CHAPITRE IV
Décadence d'une classe d'hommes.
Ce qui marque la décadence d'une classe d'hommes, c'est lorsqu'elle renie les instincts physiologiques reçus des aïeux. La bourgeoisie et la noblesse moderne sont peuple et ne peuvent être que peuple. Hors de là, tout caractère les abandonne ; il ne reste que la fiction et la déclamation.
c Celui qui ne ressemble pas à ses parents, « disait Aristote, est une sorte de monstre, car « la nature s'écarte en lui de son espèce ; premier « degré de dégradation. »
Appliquez cette loi aux classes d'hommes qui renient leurs parents, vous avez le secret de la décadence des parvenus.
Le principe de beaucoup d'historiens est abso-. lument faux : que la Révolution de 89 a été la lutte entre les Francs et les Gaulois. La physiologie, dit tout le contraire. La noblesse de 89 n'avait
en rien le type des conquérants francs. Elle était plutôt revenue au type dégénéré des Gallo- Romains. Légèreté, suffisance, asservissement à Rome.
Nos races de chevaux du moyen âge, nos fleurs de coursier, ne se retrouvent plus nulle part ; bien moins encore nos races humaines féodales.
La vérité, la voici : Quand la noblesse, en 89, perdit son autorité par les lois, elle l'avait ellemême abolie, en se détruisant physiologiquemenl par les mariages d'argent. Ce n'est pas seulement la révolution politique qui a établi l'égalité dans la loi ; c'est avant tout l'égalité physiologique qui a produit l'égalité sociale. Voilà pourquoi rien ne peut l'anéantir. Il faudrait, pour cela, reconstruire un type physiologique, qui n'existe plus.
La Révolution de 89 a été possible parce que l'organisation physique était devenue la même pour toutes les classes. Si les classes supérieures avaient eu, comme au douzième siècle, des cerveaux plus amples que les inférieures, l'égalité devant la loi n'aurait -jamais pu devenir le dogme de la société nouvelle.
La Révolution n'a fait que constater ce qui était écrit dans la constitution physique de la nation française.
En un mot, c'est le nivellement physiologique qui a amené le nivellement politique et social.
Gomment, demandez-vous, la décadence d'une classe d'hommes peut-elle devenir irrévocable ? Je réponds : Quand les organes mêmes de la pensée sont altérés ou diminués. Mais comment cette altération se produit-elle ? C'est ce qu'il s'agit de voir.
Une chose est certaine. Par l'exercice de la pensée, les organes de la pensée s'augmentent ; le cerveau qui se nourrit de vérités s'accroît. Au contraire, dans l'oisiveté il s'affaisse. Supposez une classe d'hommes, que son intérêt immédiat pousse à rejeter toute vérité ; cette classe ne s'attachera qu'à des idées mortes. Elle se fera une atmosphère de sophismes qui ne fournira aucun aliment vital à son cerveau. Les têtes devenues, vides, elle comblera ce vide par des déclamations auxquelles elle n'ajoutera pas foi ; elle se rendra incapable de faire autre chose que déclamer.
Mais il est périlleux de jouer ainsi avec sa raison. Combien de temps croyez- vous qu'une classe d'hommes puisse impunément violer toutes les lois de l'intelligence, sans atrophier en elle l'organe de l'intelligence ? L'altération est plus rapide que vous n'imaginez.
Je rencontre des hommes qui, depuis plus d'un demi-siècle, n'ont pas acquis une idée, une notion. Comment la faculté de comprendre ne s'oblitérerait-elle pas dans cette désuétude de la pensée ?
Nous accusons leurs intentions, peut-être à tort. C'est l'organe même qui chez eux s'engourdit. 11 y a des fossiles vivants, des pétrifications qui parlent et gesticulent. Vous demandez en quoi consiste la décadence. Je viens de le dire
Voici quelle est la progression du mal : D'abord par la passion, on s'obstine à ne pas voir le vrai; plus tard on devient incapable de le voir. A force de fausser dans le secret de sa conscience l'esprit intérieur, on arrive à fausser l'organe même ; et si, par les mariages entfre des familles imbues delà haine de la lumière, cette prédisposition organique se transmet aux enfants, elle se fixe, elle s'invétère chez eux. La décadence d'esprit devient une décadence d'organe.
Voilà la déchéance d'une race d'hommes.
C'est ce qui est arrivé aux Byzantins. L'habitude du sophisme, transmise de père en fils, avait certainement altéré ou diminué chez eux la masse cérébrale. J'ai dit ailleurs qu'avant et après le Bas-Empire la capacité crânienne n'avait pas été la même(l). L'esprit intérieur qui se construit sa demeure dans le cerveau humain la rapetisse aussi, quand il se renie. Dans ces têtes grêles, étroites des médailles byzantines, ne voyez-vous pas le travail interne et rongeur du sophisme et
(1) Voy. La Création,
du faux ? Je veux bien que la main du sculpteur ait été pour quelque chose dans ces figures diminuées, ces fronts comprimés. Il m'est cependant impossible de ne pas y voir aussi l'effet héréditaire de T esprit byzantin.
Au moyen âge, lorsque la capacité crânienne diminuant encore, les figures humaines des statues se trouvèrent amaigries, émaciées, il ne faut pas seulement l'expliquer par les maladresses d'un art barbare. Les crânes du douzième siècle, mesurés aujourd'hui dans les cimetières, expliquent par leur rétrécissement celui des figures des cathédrales gothiques. L'humanité, en s'interdisant de penser pendant mille ans, avait réduit pour le plus grand nombre la masse cérébrale.
Ainsi, selon les époques d'intelligence ou de sommeil d'esprit, le type physiologique s'enrichit ou s'appauvrit. L'évolution ou la dépression cérébrale correspond aux époques de grandeur ou de décadence des classes comme des empires.
Avertissement aux classes supérieures de nos jours. Elles sont précisément à cette. limite extrême où l'organisation physique oscille encore entre la régénération et l'irrévocable déclin.
Tous les jours, je me demande quelle peut être 1 influence permanente du mensonge sur l'organisation physique. Il n'est cerveau humain qui de
père en fils puisse résister à l'emploi obstiné de l'art de mentir.
Cette influence est bien pire que celle de l'alcool ou de l'opium.
Dans la décadence d'une classe, voici, au point
de vue physique, les premiers signes de la dégénérescence : le regard éteint et que la colère même ne parvient pas à faire revivre. Plus de physionomie. La face, non impassible, mais inanimée ; la calvitie précoce. C'est surtout par l'organe de la voix que se trahit la dégénérescence physique. Écoutez cette voix criarde, écorchée qui n'a presque plus rien d'humain. Un degré de plus, c'est celle de l'anthropoïde.
Au point de vue moral, ce qui périt d'abord, c'est la hauteur de la pensée. Les classes élevées reprennent dans leur décadence plusieurs des caractères des peuples incultes ; par exemple, elles ne peuvent plus comprendre la générosité, ni la pitié, ni la clémence. Est-ce par l'effet de ce que les naturalistes appellent régression vers le type de l'âge de pierre ?
Nous ferons des lois de vengeance, disent-elles. Si les Australiens parlaient de loi, ils ne parleraient pas autrement.
C'est ainsi que sous le masque civilisé reparaît soudainement le barbare.
Quel serait le remède à cette dégénération mo-
raie? L'éducation. Or c'est précisément l'éducation qu'une classe en décadence rejette avec effroi.
C'est par la tête que périssent les peuples. Les classes supérieures déclinent longtemps avant le gros de la nation. Celle-ci peut encore subsister dans ses masses, quand les classes aristocratiques ne sont plus que l'ombre d'elles-mêmes.
C'est toujours par le haut que commencent la corruption et la mort : dans la nation par les classes élevées, dans celles-ci par les parties nobles de la nature humaine.
Quand une aristocratie a été longtemps dominante, elle empêche le peuple de naître et de grandir, comme les grands arbres touffus empêchent les petits de croître à leurs pieds. L'arbre abattu, tout est mort autour de lui. L'aristocratie romaine une fois abattue, il ne se trouva pas un peuple pour prendre sa place. Il ne resta que le césar.
C'est le salut de la France, que le règne des classes riches ait été court et souvent interrompu. Comme puissance politique, elles ne datent que . de ce siècle. Le temps leur a manqué pour étouffer le peuple sous leur ombre et'prendre sa, place au soleil. Aujourd'hui il est trop tard pour le déraciner.
Voilà l'erreur du césarisme contemporain. Il ne s'aperçoit pas de la différence des temps. Il ne voit
pas que sa place est prise, et qu'il y a un peuple moderne, au lieu de la populace du vieux césar.
J'ai eu dans ma vie d'écrivain, un rare privilège que m'envieront les philosophes. C'est de voir, dans une expérience journalière, par quelle loi *' accomplit le rétrécissement progressif de l'esprit dans un groupe d'hommes. Un jour, une idée vivante que l'on croyait généralement acceptée, s'éteint dans leur intelligence ; avec elle s'éteint tout le groupe d'idées qui lui était ordinairement associé. Figurez- vous un grand clavier : d'abord il répondait à toutes les nécessités de l'harmonie ; un jour, certaine note cesse de résonner, puis des octaves entières ; il devient impossible de frapper un accord. Enfin il ne reste plus qu'une seule corde obstinée, criarde, usée, fausse, qui n'en fait plus vibrer aucune autre ; elle se tait à son tour. Silence, mort intellectuelle, ruine d'une classe ou d'un peuple. .
Par une marche opposée, vous pouvez concevoir comment l'esprit humain, réduit d'abord à une seule oorde fondamentale, en fait vibrer d'autres qui lui sont congénères. .
Il arrive ainsi, par une association inconsciente, à se faire un clavier complet. Chaque idée, en se développant, en éveille une multitude d'autres. Accord, sympathie, grandeur de l'esprit, âge prospère.