les objets spirituels et métaphysiques qui se laissept symboliser ou revêtir de formes dans le miroir de l'imagination. Celui qui observe le ciel et les astres, qui connaît les lois de leurs mouvements, porte dans sa tête le système du monde -, il embrasse dans son horizon intellectuel le monde planétaire avec toutes ses parties et leurs rapports, avec leurs dimensions et leurs proportions, puisqu'il peut les calculer rationnellement et les déterminer dans son imagination. Il y a donc en nous un espace imaginaire, spirituel, intelligible, comme on voudra l'appeler, mais enfin un espace qui a tous les caractères de l'étendue extérieure, sauf celui d'être perceptible aux sens externes. De là une multitude d'expressions, usitées dans le langage ordinaire, et qui ne sont nullement des figures ou des métaphores. Un

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esprit vaste, un entendement large, sont à la lettre vastes et larges dans l'ordre spirituel ; comme un petit esprit, un entendement étroit, sont en effet étroits et petits. Car les premiers, par un regard puissant, tracent autour d'eux un immense horizon, dans lequel ils embrassent beaucoup de choses, et où peuvent se former et se déployer des conceptions grandioses. Les seconds, qui ont la vue courte, s'enferment dans un cercle resserré, et par conséquent ils ne peuvent ni voir loin, ni concevoir grandement , ni saisir un grand nombre d'objets à la fois. Certes on peut parler de la hauteur, de la largeur, de la profondeur d'une pensée, sans prétendre pour cela qu'on doive la mesurer au pied et à la toise. Il y a donc une grandeur spirituelle, avec ses dimensions, ses proportions et ses rapports, qui ne sont point les dimensions, les proportions et les rapports de la grandeur matérielle. Mais entre ces deux ordres de choses dont se compose Tunivers, il y a une analogie intime, une correspondance continuelle, en sorte que les mômes mots sont employés avec justesse pour les désigner, malgré la diversité de leurs formes. C'est surtout dans l'imagination de l'homme que ces deux mondes se rencontrent et se pénètrent, se reflétant pour ainsi dire Tun dans l'autre avec leurs propriétés, leurs qualités, leurs formes et leurs lois, devant l'œil de l'esprit qui cherche à les expliquer l'un par l'autre.

DE LA MÉMOIRE. ^të

La conception de l'espace n*est point un produit de la sensation ni de l'abstraction rationnelle. Elle se forme spontanément, aussitôt que Timaglnation entre en exercice el avant toute réflexion. Elle est à priori en ce sens qu'elle n'est ni déduite ni induite, et que l'expérience, bien que nécessaire pour la faire naître, n'ajoute rien à l'évidence et à la certitude qu'elle porte avec elle. Elle est la base des axiomes et des définitions géométriques. Élevée à l'infini par l'intelligence, faculté de l'universel et de l'absolu, elle devient l'idée de l'immensité ou de l'étendue sans bornes, qui dépasse les sens, l'imagination et la raison.

La psychologie expérimentale doit constater l'apparition de la conception de l'étendue et de l'espace, en expliquant la faculté de l'esprit qui sert principalement à la former. Elle y reconnaît à son origine ce caractère de nécessité, d'universalité qui distingue tout ce qui n'est pas phénoménique ou abstrait. Ainsi se montrent primitivement toutes les conceptions pures, qui servent de bases à la connaissance humaine; ainsi se fondent tous les jugements synthétiques à priori , principes de la science et des sciences. Dans la logique, nous examinerons la valeur de ces conceptions et de

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ces jugements, comparativement aux conceptions empiriques, aux notions abstraites et aux propositions contingentes et relatives \ et quand dans la psychologie transcendante nous considérerons l'intelligence plus à fond , dans son rapport avec son principe subjectif et objectif, nous parlerons plus au long de Vidée de l'immensité ou de l'espace pur, produite, comme toutes les idées, par l'action de l'infini se réfléchissant dans notre âme sous plusieurs formes, variées quant à leur mode d'expression , mais unes par ce qu'elles expriment.

Le temps est aussi une condition nécessaire de l'existence ; car toute existence créée se pose par développement, et le développement se fait par succession. Tout est donc temporaire dans le monde. Le monde lui-même est une figure qui passe. Comme il y a une vie générale de la nature dans laquelle est comprise la vie de chaque être particulier, ainsi il y a un temps commun , déterminé par le mouvement ou le développement de cette vie commune, et où chaque être se fait son temps propre ou sa durée. Dans chaque existence , néanmoins, il y a quelque chose de fixe et de un qui persiste sous les variations de la forme, au milieu de la succession du temps, et qui constitue l'identité de l'être dans les phases de sa durée.

Dès qu'un germe est animé par la vie, il évolue^ rayonne , se développe. L'eflfet du développement est de poser au dehors, d'exposer ce qui était enveloppé ou enfoui au dedans, de faire passer la puissance en acte, de réaliser ce cpii était virtuel. La vie va donc partout de l'être à l'existence, de l'obscur au clair, de la nuit au jour, des ténèbres à la lumière, du métaphysique au physique. Tout ce qui se manifeste est lumière, et toute lumière est développement. C'est pourquoi la Genèse, décrivant la création et ses périodes, dit de chaque jour qu'il fut fait, du soir au matin ; expression très-profonde dans sa simplicité , parce qu'elle indique exactement la marche des choses. L'Évangile, complément de la Genèse, annonce un dernier jour où tout ce qui était caché sera mis en lumière , et ce jour, qui sera la consommation des siècles , sera aussi le dernier de la création temporaire. Car alors tout ce qui avait été mis dans chaque être sera manifesté ; toute semence aura donné ses fruits ; toutes les conséquences seront déroulées et comme épanouies, en liaison évidente avec les principes qui les auront posées. Ce jour est appelé le jour du Jugement dernier, et cette dénomination est de la plus grande rigueur, môme aux yeux du philosophe, puisqu'en effet,, en ce jour il sera rendu à chacun suivant ses œuvres, ou plutôt ses œuvres lui reviendront avec tout ce qu'elles auront produit , et il devra en porter les suites, parce qu'il en a été l'auteur. A chaque cause seront attribués et restitués les effets qui en seront sortis , non-seulement pendant l'existence individuelle de ia cause, mais

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encore i travers la suite des temps jusqu'à la fia. Or ces effets paraissent successivement *, ils se poussent pour ainsi dire Tun l'autre, et forment une chaîne mouvante de phénomènes dont la succession , non interrompue tant que la vie est en exercice, constitue le temps. On ne peut concevoir l'anéantissement, ou plutôt la cessation du temps , que par la terminaison du développement , quand l'être est pleinement manifesté par une forme adéquate à son fond. Le caractère du temps est la mobiUté, comme l'immutabilité est celui de l'éternité 'j stabilité parfaite, fixité inébranlable que nous ne pouvons nous représenter en union avec la vie dans notre état présent, oii le temps est la forme nécessaire de notre manière d'exister, de concevoir et de penser. A Dieu seul, à Celui qui est par lui-même et qui n'attend point son complément d'un développement successif, mais qui jouit éternellement de la plénitude de sa nature, appartient essentiellement cette sainte immutabilité 5 et la créature y participe par la communication de sa grâce, par l'effusion volontaire de son amour, qui peut seul remplir le vide de Tâme et compléter son existence.

(iC temps, comme succession , est une transition , un passage, un mouvement continu. Donc tout ce qui vit sous sa loi , ou par développement , est dans une mobilité perpétuelle, dans une incessante agitation. C'est pourquoi il n'y a ni repos ni stabilité à opérer ici-bas, où tout ondule comme une mer soulevée, fuit comme le courant du fleuve, file comme Tétoile qui tombe. Aucune existence n'y reste stable et ferme -, elles nais-

DE LA MÉMOmE. 349

sent et périssent, croissent et décroissmt^ elles ne vivent qu'en mourant^ traversant rapidement la scène du nionde qui change elle-même à chaque instant. L'homme est bien insensé d'attacher son désir, son cœur, son bonheur à ce qui passe, et de s'imaginer trouver du repos et une joie durable dans ce qui lui échappe sans cesse. Son âme, faite pour Tinfini, s'efforce de le saisir dans ce qui est fini. L'illusion de toutes les passions humaines est de croire le posséder, d'espérer en jouir, quand tous leurs efforts n'aboutissent qu'à en poursuivre vainement l'ombre. La parole chrétienne qui proclame si haut et de tant de manières la vanité des choses terrestres, pour empêcher l'homme d'y poser son cœur, et pour le tourner vers ce qui est éternel y est donc profondément philosophique. La morale sublime qui en ressort, et qui prêche à l'homme, comme la voie de la perfection et du bonheur, le renoncement volontaire à tout ce qui passe, n^est donc ni une exagération pieuse, ni un luxe de morale. C'est l'application logique des données de la science la plus profonde de la nature et du monde à la conduite de l'homme et à la direction de sa vie.

. Chaque existence se fait son temps par la succession de son développement, bien que toutes n'en aient point la conscience: comme chacune se fait son étendue ou sa forme propre, au milieu de l'espace général. La durée particulière de chaque être constitue son âge. Elle s'apprécie par comparaison avec le temps plus général du monde auquel les existences appartiennent ; car chaque monde a sa vie propre, générale relativement à tout ce

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