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CHAPITRE III

Histoire de l'homme quaternaire» — Histoire des monstres légendaires. — Chronologie dans rhistoire des religions.

Les ossements de l'homme préhistorique ont été retrouvés de nos jours. Mais son histoire, ses impressions, où sont-elles? Il est impossible, ditesvous, d'en retrouver la trace. Au contraire, cette histoire existe en traits éclatants, et il ne s'agit que de savoir la lire, pile existe dans l'histoire des héros légendaires, les Hercule, les Thésée, les Persée. Relisez-la à ce point de vue; vous verrez que l'histoire humaine s'enrichit sous vos yeux de plusieurs époques qui remontent de l'une à l'autre jusqu'au premier éveil de la nature humaine.

Le monde de l'antiquité n'a pas attendu Cuvier pour expliquer à sa manière les ossements fossiles des grands mammifères tertiaires qui se montraient çà et là à la surface du sol. En aucun pays peut-être le hasard n'a fourni plus d'occa-

sions qu'çn Grèce (1) à des rencontres de ce genre. Desséchés en été, les petits fleuves de Grèce, tels que celui de Pikermi, laissaient à découvert, dès les temps préhistoriques, d'énormes ossements fossiles, le dinothérium, le mastodonte.

Il y avait même des lieux où ils étaient offerts à la curiosité publique ; et les anciens remarquaient déjà combien ces restes étaient plus grands que les ossements des hommes. Premier objet de stupeur et de vénération .

À quels êtres avaient appartenu ces os ? L'imagination hellénique répondit à cette question, en créant ses légendes de géants aux pieds de serpent, de Titans, de Minotaures, de Cyclopes, de Lestrigons ; dernier retentissement du monde organique de l'époque tertiaire dans le génie grec. Vous retrouvez là une page de l'histoire de l'âge de pierre.

Chacun de ces débris d'ossements, qui aujourd'hui fournit un élément à la science, fournissait alors un épisode à la légende. Ainsi s'est composé ce vaste royaume de monstres et de chimères qui sont une partie des religions grecques et, à travers la fiction, retiennent l'empreinte ineffaçable d'une réalité perdue.

(1) Voy. Albert Gaudry, Animaux fossiles et Gébloçie de tAttique. Atlas.

Dans nos villages, pour le paysan* de nos jours, les enroulements de l'ammonite, c'est le grand serpent mystérieux, la Vive qui portait sur sa tête un diamant etse cachait dans les fossés du château. En Grèce, toute ammonite repliée sur elle-même devenait un dragon, gardien d'un trésor.

Qu'était-ce, lorsque le laboureur ionien découvrait sous sa charrue les ossements du paléotherium, ou de l'elephas primigenius? C'étaient, dit Pausanias, les ossements du géant Géryon, gardien des troupeaux du Soleil, ou les ossements d'Hyllus, le fils de la Terre. Découvrait-on une vertèbre de mastodonte sur les côtes de TEubée, on consultait la Pythie de Delphes. La Pythie reconnaissait les restes de Pélops, fils de Tantale. Suivez cette voie, vous verrez naître plus d'un demi-dieu.

La fécondité incroyable de monstres qui fermentent au fond des religions grecques fait supposer qu'il y a eu à l'origine une faune monstrueuse. C'est là, en effet, ce que les découvertes et les fouilles récentes dans les couches terrestres miocènes mettent hors de doute. La réalité a été au moins égale à la fiction. Je voudrais que quelqu'un entreprît l'histoire des monstres légendaires ; il retrouverait l'histoire idéale de l'homme tertiaire ou quaternaire.

t)ans le resté de l'Europe, l'époque de l'homme préhistorique est muette. En Grèce, elle est toute retentissante. Chaque lieu a son monstre, géant ou titan, produit des imaginations et surtout des épouvantes des premiers ancêtres. Étudiez les Grecs à ce point de vue. Vous entendrez ces longs âges, que l'on croyait vides et muets, retentir subitement de l'immense rumeur du monde antédiluvien. Les Tritons à la voix humaine enfleront leurs joues ; ils publieront l'histoire des temps innommés, antérieurs à l'âge de pierre.

. Les faunes éteintes des grands mammifères perdus sifflent, hurlent, beuglent, rugissent au fond des traditions grecques dont ils forment la plus ancienne couche.

Voyez comment là réalité et la fiction se sont mêlées pour enfanter les monstres. Les grands animaux tertiaires, éléphants, rhinocéros, girafes, félidés, n'ont pu vivre en Attique et en Grèce que parce qu'ils étaient en communication avec un continent qui les liait à l'Asie et à l'Afrique. Ce n'est pas le sol nu, écorché d'Athènes qui eût pu nourrir les ruminants et les pachydermes gigantesques du Pentélique.

Leur présence en Grèce démontre que là terre ferme s'étendait derrière eux jusqu'aux plaines d'Asie, d'où ils tiraient leurs origines. Le jour où

la communication fut rompue par l'irruption de la mer de l'Archipel, ils périrent.

Gomment l'immense dinothérium ou le mastodonte eussent-ils trouvé leur subsistance sur les gradins escarpés de l'Hymette qui ne nourrit que les abeilles et les cigales ?

Cette faune gigantesque disparut. Mais, avant qu'elle ne s'éteignît, l'homme en put voir du moins les derniers survivants, soit qu'il l'eût suivie en Grèce, par le même chemin, soit qu'il fût arrivé d'île en île à travers l'Archipel, après la submersion du continent méditerranéen, soit qu'il apportât d'Asie le souvenir éloigné de la faune tropicale.

Les ossements fossiles n'ont pas seuls laissé une tracé dans les légendes religieuses ; j'y sens de plus la vie réelle. Il faut que l'homme ait vu de ses yeux des espèces animales, éteintes aujourd'hui, lia vécu avec quelques-uns des colosses organisés des premiers temps; et, d'âge en âge, il en a gardé un souvenir d'effroi, que l'éloignement a augmenté. Gomme la terreur s'est ajoutée à la distance pour tout grossir et défigurer, ne vous étonnez pas si les monstres gigantesques de l'époque tertiaire sont devenus, de tradition en tradition, plus monstrueux que dans la réalité.

Celui qui aura rencontré le premier ancêtre du chien, l'amphycion, a cru lui voir trois têtes. Il

en a fait Cerbère, le chien de l'Enfer, à la voix d'airain. Il aura donné des ailes aux hipparions et des pieds de serpent aux énormes ruminants et pachydermes cachés dans les hautes herbes primitives. Genèse de monstres, nés de l'épouvante.

On pourrait reconnaître les singes (mésopithèques) du Pentélique dans les satyres , les rhinocéros dans les licornes, l'antilope dans la chèvre Âmalthée, les sirénoïdes dans les sirènes, le felis spelœus dans le lion de Némée, le mastodonte dans le Minotaure, et toute la faune miocène dans les Gorgones, les Cyclopes, les Lestrigons, Borée, aux pieds de reptile, qui erre aux derniers confins du monde grec.

Mais, direz-vous, je voudrais trouver un témoin vivant, immortel des âges préhistoriques.

Ce témoin existe. Saehez le reconnaître. C'est Hercule Idéen, Tyrien, Thébain, Assyrien ; car il se retrouve partout ; en lui se montre l'homme préhistorique que vous cherchez.

Dépouillez seulement Hercule du costume dont les époques postérieures l'ont recouvert, que voyez-vous? Ses douze travaux, ses combats contre le lion de Némée, le sanglier d'Erymanthe, l'hydre de Lerne, le chien de l'Enfer, le minotaure de Marathon, Géryon aux trois têtes. Et que signifie cette lutte acharnée? Aucune des

explications tirées des symboles ne réussit à me convaincre. L'énigme reste énigme.

Mais que je fasse entrer dans la question les données récemment fournies par les sciences naturelles, l'énigme se résout d'elle-même.

Qu'est-ce que ce combat de chaque jour contre les monstres ? Je réponds : C'est l'histoire résumée de l'époque préhistorique où l'homme a aidé la nature à se débarrasser des grands mammifères carnassiers, soit tertiaires, soit quaternaires.

Suivez le héros. Il vient de sortir de sa caverne ; il a la tête couverte de la peau du mufle du lion, la massue à la main (car à ce moment il n'a pas encore inventé l'arc et la flèche). C'est l'homme qui se retourne contre les grands chats de caverne, le grand ours, le rhinocéros bicorne, les proboscidiens, les dinothériums et les mastodontes qui lui disputent l'entrée de son antre.

Longtemps il a fui devant eux. Maintenant, pour la première fois, il ose les attaquer. Il les étouffe de ses bras, il les brise de sa massue. Il a posé le genoux sur le cerf au bois gigantesque. Il a lutté contre le machaerodon du Pentélique, aux canines en forme de lames de poignard, le roi de l'époque tertiaire. Il vient d'en délivrer le monde. Après les avoir détruits, il se fait une terre habitable, dont il a desséché les marais, chassé les reptiles, brûlé les sauterelles, assaini

les rivages ; c'est ce qu'il appelle nettoyer Tétable d'Augias, Epoque universelle qui se retrouve partout, représentée dans chacun des actes du héros préhistorique. Il ne s'agit ptas ici de suppositions arbitraires. C'est le tableau du premier état de l'espèce humaine, en face de la nature ennemie et encore indomptée.

Vous cherchiez celui qui a porté le premier les haches de pierre. Nous venons de le découvrir. Toute une époque perdue de l'histoire se retrouve ici, pleine de réalité. Voilà l'état primitif de l'esprit humain, à peine échappé de son berceau, encore enveloppé des langes du règne animal.

Dans les bas- reliefs et les vases peints, ce trait du dompteur des carnassiers efface tous les autres. La peinture, la sculpture ont laissé l'artificiel, et se sont attachées avec une forcé surprenante à ce qui est le caractère essentiel de la légende primitive du demi- dieu. Voyez ce grand corps nu, musculeux, où tout respire la force, cette petite tête (dirai-je dolichocéphale?), ces épaules puissantes, faites pour porter les sangliers gigantesques d'Érymanthe, cette massue qu'il laisse tomber à terre pour se reposer (car il est las de tant de travaux), ces mains qui tiennent à la hauteur des flancs la flèche, à la pointe de pierre ou d'os, sur l'arc à double courbure, ces

yeux qui mesurent" de loin la distance jusqu'à la proie, ces reins effacés qui se retirent pour se cacher sous la haute forêt, cette empreinte de fatigue, ce mélange de soucis et de calme : voilà bien le premier ancêtre des peuples chasseurs, dompteurs de carnassiers, l'homme quaternaire ou tertiaire, qui attend l'ours de caverne, Tunis, l'aurochs, le bos primigenius, le mastodonte dans l'embuscade.

Les découvertes de Cuvier sur les fossiles remontent à 1812. Aujourd'hui, je tente les premières applications de ces découvertes à Phisioire des religions de l'antiquité. La paléontologie et la science des religions vivaient séparées ; les voilà réunies. L'avenir dira ce que doit produire leur alliance.

Ce qui, jusqu'à présent, a le plus manqué à l'histoire des religions antiques est le sentiment de l'histoire. Dans les ouvrages les plus célèbres de notre siècle, il est impossible de retrouver, parmi tant de systèmes sur les dieux, un tableau qui réponde à un état vrai de l'espèce humaine. Que font les auteurs des systèmes sur- les légendes mythologiques ? Ils réunissent pêle-mêle, à propos du même héros, les traditions de toutes les époques. Au milieu de ce chaos d'âges différents, vous ne sentez plus nulle part la vie. Nulle trace de chro-

nologie dans la genèse des religions. Toute réalité a disparu.

N'esMl pas inconcevable que, par l'effet d'une

méthode étrangère aux sciences positives, Ot-

fried Muller écrive un livre entier sur Hercule, sans dire à peine quelques mots des travaux du héros et de ses combats contre les monstres ? Il évite ainsi le fond même du sujet. Pas une ligne sur la race grecque à ses origines. Vous croiriez avoir affaire, dès les premiers temps des migrations, à des temps classiques. C'est l'histoire de Pharamond, écrite d'après les mémoires de la cour de Louis XIV.

La première chose à faire pour l'histoire des religions est de découvrir les plus anciens germes des traditions nationales. C'est ce que j'ai entrepris en montrant dans Hercule le dompteur des animaux quaternaires, le destructeur des espèces éteintes; dans Neptune et dans Minerve, les légendes issues de l'époque tertiaire, au delà desquelles il n'y a rien, ni hommes ni dieux. J'ai constaté, dans ces imaginations naissantes, un souvenir lointain du monde préhistorique. Voilà pour moi un point initial, un embryon des choses divines et humaines. J'échappe ainsi au vague des pensées contradictoires, qui ne répondent à aucun moment de l'histoire humaine.

Que diriez-vous d'un historien qui, confondant

au hasard, dans le même âge, l'esprit de tous les temps, mêlerait sans critique, en une même époque, les villages lacustres, les clans gaulois, les rois francs, les glossateurs du moyen âge, % les classiques de Louis XIV, les encyclopédistes du dix-huitième siècle, les métaphysiciens et les positivistes du dix-neuvième? Il composerait de tout cela un monstre, qui n'aurait jamais vécu dans l'esprit d'aucun homme. Songe érudit qui ne pourrait produire que des songes. Vous demanderiez à sortir de ce vide, vous chercheriez un point fixe pour vous orienter dans votre propre histoire.

Et moi aussi je demande la lumière dans l'histoire des religions. Le dompteur des animaux carnassiers et des espèces éteintes, voilà pour moi le premier Hercule. Il répond à une époque certaine de l'esprit humain. Premier degré dans l'échelle de l'humanité. Plus tard, la civilisation s'éveillera et grandira. Le porte-massue quaternaire grandira avec elle. Sa massue de chêne ou d'olivier deviendra d'airain. 11 assiégera des villes, il conquerra Éphyre et Pylos. Il conduira les migrations des Doriens. Il s'élèvera jusqu'aux astres; le voilà dieu solaire. Enfin, dans les époques philosophiques, il deviendra la divinilé métaphysique des stoïciens.

Dans tout cela , le dompteur des carnassiers

reste l'élément primitif des légendes transformées. L'Hercule quaternaire reste le premier ancêtre de tous les Hercules qui se succèdent, de race en race, sans changer de nom. L'histoire du demidieu a sa chronologie comme l'histoire des hommes.

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