CHAPITRE VIII
, Sophisme s sur l'esprit d'indépendance nationale. — Efforts pour défigurer l'histoire. — Socrate est-il le chef des réacteurs? — Périclês et l'homme d'État français.
Le siège de Paris par les Prussiens, en 1870, a réveillé dans quelques historiens le souvenir du siège de Jérusalem. Il faut voir ce que l'esprit de la réaction française a fait de ce dernier effort d'une nationalité antique pour s'affranchir de l'ennemi.
Tel remonte dans la haute antiquité orientale et poursuit de sa colère un peuple qui a osé combattre à outrance contre l'invasion étrangère. Il prend à partie cette nation révolutionnaire, obstinée à échapper à l'esclavage ; il la harangue, il la menace, il l'injurie. Voyez, dit-il, ces fous furieux, ils résistent au plus fort. Quel scandale! Et sur cela il redouble ses invectives. Qu'ils se rendent sur-le-champ à merci, s'écrie-t-il ; qu'ils remettent à Titus la tour Antonia, ou je vais tou-
passer par les armes. — Trêve de colère. Songe donc qu'il y a bientôt deux mille ans que ces hommes sont morts, ne les crucifie pas de nouveau. Ne les punis pas de n'avoir pas eu, il y a dix-neuf siècles, le bon esprit, la saine politique des capitulations de Sedan ou de Metz.
Tel autre s'en prend à Démosthènes ; pour celui-là, il le foudroie. Quoi! résister à Philippe! N'avoir pas compris que l'esclavage d'Athènes était une de ses missions historiques? Résister au roi de Macédoine ! N'avais-je pas averti cent fois que le roi de Macédoine serait le plus fort; qu'ainsi il fallait au contraire se ranger de son côté, dès l'occupation de la Phocide; après cela lui faciliter la prise de l'Eubée, lui abandonner les îles, lui ouvrir les Thermopyles, lui livrer Érétrie et Orée et Byzance et tout ce qu'il pouvait souhaiter? Voilà la politique sage, qui ne hasarde nen et que j'avais toujours soutenue. Les hommes de désordre l'ont repoussée ; je reste seul avec ce livre que je dédie au temps, comme Eschyle, pour l'instruction des peuples à venir.
Tel autre ne voit dans le monde grec, depuis ;a première Olympiade, qu'une seule chose, le parti des enrichis. C'est sur eux que tout s'ordonne. Malheur à qui n'a pas de mines d'argent en.
Thrace, ou ailleurs ! {
Vous pensiez que la liberté d'esprit, l'imagina-
tion créatrice avait été pour quelque chose dans la civilisation hellénique. Sachez que toute l'histoire grecque est renfermée dans la rue de Poitiers d'Athènes. Hors de là, rien n'existe. Combien tout est simplifié ! Pour tenir dans vos mains l'âme d'Athènes et de Sparte, nul besoin de savoir la langue, d'étudier les monuments. .Solon, Léonidas, Socrate, Thucydide étaient-ils du parti des riches? S'ils en étaient, admirez-les, sinon n'en parlons plus. Sachez cela et vous savez tout. L'admirable méthode pour abréger le travail des historiens ! Il n'est plus question ni de philologie, ni de critique. Nombre de gens s'en réjouissent. Jusqu'ici, la Grèce antique était une lumière, une force morale accumulée qui soutenait l'âme humaine dans ses mauvais jours. L'homme le plus abattu y puisait un espoir immortel ; arme divine forgée pour tous les siècles. Avouez que ce serait un coup de partie de faire de cette jeunesse de l'humanité un écho des passions vieillottes, stérilisantes de nos jours. Mettre nos esprits décrépits , nos petites factions pétrifiées, nos complots contre la vie et la lumière sous l'égide étincelante de Pallas-Athéné ; éteindre le grand soleil d'Athènes, au souffle empesté de notre marais;, changer l'Agora en marécage, quelle admirable victoire pour l'esprit de réaction ! On serait enfin débarrassé du souvenir incommode
de l'antiquité grecque qui empêche le monde de se pétrifier pour toujours/
La victoire de l'esprit de mort serait assurée, si Ton pouvait faire du plus sage des Grecs, de Socrate, le chef des réactionnaires. On n'a pas manqué de l'essayer. Dans de longues histoires savantes, patientes, Socrate a été présenté comme le chef de la réaction universelle. Il a suffi de quelques plaisanteries du sage des sages pour le transformer en ennemi du peuple, en partisan de l'esprit de coterie rétrograde. Lui, qui a apporté au monde la méthode nouvelle, démocratisé la philosophie, déplacé les dieux, jeté le monde moral et politique dans un autre moule, lui, un réacteur! Il est mort pour attester l'esprit nouveau. De grâce, ne faites pas de lui le premier ancêtre des conservateurs-bornes.
A cet effort pour tout brouiller, une figure a résisté, Périclès. L'occasion était belle pourtant de le changer lui aussi en agent des classes dirigeantes, instrument et modèle de toute oligarchie.
Personne jusqu'ici ne s'est donné cette tâche. Périclès est encore à cette heure l'homme de la démocratie. Cette figure transparente, comme le marbre du Penlélique, n'a donné aucune prise aux historiens sophistes. Cela vient de ce qu'il a su se transformer tout entier, devenir un homme
nouveau, sans aucun lien avec les opinions mortes de son temps. Jamais homme ne fut moins homme de coterie et ne tint moins du parvenu. Il comprit où était le siècle nouveau, il se mit à sa tête. Il ne chercha pas des compromis impossibles entre l'oligarchie et la démocratie.
N'allons pas chercher si aisément nos autorités chez les comiques grecs. Ils faisaient profession de déchirer même les dieux. Dans notre fureur de réaction, tout nous est bon. Nous prendrions volontiers à la lettre le Périclès du comique Eupolis, Jupiter à la tête d'oignon, pour en semer nos pamphlets historiques.
Comme Socrate avait rejeté la vieille philosophie, Phidias, la vieille statuaire, de même Périclès rejeta la vieille politique. Pour corriger le peuple il s'appuya sur le peuple. Pas un moment d'incertitude ; la voie droite vers l'avenir. Aussi sa politique est belle comme la sculpture de Phiçlias, lumineuse comme la philosophie de Socrate. Voilà" pourquoi le siècle où il vivait a pris son nom et l'a appelé l'Olympien.
Où est de nos jours le sophiste qui le découronnera? Essayez d'en faire un réacteur de 1798 m de 1874. Vous arrivez trop tard. Cette figure est restée ce qu'elle était dans l'Agora. N'y touchez pas.
Nulle figure au monde n'est plus éloignée du
type uniforme de l'homme d'Etat, tel que nous le voyons se dessiner en France depuis le commencément de ce siècle. Chez nous, l'homme d'Etat pense ne mériter, ce nom qu'à condition de déclarer la guerre à son temps et à son peuple. « Il faut que la France marche à notre gré, » répètentils l'un après l'autre.
Périclès faisait distribuer au peuple les terres conquises, ce qui fut le but des Gracques. Il a ouvert à tous les fonctions publiques en les rendant lucratives. C'était le radicalisme antique. Périclès était radical.
Si la société française est quelque chose, c'est une démocratie. L'homme d'État français se donne pour tâche d'en faire une oligarchie. Périclès s'armait des instincts et des vœux du plus grand nombre. Il se sentait d'accord avec tous les dieux et toutes les déesses d'Athènes. De là sa force, sa douceur, son équilibre et sa grandeur. Chez nous, l'homme d'Etat, reniant ses origines, croit se faire grand .en se séparant des masses du peuple. Il regarde comme une rébellion criminelle tout ce qui dépasse ses étroites pensées. « À moi ! s'écrie-t-il, voici l'ennemi !» Il se trouve que cet ennemi, c'est la nation entière.
Depuis soixante ans, je vois, en dépit de tous les changements , toujours le même système, toujours le même homme, faisant le poing à
la nation, ou glapissant contre elle pour imposer à tous son tempérament, sa médiocrité, quelquefois sa taille de nain. Perpétuel pugilat d'un individu contre un peuple. L'individu toujours colère, mesquin, menaçant : le peuple souvent patient, plus sage que son Jupiter tonnant, mais qui, à la fin, s'irrite et fait rentrer en un jour le dieu dans son néant.
Est-ce donc que le pouvoir tourne aussitôt la tête à nos Périclès ? Ce vertige fait que de tarit d'hommes d'État, bien disants, il en est à peine un seul dont la nation française garde la mémoire. Ils se sont séparés d'elle; elle se sépare d'eux. Ils ont cherché le faux, ils ont trouvé le vide. Il en sera ainsi jusqu'à ce qu'un homme s'avise enfin de chercher la grandeur là où elle existe, non dans l'esprit de coterie, mais dans l'esprit et Pâme de la nation.
Les Grecs disaient : le bon ordre (1), le séparant du mauvais, qui est le despotique. Nos sages disent simplement : Tordre, comme à Varsovie.
(1) Evxoff^Ca.