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CHAPITRE VI

La Plutocratie ou le Gouvernement de l'argent.

Montesquieu n'a pas rencontré de son temps ce système de gouvernement ; voilà pourquoi il n'en parle pas. Profitons de ce que d'autres temps nous ont montré pour le décrire.

Ce gouvernement est toujours inquiet; il ne compte jamais sur un lendemain et la peur le rend cruel. Il ne se rassure qu'en serrant toujours le frein. ♦

Comment n'aurait-il pas peur ? Il a le tempérament de l'avare et tremble jour et nuit pour son trésor. Partout il voit des voleurs qui le lui enlèvent. Il crie incessamment que les voleurs sont là, qu'ils en veulent à sa propriété, à sa religion, à sa famille. Il veut arrêter tout le monde , il s'arrête lui-même.

Il ne s'appuie ni sur la naissance, ni sur l'opinion , ni sur le peuple, mais sur l'argent; et, comme de sa nature l'argent est instable, il sent

partout le terrain qui lui manque. Son règne n'est qu'un désespoir sordide.

Dans cette fièvre d'angoisse, ne lui parlez pas de se rattacher à son principe d'origine. C'est le seul gouvernement qui n'ait aucun principe. Nulle répression ne suffit à le rassurer. Il entasse lois sur lois, peines sur peines, comme l'avare multiplie les verrous ; il n'est que plus impuissant et plus misérable.

La monarchie, l'aristocratie ont un passé et croient à un lendemain. La plutocratie n'a point de passé, elle suspecte le présent, elle maudit l'avenir.

La royauté et l'aristocratie ont leur jour de joyeuse entrée où elles cherchent à se faire populaires. La plutocratie ne sourit jamais à personne; elle se tait ou menaco. Née du peuple, elle déteste le peuple; elle l'injurie, croyant par là s'en distinguer; dure, aveugle, inexorable .Elle sait se faire haïr et ne peut se faire craindre.

Il est dans sa nature de faire peser tous les impôts sur les masses. La misère du peuple ne lui déplaît pas, elle en vit; le parvenu croit grandir de la ruine de tous.

Autre caractère du gouvernement des riches :

il est absolument le même à toutes les époques de l'histoire.

Les aristocraties, les démocraties, les royautés

diffèrent. La plutocratie est partout identique à elle-même. Dans l'antiquité et dans les temps modernes, elle a même visage, même forme, même mot d'ordre. Il y a plus de deux mille ans, elle se couvrait aussi d'un faux ordre moral.

Qui a lu l'histoire de la réaction des riches dans Thucydide, connaît l'histoire de cette réaction dans tous les temps et chez tous les peuples. Comme elle a pour fond la passion la plus stérile, l'avarice, il n'est aucun type de gouvernement qui ait moins de variété. Son histoire se répète d'une manière immuable.

Par quel aveuglement a-t-bn voulu ranger Thucydide parmi les partisans de l'oligarchie de la richesse? C'est lui, au contraire, qui en a donné la formule. C'est lui qui en a dévoilé l'esprit et l'iniquité, si bien qu'il n'a presque rien laissé à dire à ceux qui viennent après lui. C'est lui qui a "dénoncé le premier (et avec quelle ironie!) le faux ordre moral (1), dont se couvre toute plutocratie.

Il a décrit la Terreur blanche d'Athènes. Et ce tableau, comparable à sa description de la peste, est le tableau de toutes les terreurs blanches de la France et du monde.

C'est Thucydide qui a démasqué la conjuration

(1) TyWvtcô twv 'Àôyivoûtov OicovXov eCvotuay.. Thucydide, vu, 64.

de tous les réactionnaires anciens et modernes, leur acharnement à en finir avec la vieille liberté nationale, leur haine insensée du peuple d'où ils sortent, les assemblées publiques placées par eux sous les poignards, leur entente avec les armées étrangères ; déjà Goblentz dans le Pirée, et la jeunesse dorée du Directoire dans les Qua- Ire-Cents d'Athènes.

C'est Thucydide qui a mis en plein jour leur dessein de livrer la patrie à l'ennemi plutôt que de subir le droit commun et la justice pour tous.

C'est Thucydide qui a montré que les fortifications qu'ils élevaient au Pirée, en apparence contre l'étranger, étaient en réalité tournées contre leur pays. Il a fait voir les petites portes , les fausses poternes , les issues secrètes qu'ils préparaient à l'ennemi, pour l'introduire dans la place contre leurs concitoyens.

Conjuration éternelle des oligarchies, toujours la même, quel que soit le nom des chefs, Pisandre ou Pichegru, Grèce ou France, Athènes ou^ Paris. 11 fallait la langue de Thucydide pour resserrer en si peu de pages ce mélange de perfidies et de fureurs, de prétendu ordre moral et d'assassinats, de ligues des honnêtes gens (1) et de coups de couteaux dans l'Agora. Ce tableau,

(1) Touç Te xaXoùç xorçaBouç. Thucydide, liv. vin, 48.

qui s'applique à tous les temps, est fait depuis plus de deux mille ans. Relisez-le. Je n'ai à y ajouter qu'un mot :

De tous les gouvernements , la plutocratie est celui qui dure le moins. Fondé sur l'argent, il en a la mobilité. Aussi les plutocrates d'Athènes et du reste du monde, désespérant de fixer la fortune, cherchent partout un maître qui détienne pour eux l'autorité qu'ils se sentent incapables de garder.

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