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CHAPITRE VIII

L'art de refaire des caractères.

De grands esprits, tels que Labruyère, ont passé leur vie à décrire les caractères, sans dire jamais ce que c'est que le caractère.

Je me contenterai ici de dire que c'est le fond naturel que l'individu a reçu de ses ancêtres.

Chacun a son caractère qui le distingue de son espèce en général, comme l'espèce est distinguée du genre.

Croyez-vous que l'espèce ne peut se modifier en rien? Vous devez croire aisément la même chose de l'individu : ce qui revient à dire que chaque caractère est immuable; d'où la conclusion, que c'est peine perdue de vouloir améliorer celui qu'on a reçu en naissant.

Au contraire, admettez-vous que l'espèce peut être décomposée en variétés? C'est une grande raison de croire que le caractère peut aussi se modifier et varier.

Vouloir changer un caractère en son contraire, c'est se briser contre la nature ; rien de plus vrai.

Autant vaudrait essayer de changer un chêne en olivier, un figuier en sapin. Ce serait vouloir sortir de Tespèoe ; mais observez les hommes de plus près; vous verrez que chaque caractère humain a ses variétés, comme chaque espèce a les siennes. De là, s'ouvre un jour nouveau sur les principales questions de l'éducation nationale ou privée.

Rousseau a donné une méthode générale qu'il applique à tous les enfants, c'est-à-dire à l'homme abstrait. Il eût été beau de voir l'auteur d 1 Emile , montrer quel système convient à chaque caractère en particulier ; car il n'est pas possible que la même méthode convienne également à tous.

Reste à faire une classification des variétés de chaque caractère qui peuvent se transformer l'une dans l'autre. L'espèce des violents renfermerait l'impétueux, l'énergique, le résolu, l'héroïque. Celle des patients renfermerait le réfléchi, l'habile, le calculateur. A la légèreté confine la cruauté.

C'est ce que l'on voit sur une grande échelle dans chaque nation. A des moments différents, vous croyez avoir affaire à des nations différentes. Est-ce qu'elles sont sorties de leur Jorme originelle? Non, mais seulement elles ont

passé d'une variété à une autre variété de leur caractère fondamental.

Les Espagnols ont été aventureux et inertes, avares et magnifiques, amoureux et cruels, surtout fanatiques. Pourquoi ? Parce qu'ils ont passe à travers toutes les variétés de leur caractère fondamental, la passion. Féroces dans la religion, parce • qu'ils ont porté les jalousies de l'amour humain dans l'amour divin.

Les Allemands ont été patients, endurants; ils rêvent, disiez-vous. Maintenant qu'ils ont éta durs, rancuneux, armés du marteau de Thôr, et qu'ils savourent leur vengeance, vous demandez : Est-ce bien là le même peuple ?

Les Italiens ont parcouru les nuances diverses de f habileté, de l'expérience, jamais déconcerté», toujours maîtres d'eux-mêmes jusque dans le feu delà poésie et des arts.

Les plus multiformes ont été les Français, toujours changeants et toujours les mêmes: du clan gaulois à la coterie actuelle, entre la liberté et l'esclavage, incapables de longues haines, parce qu'ils n'ont jamais cru qu'on pût les haïr ; avides de gloire et ardents à se dénigrer eux-mêmes, louangeurs de l'étranger, les plus novateurs de** hommes et les plus routiniers, enthousiastes et sceptiques; que de peuples en un seul, et souvent

dans le même âge !

Les mêmes métamorphoses qui s'accomplissent dans les nations peuvent s'accomplir dans les individus ; toute la science de la vie est la science composée de ces deux genres d'expérience. j

Chacun a reçu avec le naturel qui lui est propre une certaine aptitude aux variétés dont ce caractère se compose. Attachez-vous à la meilleure, vous pourrez en faire le trait dominant.

Sans sortir de l'espèce, vous faites d'un arbre sauvage un bon arbre à fruit. Pourquoi ne feriezvous pas d'un caractère sombre un caractère sérieux, d'un esprit mobile un esprit étendu?

De là, je déduis la règle véritable de l'éducation. Elle consiste en ceci: tirer d'un caractère la variété la meilleure qu'il comporte.

Voulez-vous distinguer la bonne et la mauvaise éducation? Le moyen est aisé. Il y a une éducation, qui, sans s'occuper des différences de caractères, se vante de briser tous les caractères. Anéantir la volonté ! Et que reste-t-il de l'homme après cela? Il est certain que, l'homme disparu, toute difficulté de théorie et de pratique disparaît avec lui.

Voyez si c'est la solution à laquelle vous aspirez.

Dans le dernier siècle, les hommes élevés par les jésuites ont été les plus ardents à réagir con tre le jésuitisme. De notre temps, au contraire»

les hommes, une fois ployés sous cette discipline, ne relèvent plus la tête. Est-ce que le ressort a été faussé?

Il est certain que des caractères peuvent être brisés. Dans- ce cas, la volonté n'est plus que velléité. Tout acte courageux paraît extravagant. En des moments imprévus, l'ancien tempérament reparaît, mais seulement par surprise et par accès ; après quoi , la force de vouloir s'efface de nouveau. Tout effort pour la faire renaître semble odieux. Dans cette ruine de l'ancien homme, l'intelligence peut subsister encore, à condition de ne jamais conclure qu'à l'inertie, sous le nom de sagesse et de modération.

Refaites des caractères ! . . . Mais ce qui est brisé dans l'homme peut-il être réparé ? Pourquoi non? Vous Bavez à merveille tremper le fer. Vous en faites un acier invincible qui résiste dans la mêlée aux chocs des armures ; s'il a été froissé, vous savez le durcir encore. Pourquoi n'y aurait-il pas un art de retremper les hommes de notre siècle ? Vous avez vu chez les Allemands et les Italiens, l'individu se retremper dans le ^sentiment de la race, depuis cinquante ans.

Cet art existe donc réellement. Comme on peut mettre en poudre les caractères, on peut aussi les refondre. Mais de tous les arts, ce dernier est celui qui rencontre le plus d'obstacles. £t la

raison? Vous la savez comme moi. On trouve plus aisé de gouverner des machines que des hommes.

Nul homme, nous dit-on, ne peut sortir de son caractère. D'accord. Mais quand vous ajoutez que chaque caractère est immuable, comme chaque objet de la nature, vous supposez que tout objet est immuable ; en cela vous vous trompez.

Pour moi, j'ai vu tant de violents devenir modérés, tant de modérés devenir furieux, tant d'audacieux changés en timides, tant de timides en audacieux, tant de superbes s'abaisser, tant d'humbles se redresser, qu'il m'est impossible de croire à l'immutabilité du caractère, à moins que le caractère essentiel de l'homme soit de n'en avoir aucun.

Le caractère de l'homme n'est pas ce point indécomposable, géométrique que vous supposez. Ce n'est pas une figure mathématique, un triangle, un carré toujours semblable à lui-même.

C'est une figure vivante, une géométrie animée et supérieure qui, pour chaque problème, a plusieurs solutions. Chaque homme enferme en lui plusieurs hommes ; qu'il choisisse entre eux celui qu'il veut être, là est sa liberté.

Un caractère acquis n'est pas celui que vous vous faites par des maximes artificielles. C'est celui qui est en vous, au plus profond de vous-

même et qui souvent est masqué par un tempérament ou des inclinations inférieures. Ne vous arrêtez pas à cette première écorce ; creusez plus profond. Vous vous découvrirez vous-même.

— Non, reprenez-vous. La raison, les prières, tos supplications, l'exemple, l'expérience ne peuvent rien pour changer ma manière d'être et d'agir. Je suis ce que je suis. Je ne puis et ne veux être autre chose. Mon caractère est ma nécessité.

— Ainsi les animaux, les végétaux peuvent passer d'une souche grossière à une souche meilleure, s'élever à un caractère supérieur sans sortir de leur espèce. L'herbe sauvage a pu se changer en pur froment, la vigne des bois se métamorphoser en vigne cultivée. Vous seul dans le monde ne pourriez devenir meilleur ? Vous vous arrêteriez à la première forme grossière que vous rencontreriez de vous-même, et vous diriez : Tel est mon caractère ; je ne puis en sortir.

Si vous aviez rencontré le triticum sauvage, vous n'auriez jamais songé à en tirer le blé. Vous auriez dit : Cette herbe est stérile ; elle n'est bonne qu'à être broutée par les bœufs ou les chevaux ; voilà son caractère, n'essayons pas de le changer. De même, vous auriez dit de la vigne sauvage : Cette plante est stérile, je veux l'extirper, ne pouvant en rien faire. Et cette méthode de stérili-

sation, vous l'appliquez au caractère humain. Vous refusez de fouiller en vous-même, au delà de la première enveloppe, pour en tirer le pur froment.

Vous faites de l'homme le plus esclave des êtres. Vous vous créez vous-même une fatalité qui n'est nulle part. Fausse histoire naturelle, fausse caorale, fausse philosophie.

— Connaissons taie ibis pour toutes, dit un Allemand (1), nos forces et nos faible»*, 4t prenons-en notre parti.

— Non, je ne prendrai pas, une fois pour toutes, mon parti de n'être pas une volonté droite; je ne prendrai pas mon parti d'être une créature inachevée, à laquelle manque encore la meilleure portion de moi-même . Ce que j'ai été n'est point la règle de ce que je peux être ; car chaque jour j'acquiers des forces que je n'avais pas. Je sens mon être qui s'accroît. Je ne me reposerai pas oisivement sur ce que j'ai fait. Je travaillerai à développer l'infini qui est en moi comme dans la nature entière.

Vous me dites que le vrai moyen de m'épargner les mécomptes est de ne plus rien risquer dans le combat de la vie ; et moi je sens très-bien, au contraire, que le mécontentement de moi-

mi * — "^^ *— ■^— ■•■■"

(1) Schopenhauer. 4 e édition.

même commencerait le jour où je refuserais d'ajouter une expérience à mes expériences passées. Ce que vous appelez prudence, je l'appelle quiétisme, inertie, désertion de la vie.

Tant que l'insecte vit, il complète son être. Il reste insecte, et il tire de lui-même une nouvelle variété de caractères. H se donne des pieds, des yeux, des ailes qu'il n'avait pas. Il tisse sa toile, et tire de lui-même ce long fil infini • Je ne veux pas, dans la rivalité des êtres, rester au-dessous de l'insecte.

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