CHAPITRE VII
Loi de l'atavisme dans l'histoire de France. — S'il y a encore des âmes esclaves ?
Le fait le plus important et qui semblait devoir être le plus fécond de l'ancienne France, est l'établissement des communes. Il remplit le xn 6 et le xm e siècle. A peine cette grande marée montante a-t-elle atteint ses limites, une force opposée, la monarchie, la repousse. La royauté fait servir le xv 6 , le xvi e et le xvn e siècle à reprendre les conquêtes que la nation avait faites dans les temps précédents. ■ . • *
Quand vint le xvm e siècle, les libertés acquises par les révolutions communales étaient extirpées. Il fallut les regagner toutes par une révolution nouvelle : 89.
Par là se montre la loi qui régit la nation française. Dans son passé, on voit le rhythme sur le~. quel se meut son histoire. D'abord, un grand
progrès accompli par l'énergie nationale, et ce progrès aussitôt combattu, peu à peu supprimé par le gouvernement ; d'où la nécessité d'une révolution nouvelle pour reprendre ce qui a été enlevé et porter plus loin la limite.
Tel est le rhythme de l'ancienne histoire de France. Voyons si cette loi se reproduit dans la France nouvelle.
De 1789 à la fin du siècle, rétablissement en quelques années de ce qu'a enlevé la monarchie ; la borne portée à l'extrémité de l'horizon des peuples modernes.
De 1800 à 1814, réaction, retour par l'Empire au principe byzantin, au césarisme carlovingien .
De 1814 à 1830, une apparence de liberté, et bientôt même ce simulacre détruit.
1830, révolution pour regagner ce qui a été perdu.
Dès le lendemain, le droit nouveau disputé et fraudé, puis annulé.
1848, révolution pour ressaisir le droit perdu : République. Dès le lendemain, réaction, retour en arrière, restauration du pouvoir byzantin avec le second Empire. Despotisme.
4 septembre 1870. Encore une fois révolution ; marche en avant dans le droit moderne. République.
Après quelques mois, réaction ; ligue de toutes
les réactions despotiques : césarisme, moyen âge, ' ancien régime, droit divin.
Concluez de ce tableau, que le rhythme marqué dans l'ancienne France tend à se prolonger dans la nouvelle. Après un pas en avant, un pas en arrière ; et l'équilibre rétabli par un mouvement imprévu, un acte spontané, c'est-à-dire par une révolution.
S'il est vrai que toute vie a son rhythme, la France a aussi le sien, encore antique, traditionnel, auquel elle n'a pu se dérober, marche ondulatoire qui tient de l'enfance, non de la vieillesse.
Action. — Réaction. — Révolution. Comment sortir de ce rhythme à trois temps, dans lequel chacun amène nécessairement celui qui le suit ? A mesure que le passé s'éloigne, sa force magnétique décline en raison de la distance. Il viendra un moment où cet aimant du passé ne se fera plus sentir. Là réaction est destinée à s'user; l'action seule demeurera continue et patiente, parce qu'elle ne sera plus combattue.
En Angleterre, le torysme et le whigisme, de plus en plus rapprochés, marquent à peine un dernier mouvement de balancier dans l'Etat.
Notez bien qu'en France, chaque révolution trouve moins d'obstacles que celle qui l'a précédée. D'époque en époque, la vague s'est brisée
sur la vague avec moins de furie. La révolution de 4 830 a rencontré moins de résistance que celle de 89.. En 1830, le combat a duré trois jours ; en 1848, une matinée; au 4 septembre, il n'y a pas même eu de combat. Concluez-en que, si de nouvelles révolutions se produisent, elles trouveront, pour s'accomplir, moins de résistance que les précédentes, jusqu'à ce que le mouvement de révolution, de moins en moins contrarié, se résolve en un équilibre social, un battement int^érieur des artères, régulier, presque inconscient, qui marque les pulsations de la vie, dans un organisme achevé.
Certes, il semble aujourd'hui absurde de supposer que des factions si ennemies puissent se concilier et aboutir à l'équilibre. Jamais esprits ne furent plus éloignés les uns des autres. C'est peu de se combattre, ils se nient. Comment donc pourront-ils jamais se fondre dans une même nation ? Le catholicisme ne suffira-t-il pas toujours à les tenir séparés ? .
' Oui, sans doute, si nous ne consultons que les passions, actuelles. Mais si nous étendons notre vue au delà du présent, ne pouvons-nous pas admettre que les partis même ennemis, sans cesser de se haïr/ seront forcés de se rapprocher ?
Ils se détesteront encore, ils se verront de plus près.
. Aujourd'hui tout les sépare. Un temps viendra peut-être où ils auront quelques [mots communs dans leur vocabulaire .
Il y aura encore lutte, mais l'habitude de se rencontrer leur rappellera qu'ils font partie d'un même peuple.
Aujourd'hui ils sont aux deux extrémités opposées des choses humaines. Qui sait si ce qui se passe dans la natufe ne se réalisera pas aussi parmi eux ; si le pendule qui oscille de la droite à la gauche, de l'ancien régime au nouveau, de la vieille France à la nouvelle, ne sera pas forcé, en dépit des aversions, de diminuer ses oscillations et de se reposer dans un centre commun de gravité ?
« Non, disent-ils, il y a l'abîme entre nous. *
• L'abîme ! N'en abusons pas trop ; c'est au temps à le combler et à la postérité à l'enjamber.
Il y a certainement encore des âmes esclaves dans le monde. Vous les émancipez ; vain effort. Elles ne veulent pas être libres. Ces âmes, se trouvent dans toutes les conditions sociales, en bas, au milieu, surtout en haut. Elles rejettent, dites-vous, la liberté pour les autres, mais elles la veulent pour elles seules. Non, elles n'en ont pas l'idée pour elles non plus que pour autrui.' j Elles ne comprennent que la nécessité de servir. Étrange état d'esprit et tout à fait inconcevable,
si l'on ne se rappelait les douze ou quinze siècles de servage ou de domesticité de cour qui, de père en fils, les ont courbées, au point qu'elles ne peuvent plus se relever et garder la station droite.
. Les âmes basses engendrent le plus souvent les âmes basses, rien de plus certain. Comment donc échapper à ce cercle infernal, car je ne veux pas désespérer?
La progression des âmes basses peut être interrompue par des mariages entre des classes différentes. Mais cette première réponse en appelle une seconde qui domine tout ce livre : Peut-on refaire le caractère? C'est ce que je vais examiner.