CHAPITRE I
Comment tenir son âme en paix dans les troubles civils?
Au milieu d'un monde où tout respire la haine, défends-toi de la haine.
— Elle me monte au cœur. Ma seule crainte est de ne pas la montrer assez,
— Pense que ce sont tes compatriotes.
— Ils sont aux antipodes de tout ce que je crois, de tout ce que j'aime. Je me sens séparé d'eux par l'épaisseur de la planète.
— Prends patience. Vous tous ne serez bientôt plus que cendre.
— Mais non pas une même cendre ; les vents ne nous confondront pas.
— Il est donc vrai que l'homme redevient, par la contagion de la haine, homo-lupus ?
— Je me cherche, je veux me ressaisir à travers cette vapeur de sophisme.
— Oublie-les.
— Mes oreilles sont pleines de leurs clameurs.
— Ferme tes oreilles ; dis-toi qu'il y a encore des abris pour la raison, qu'au fond des bois tu retrouveras la vérité.
— Leur souvenir m'y suivra.
— On ne se sent offensé que par ceux qu'on aime. Es-tu offensé de ce que les Mingréliens et les Afghans ne pensent pas comme toi ? Arrive enfin à l'indifférence.
— A l'indifférence du bien ? Le remède est pire que le mal.
— Souffre donc et tais-toi ; car ils ne changeront pas, ni eux ni les fils de leurs fils.
— N'y a-t-il aucun moyen de m'empêcher de mépriser et de haïr ?
— Hais le crime et non pas le criminel.
— Je ne puis les distinguer. .
— A tort. Ne peux-tu distinguer le mensonge et le menteur? Il le faut absolument.
C'est le premier progrès à faire sur toi-même.
L'indignation te suffit. N'y ajoute pas l'horreur. N'oublie pas que, chez les hommes de décadence, jce qui s'atrophie d'abord, c'est le cœur. Après quoi, l'esprit devient si étroit, qu'il est impossible d'y faire entrer une pensée nouvelle. C'est une infirmité. Pourquoi la maudire? Maudis-tu les goitreux, les microcéphales, les monomanes, les pestiférés?
— Je les maudirais, s'ils voulaient être mes maîtres.
— Songe que tu montres toi-même la limite de ton esprit, quand tu supposes que les autres sont faits comme toi, , qu'ils doivent avoir la même soif de vérité et de justice. Tu leur offres un breuvage dont ils ne veulent pas. Ils aiment mieux ce qui te semble un foison? Fais tomber de leurs mains la coupe, ne t'abaisse pas à les haïr.
Surtout réserve une partie de toi-même, et ne permets pas aux clameurs d'y pénétrer jamais. Quand on habite un foyer de peste, on se fait un réduit dont on défend l'approche aux fossoyeurs.