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CHAPITRE IL

Nouvelle interprétation des religions de l'antiquité par les nouvelles méthodes d'histoire naturelle.

Ne croyez pas que les religions de l'antiquité soient nées seulement des hasards du langage. Tous les dieux ne sont pas des métaphores. Plusieurs sciences nouvelles ouvrent sur ce point une perspective inattendue ; je crois voir se renouveler en quelques parties l'histoire des religions grecques.

Tant que l'on ne rattachera pas la formation des mythologies à un premier état de l'esprit humain, il n'y aura pas de critique de la genèse des religions de l'antiquité. Je veux montrer ici qu'il est impossible de ne pas donner désormais aux révolutions géologiques une part dans la formation des cultes antiques et des héros légendaires. En. voici des exemples.

Dans le Parthénon d'Athènes, tout était plein

de la lutte de Minerve et de Neptune. Pourquoi ce combat ? Que veut-il dire ? Pourquoi cette victoire de Pallas-Athéné sur le dieu marin ? Si vous ne sortez des méthodes ordinaires, aucune explication n'est suffisante. Les plus érudits ne savent pas ce que veut dire « la vieille et mystérieuse querelle de Minerve et de Neptune pour la possession du sol de TAttique. *

Et que peuvent être les droits revendiqués par le fils de Neptune sur sa propriété ? Étrange procès d'où sortent des guerres et des tragédies. Énigme sans issue.

Dans ces ténèbres où la critique se perd, j'interroge les nouvelles découvertes des géologues ; et tout s'explique. On vient, en effet, de s'assurer en fouillant le sol de l'Attique, qu'il est formé alternativement de couches marines et de couches d'eau douce, qui se sont succédé à de longs intervalles (1) ; par où l'on voit que la mer et la terre se sont disputé la place qui devait être un jour le territoire d'Athènes. Chacune des époques de cette lutte a laissé ses traces dans les stratifications de fossiles marins et terrestres. Ce n'est pas seulement un point du rivage que la mer a battu de ses flots. Elle a recouvert à plusieurs

(1) Albert Gaudry, Animaux fossiles et Géologie de rAtiiqute. â vol. 1867.

reprises le sol sacré, tantôt s'avançant, tantôt reculant avant de céder sa conquête à une force rivale.

Traduisez cette histoire de l'époque tertiaire dans la langue de la mythologie ; vous avez devant voue la querelle de Pallas-Athéné et de Neptune-Poséidon, c'est-à-dire le sol tantôt émergé, tantôt repris, inondé par les flots ; les conglomérats, les brèches, 1$ limon rouge à ossements, de formation terrestre, miocène, recouverts par les bancs marins d'huîtres et de pectens pliocènes ; et, à la fin, les limites assignées, l'Attique sortie de l'Océan, la paix faite entre les deux divinités rivales, c'est le Parthénon qui consacre leur alliance. A côté du temple de Minerve, s'élève le temple de Neptune. Les deux divinités apaisées se donnent la main au-dessus de l'horizon. Entre elles un autel commun dédié à l'oubli. Ce même Parthénon, la merveille du siècle de Périclès, se trouve ainsi représenter un des souvenirs de l'époque tertiaire. Sans le savoir, Phidias a couronné une ère géologique.

Perdue à l'extrémité du temps, comment la mémoire de cette révolution du globe s'est-elle transmise à la race grecque, sous la forme de ces deux divinités marine et terrestre ? L'homme existait donc à ce moment de la formation du territoire de l'Attique ? Il le faut bien. A-t-il été té-

moïn de cet âge où la mer et la terre se disputaient l'espace qui devait être un jour le monde d'Athènes? Apparemment. Il faut qu'il ait vu de ses yeux et remarqué les derniers envahissements de la terre sur la mer. Sans cela, comment aurait-il eu l'idée d'en faire une légende et le principal élément de son culte ?

Mais ces couches marines et terrestres à quelle époque remontent-elles ? Je l'ai dit ; les espèces fossiles ne laissent aucun doute sur ce point. Ces terrains se sont succédé à l'époque tertiaire. N'est-ce pas la preuve la plus claire que l'homme vivait déjà, au moins vers la fin de cette époque géologique, puisqu'il en a éternisé la mémoire dans sa religion et dans les temples de l'Acropole ? Il devait mettre son plus grand art à perpétuer ses souvenirs les plus lointains. Minerve et Neptune remontent ainsi par leur origine à l'âge de la faune tertiaire, miocène.

Voilà un point par où les religions grecques plongent profondément dans les révolutions géologiques ; et de là quelles perspectives nouvelles dans l'histoire des religions nationales! Nous touchons ici au monde tertiaire non plus seulement par des fragments de hache, par des têtes de flèches de silex, par des grattoirs en os, mais par les empreintes immortelles des dieux. Pallas- Athéné armée de cette lance que l'on voyait du

cap Sunium et qui commandait à l'horizon, couvre de son bouclier le territoire miocène qu'elle a conquis sur Neptune dans les temps géologiques. Elle démontre que l'homme a été témoin de ces révolutions, puisqu'il les lui a attribuées.

Où vont ces processions des grandes Panathénées, ces vierges de Phidias qui portent leurs corbeilles pleines des fruits de la terre? Elles vont célébrer la mémoire de la- formation du territoire de l'Attique en offrant à Minerve les prémices du sol ; car c'est elle qui l'a fait. Elle ne protège pas seulement le territoire, elle l'a tiré du gouffre.

Vingt figures représentent dans les bas-reliefs sa lutte; de sa main droite elle montre au monde une Victoire ailée.

Ainsi les religions de l'antiquité contiennent dans leur substance la mémoire transformée et le retentissement des époques géologiques jusqu'à la fin de l'âge pliocène. Ce que les géologues appellent aujourd'hui soulèvement, affaissement de terrain, les religions l'appelaient le combat de Poséidon contre Héra pour le territoire de Mycènes ; contre Pallas-Athéné, pour celui de Trézène ; contre Hélios, pour celui de Gorinthe.

Pendant une durée indéfinie, l'homme a vu tour à tour la terre s'élever et s'affaisser. Il a assisté à l'apparition des plaines encore à demi en-

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glouties sous les eaux ; il s'est dérobé aux flots envahissants; il est revenu quand le flot s'est retiré . Tout cela est écrit en caractères ineffaçables dans les guerres sacrées du dieu marin et de la déesse terrestre qui a la première planté l'olivier.

Par quelles transformations ont passé ces divinités, depuis l'âge où elles ont apparu d'abord à un cerveau humain ?

Assurément elles ont changé de forme, autant que les espèces animales dans le monde des fossiles. La Pallas tertiaire à la tète de chouette devait différer de la Pallas classique d'Homère autant que l'hipparion tertiaire aux pieds digités diffère du cheval des courses d'Olympie.

Il me suffît d'avoir montré que l'idée informe encore de cette divinité existait dans l'esprit de l'homme préhistorique ; embryon de ce qu'elle devait être plus tard, l'idéal souverain de Phidias et de Périclès.

De tout cela retenons une chose. L'hopime tertiaire ou quaternaire pensait réellement qu'il y avait une divinité qui faisait avancer les flots, une autre qui les repoussait et soulevait la terre. Ce n'était pas là des métaphores ni des jeux de la parole. D'un côté le trident, de l'autre la lance. Guerre sacrée qui avait duré des siècles de siècles

sous le regard de l'homme. Cette vision était réalité pour lui.

Ainsi plusieurs des mystères des Grecs comme des autres peuples ont leur origine et leur cause dans les temps que la géologie révèle. Souvent elle explique l'inexplicable. Cette pensée devra entrer pour quelque chose dans la science nouvelle des religions.

J'ai parlé des dieux ; venons aux héros.

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