CHAPITRE IL
Le Réactionnaire français et le Réactionnaire
allemand.
Voyez le conservateur allemand ; vous croiriez avoir affaire au réactionnaire français. La haine du peuple, du prolétaire, c'est-à-dire le quatrième ordre, condamné comme un fléau, le suffrage universel bafoué, une voix accordée aux riches, un dixième de voix à l'artisan; la noblesse et la haute bourgeoisie maîtresses de tout; la monarchie présentée comme le salut ; jusqu'ici, vous applaudissez. Vous reconnaissez dans ce conservateur allemand votre allié, votre image; vous allez lui tondre la main à travers le Rhin. Attendez.
Que pensez-vous, je vous prie, de ces autres maximes du même conservateur auquel vous venez d'applaudir?
Écoutez ses questions, il lait aussi les réponses :
— Sommes-nous encore chrétiens (1) ?
— Non, nous ne sommes plus chrétiens.
— Avons-nous encore une religion ?
— Oui et non, suivant ce que vous entendez par là. Nous sommes sortis du vieux système religieux de la chrétienté.
— Si nous ne croyons plus à la vieille Église, avons-nous besoin de nous en faire une autre ?
— Non certes. Si la vieille Église ne peut plus nous tromper, nous n'avons aucun besoin de nous en faire une autre.
— Sommes-nous spirçtualistes ?
— Nous ne voirons plus de ce fau$ spiritualisme qui mettait l'homme en dehors de la nature.
— Ne croyez-vous donc pas nécessaire d'avoir un culte, vous qui êtes réactionnaire en politique ?
— Un culte ! Si nous renonçons à toute Église, que ferions-nous d'un culte ?
— Cependant, pour établir la réaetien, yous avez besoin d'une religion ?
— Une religion ! Q'flet une faiWesse qui n'est bonne que pour l'enfance des peuples. Nos innombrables virtuoses de dévotion font aujourd'hui une figure bien mondaine, en comparaison de
(t) Strates, Dep »jte yad <fe? ntuç Ql*nkh 1879*
ceux du moyen âge. Le domaine religieux de l'âme humaine ressemble au domaine des Peaux- Rouges ; d'année en année, ils sont refoulés par les Peaux-Blanches.
— Vous qui voulez empêcher le peuple do grandir, vous devez pourtant croire à Fenfer ?
— Le local nous manque pour l'enfer,- depuis que la géologie nous a fait toucher du doigt les couches souterraines du globe .
— Au moins, vous croyez en Dieu?
— Entendons-nous. Dieu sans le monde ou avant le monde n'est qu'une pure fantaisie. L'idée supérieure est celle de l'univers. Nous demandons pour l'univers cette même piété que l'homme pieux (ancien style) avait pour son Dieu.
Encore une fois, qui croirait que ces vues sont celles d'un conservateur monarchiste ? Ici nous touchons à la vraie différence du réactionnaire français et du réactionnaire allemand. Le Français, quand il entre dans la réaction, se livre tout entier, esprit, imagination, raison. Il est pris dans un engrenage de fer, où aucune partie de lui-même ne subsiste intacte. Il est mis en poussière.
Le réactionnaire allemand ne livre que la plus petite partie de lui-même, sa surface politique. Il réserve tout ce qui est du domaine de l'esprit. Son libre arbitre reste sain et sauf. Son besoin
d'indépendance philosophique s'accroît même des concessions qu'il fait à un parti rétrograde .
Le réactionnaire français* n'a aucun besoin d'une intelligence libre. Il ne réserve aucune portion de lui-même. Obligé de renier tout ce qu'il .a admis et proclamé, il est pris d'une certaine peur d'avoir à expier ses reniements infinis. Aussi la peur estelle l'essence dfe son existence. Dans ce vide prodigieux, tous les spectres le hantent. Sans pen-
sée, sans lendemain, il n'est pas bien sûr d'avoir encore la tête sur ses épaules.
Vous qui passez, rassurez-le.
Chez les. hommes de décadence, on voit une chose que l'imagination ne devinerait jamais : c'est la transformation de l'homme de bien. Dès le premier pas qu'il fait dans le mal, il s'applaudit. A mesure qu'il s'y enfonce, il s'admire davantage. Sa valeur à ses yeux est décuplée. Il peut donc, lui aussi, fausser sa parole, ramper, trahir avec grâce? ■ i
Que de talents cela suppose, et comme il se promet de les mettre en œuvre ! A sa première bassesse déclarée, il s'écrie en lui-même : Ancti io sonpitiorel