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CHAPITRE V

Comment le type et la race se perdent dans les aristocraties. — Les riches héritières. — Les changements de noms.

C'est dans les questions qui touchent à l'aristocratie que Ton voit combien les notions les plus élémentaires de physiologie * les vérités d'ordre naturel sont aisément méconnues par les politiques.

L'aristocratie se perd par l'avidité d'argent. Comment cela ?

Elle épouse de riches plébéiennes. Rien de mieux. Mais elle croit conserver l'ancien type nobiliaire ou gentillâtre. Là est l'erreur. La nature reprend ses droits. Dans ces mélanges formés par la seule cupidité, il n'y a plus ni le type aristocratique, ni le type plébéien. Le produit est un métis qui n'appartient plus aux races fortes du peuple, ni aux races élégantes de la gentilhommerie moderne.

Nulle idée plus fausse que celle-ci, à savoir, que le père seul fait la race. Tous les jours, on voit des hommes dont la mère est plébéienne, se figurer qu'ils sont patriciens. Rien de plu* commun en France que cette absurdité physiologique. Le fils né de ce mélange croit ne porter en lui que le type de son père. Tel se croit de la famille des grands ducs parce qu'il renie en lui le côté maternel. « Je ne connais pas les parents c de ma mère, » me disait l'un d'entre eux.

Suffit-il donc de renier tout un côté de ses origines, pour l'effacer de ses traits, de son tempérament, de son naturel? Non; cette descendance que l'on renie, persiste ; elle se mêle aux pensées comme aux actions de chaque jour.

De là naissent des générations, qui reniant la moitié d'elles-mêmes, portent en elles leur propre destruction; ni aristocratie, ni peuple. Semblables à ces chevaux en qui toute race a disparu et dont on ne sait que faire. Esprits décousus, ces hommes ne peuvent revenir à l'unité. Ils ne sont que contradiction. L'esprit de suite manque, la tradition encore plus. Reste la prétention, et comme conséquence nécessaire la déclamation et la ruse, qui deviennent pour eux leur art et leur seconde nature.

M me de Grignan donnait déjà le secret de cette décomposition, quand pour s'excuser d'avoir

marié son fils à une bourgeoise, elle disait : « Il faut mettre du fumier sur les bonnes terres. »

Avec cela, elle croyait maintenir intact le type des Grignan ; comme si la mère et les aïeux de la mère ne comptaient pour rien dans la constitution de ses enfants !

Ceci explique pourquoi le caractère disparaît si entièrement dans ce qui était autrefois le monde .

Les anciens qui savaient ce que c'est que noblesse et aristocratie héréditaires, tenaient compte de l'origine maternelle autant que de l'origine paternelle. Chez les Etrusques, le nom d'un homme se composait des deux noms réunis de son père et de sa mère. Chez nous, la mère ne compte pas, si elle est née du peuple. Voilà pourquoi nos prétendues aristocraties sont boiteuses. Ce qui leur manque le plus, c'est la race.

A mesure que les fils de famille se ruinent, ils ont pour ressource d'épouser des filles, grandes héritières. Or, qu'arrive-t-il ? Une chose étrange. Les riches héritières sont stériles. Elles se marient aisément, mais ce sont elles qui ont la plus faible chance de laisser des descendants (1). Té-

(1) « Les nouvelles familles de la pairie ont ainsi une grande chance de s'éteindre dès la première ou la seconde génération.* A. deCandolle, Histoire des savants, p.388.Galton, Hereditary Genius. 1869.

moin l'Angleterre ; les pairs anglais dont la famille a promptement disparu, sont ceux qui ont épousé de riches héritières. Fait singulier dont l'histoire naturelle donne l'explication. Ces filles, en effet, ne sont riches, que parce que leurs frères et leurs sœurs sont morts avant elles, et leur ont laissé l'héritage ; ce qui prouve qu'elles appartiennent à un sang pauvre et qu'elles portent en elles un principe de stérilité ou un germe de mort précoce.

Il s'ensuit que la population n'augmente guère que par les masses du peuple. C'est l'effet du petit nombre des naissances dans les familles riches ou aisées. D'où cette seconde conséquence, que ce qu'on appelle noblesse est formé des entrailles du peuple. Il n'y aurait plus, depuis longtemps, le moindre vestige de gentilhommerie, si ce que nous appelons de ce nom ne naissait pas des masses.

Si le duc de Saint-Simon reparaissait dans le monde, combien de noms authentiques de familles retrouverait-il? A peine un sur cent.

Les grands seraient pour lui ce qu'il appelait des gens de peu ou de rien.

En présence des classes qui se disent supérieures, le peuple se laisse quelquefois imposer par une apparence d'antiquité. En entendant des

noms anciens, il croit avoir affaire à d'anciennes

origines. Qu'il changerait bientôt de sentiment, s'il pouvait savoir combien ces anciennes couches sociales sont nouvelles, comme elles datent d'hier, comme cette prétendue antiquité est une pure fiction ! Regardez à travers ce déguisement, vous trouvez le peuple non d'hier, mais d'aujourd'hui.

Souvent j'ai observé ce manège. Un paysan a deux fils. De l'un, il fait un prêtre, curé de son village, et aussitôt, de cette hauteur mystique, celui-ci passe au mépris de son origine. Voilà une des colonnes des hautes classes . Quant au second de ses fils, le paysan l'envoie encore en veste au collège. Celui-ci, fort de cette grandeur, ne connaît, n'estime plus que les grands. Il renie les siens. Le voilà entré dans la classe dirigeante et bientôt dans l'aristocratie. Il s'est lavé les mains. Il a ses clients. Quelle élégance ! s'écriet-on, quelle carnation ! Quel type achevé du seigneur d'autrefois !

Balzac dans ses romans a fait une physiologie souvent fictive. Partout où il rencontre un nom nobiliaire, il s'extasie sur la distinction des traits, sur la transparence de la peau. Pure duperie! Ce qu'il fallait voir, c'est tout le contraire: sous de grands noms empruntés le visage plébéien; sous le nom de M. et M me d'Escarbagnac, la figure, le sang, l'aigre fausset de Turcaret ou de Frontin.

Voilà où est l'originalité* la vérité.

Ainsi, par l'histoire naturelle, nous découvrons ,;

que ce qu'on nomme aujourd'hui aristocratie héréditaire est le plus souvent une illusion pure, puisqu'il est démontré que les familles historiques ont duré moins de trois cents ans. Les familles des Francs avaient déjà disparu au neuvième siècle. Celles des croisés du douzième siècle avaient fini d'exister au seizième. Que parle-t-on des fils des croisés? Politique fondée sur une physiologie fausse. Ni dans un camp, ni dans un autre, le caractère cérébral du croisé n'existe plus chez personne.

Par cette extinction rapide des anciennes familles, il est clair que la réaction n'est pas une tradition des aïeux. Ce n'est pas le sang des croisés qui circule dans les veines des réacteurs modernes; c'est bien un sang de plébéien.

Si la réaction était un fait d'atavisme, on trouverait les qualités des anciennes races. Mais ces qualités ne se retrouvent pas. Ce sont tous les tempéraments plébéiens qui sont rassemblés sous le masque aristocratique. Le gentilhomme a disparu, le plébéien renégat s'est mis à sa place, et lui a pris ses titres.

Quel est aujourd'hui le tempérament desgrandes réunions d'hommes? L'emportement à tout propos, la déclamation, le tumulte, c'est-à-dire les

marques de la multitude, voilà le parti des grands. Où est, au contraire, la froideur, l'esprit contenu, la réserve, la domination de soi-même? Dans le parti du peuple. Tant il est vrai que l'hérédité physiologique n'est plus pour rien dans la différence des classes. Les plus élevées changent à leur gré de tempérament parce qu'elles n'ont plus celui des ancêtres.

Avec les familles elles-mêmes, se perdent les noms de famille, dans un temps assez court.

Il faut des noms nouveaux pour remplacer les anciens. Mais d'où viennent ces noms nouveaux ? Découverte surprenante ! ils viennent en premier lieu des enfants trouvés, qui, n'ayant pas de noms de famille, en reçoivent de fantaisie. Ainsi, ces pauvres êtres sans parents, sans origine connue, voilà, la source où se recrutent en grande partie les nouveaux noms qui ne rappellent aucun passé. Cette création compense l'extinction inévitable des anciens noms de famille (1).

Il est une autre origine de noms nouveaux, et celle-ci est inépuisable comme la vanité d'où elle descend. J'ai vu ce jeu se répéter mille fois.

Un homme sort de la glèbe ; presque aussitôt il change de nom. Gomment cela ? Au nom de ses

(1) < Les noms de famille sont ordinairement recrutés : 1° par les enfants trouvés, etc.» A. de Gandolle, Histoire des sciences et des savants, p. 386-389.

honnêtes parents, ouvriers, paysans, petits marchands, il substitue celui du moulin qu'il a acheté, du hameau où il est né, et voilà un homme descendu des croisés. Le lendemain, il a ses armoiries. Quelle large base à une aristocratie historique, à ce que les uns appellent les grands seigneurs, et les autres les barons sans-culottes !

Race sans aïeux qui n'est ni du peuple, ni de la bourgeoisie, ni de la ville, ni de la cour ; fan- . tome plutôt que réalité, poussière, qui n'a jamais vécu, morte avant que de naître. Est-ce sur cette poussière, Athéniens, que vous comptez asseoir l'oligarchie des Eupatrides?

Rien ne corrigera-t-il le parvenu de la manie de changer de nom, de s'en fabriquer un de fantaisie, auquel ne manque jamais l'oripeau gentillâtre?

Vivre sa vie entière sous un faux nom de bourgeois-gentilhomme, s'attacher ce mensonge sur la figure, l'incruster dans sa propre chair, se couvrir de cette lèpre jusqu'à la mort, emporter ce masque dans le tombeau ; comprenez- vous quelle cause de duplicité et de dépravation pour un individu et pour une famille? Cette cause, agissant jour et nuit, doit produire à la longue des hommes-mensonges ; elle finit par armorier et blasonner jusqu'au crime.

Je ne puis oublier qu'un jour, visitant le bagne

de Toulon, on me montra sous son habit de forçat le fameux comte de Sainte-Hélène. Il avait vraiment grand air sous son bonnet vert et sa souquenille de galérien. Gomment se trouvait-il là ? Il s'appelait Gogniard et il avait été domestique du comte de Sainte-Hélène. Ayant tué son maître, il lui vola ses titres , et joua très-bien le rôle de comte. Par malheur, au milieu de ses grandeurs, il fut reconnu par un garde-chiourme et rejeté au bagne. Quand je le vis, il était attaché à un compagnon def chaîne, et, du haut d'une estrade, il semblait encore commander.

— C'est vous, lui dis-je, qui êtes le comte de Sainte-Hélène ?

— Oui, monsieur, me répondit-il ; toujours enchanté d'avoir affaire aux honnêtes gens !

Il allait continuer quand son compagnon l'entraîna avec un grand bruit de chaînes et de ferrailles.

Une société composée de plébéiens qui renieraient le plébéianisme, c'est ce que j'appelle une société de parvenus. Elle étonnerait le monde par ses contradictions. Elle en serait le fléau par sa stérilité. Pourquoi ? Parce qu'en reniant ses origines, elle soterait sa. raison d'être. Sans passé, elle n'aurait pas de présent. Nul être sur la terre qui n'ait ses ancêtres. La société dont je parle, n'osant avouer les siens, se placerait en

dehors de toutes les conditions de la vie ; sans pères, sans aïeux, elle n'aurait pas même la consistance de l'éphémère. Chez elle tout serait faux : son éloquence, déclamation ; son esprit, mièvrerie ; ses manières, affectation ; son art, palinodie. Née çlu vide, elle mourrait dans le vide ; impuissante même à se reproduire.

Rien de monstrueux qui ne puisse arriver dans des sociétés de ce genre.

Le tempérament national surtout s'y effacerait comme une ombre qui passe sur la terre.

Où m'avez-vous transporté les yeux bandés pendant la nuit? Quel est ce pays où nous avons abordé ? Quels sont ces hommes ? A quel peuple appartiennent-ils? Je n'entends point leur langage. Tous mes efforts sont vains pour comprendre ce qu'ils veulent dire par ces cris déchaînés. Hier j'étais eh France; aujourd'hui je me réveille dans une terre inconnue qui, sans doute, est aux antipodes. De grâce, apprenez-moi son nom. A quelle latitude la placent les géographes? Non-seulement vous m'avez transporté dans un monde étranger, mais dans un temps qui n'est pas le mien, qui a disparu depuis mille ans.

C'est donc un rêve qui me poursuit? Je regarde, j'écoute, je vois, j'entends, je frappe des mains, j'appelle et je suis forcé de dire : Non, ce

n'est pas un songe; ce ne sont pas des fantômes. Est-ce donc possible? Oui, cela est possible, cela est.

Prêtant l'oreille à cette langue inconnue, je crois discerner ces mots qui reviennent et frappent les échos : Place aux jeunes ! Parole de vieillard ; parole funeste à tous. De la part des jeunes, elle signifie qu'ils se donnent quelques années à peine pour penser, vouloir, agir, lutter; après quoi, fatigués de ce premier effort, ils se retireront du combat de la vie ; car la carrière ne peut être longue pour ceux qui en rapprochent euxmêmes le terme.

De la part des vieux, ce mot veut dire : inertie, plaisir du far niente , abandon de soi - même , oubli des autres, mort anticipée.

Dans tous les cas, parole sans âme, puisqu'elle nie la puissance de l'âme ; comme si la pensée ne servait de rien à l'homme : comme si le travail de l'intelligence, l'effort accumulé par la raison, étaient une quantité nulle, un pur zéro ; comme si la tête et le cœur avaient disparu et qu'il ne restât que le poing !

Dans un peuple prospère, les générations s'appuient les unes sur les autres. Une même volonté puissante circule d'âge en âge. Personne no songe à réduire la vie nationale à un petit filet de vie qui s'épuise et tarit avec chaque printemps

de Tannée. Les jeunes comptent sur les vieux, et les vieux sur les jeunes. L'idée de les diviser n'a pu naître que dans une crise d'esclavage .

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