CHAPITRE IX
Les missions historiques. — Comment a été faussée l'histoire de César. — Idée d'une histoire nouvelle des derniers temps de l'antiquité.
Ce sont les Allemands qui ont mis à la mode les missions historiques. Du moins, ils ont eu le bon goût de choisir pour eux la mission historique de régner en maîtres sur tous les peuples de nos jours, et sur nous en particulier. « Si je suis le précepteur de mon siècle, disait modestement Schelling, c'est mon siècle qui Ta voulu. »
Fort bien ; mais nous, Français, quelle mission historique nous donnerons-nous ? Toutes les bonnes missions sont prises ; laquelle nous reste ? Est-ce seulement d'obéir et de servir? Heureux le peuple, qui, occupé ailleurs, n'a pas encore connu ces doctrines !
Si les nations qui ont été écrasées par le plus fort, ne méritent aucun regret, aucune mention, qui voudra désormais écrire l'histoire des
vaincus? Le hourra du vainqueur suffit. S'ils eussent connu ces belles maximes, Augustin Thierry se serait épargné la peine d'écrire l'histoire des Anglo - Saxons , Fauriel , celle des Provençaux , Napoléon Peyrat, celle des Albigeois. Le Vœ victis ! eût remplacé leurs ouvrages. Un mot au lieu d'une histoire.
Je me défie des thèses qui stérilisent l'esprit humain- Rien de plus plaisant que la pitié de quelques historiens de nos jours pour tous ceux qui ont prétendu sauver un reste de probité ou de caractère. € Préjugés respectables, disent-ils ; mais, mon Dieu! quelle étroitesse d'esprit ! » ajoutentils en d'innombrables volumes.
Chose terrible d'ôter de l'antiquité toutes les âmes grandes, fortes, que l'on était accoutumé à y voir, et de n'y laisser subsister que les petitesses de nos coteries. Caricature plutôt qu'histoire.
Voyez l'histoire romaine, telle qu'on l'a faite (1). Qu'est-elle autre chose que le Deux - Décembre transporté dans les cinq siècles de la République romaine? Tout ce que l'on avait admiré dans l'antiquité : talent, caractère, force d'âme, héroïsme, moqué et bafoué; Caton, pauvre fou ridicule; Brutus, esprit borné, niais, Cicéron, faiseur de
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(1) Mommsen.
feuilletons. Au-dessus de ces générations conspuées, un seul homme parfait, complet, celui qui les a écrasés tous, César, l'homme du Rubicon, qui eut la gloire incomparable d'ouvrir l'avenir aux prétoriens et d'imposer silence aux bruits fas-J tidieux des hommes libres ; voilà le seul qui compte. C'est pour lui que l'antiquité est faite.
César a foulé sous ses pieds l'âme humaine ; honneur à César! César a mis le silence dans le monde; gloire à lui ! César a imposé l'esclavage; César est grand, il est unique, il est divin.
N'ajoutez pas au moins que le césarisme romain était la démocratie couronnée: Rien de plus faux historiquement et politiquement. J'ai déjà dit qu'aucune démocratie n'avait pu naître sous le poids de l'aristocratie romaine. Celle-ci remplissait l'État ; après elle, il ne resta pas de peuple, mais seulement une ombre de peuple. César se couronna, il ne représenta que César. Ni patriciens, ni plébéiens, un seul homme remplaçant une nation : Tel est le césarisme de tous les temps. Une seule tête et un monde vide, n'appelez pas démocratie ce néant. f
« Le détestable César, » avait dit Machiavel, ' « Les crimes de César, » avait repris Montes-^ tpiieu. De nos jours, nous avons été condamnés à accepter, comme les derniers résultats de la science, la réhabilitation des vices et des crimes
L'ESPRIT NOUVEaO. 201
si bien percés à jour par Machiavel et Montesquieu. On est allé jusqu'à célébrer dans César tout ce qui a été le germe des monstruosités de Tibère, de Caligula et des autres.
c Des personnes du plus haut rang, nous diton, durent attendre des heures dans son antichambre. » Et il faut que je m'incline après dixhuit siècles devant cette belle manière de clore l'antiquité.
Nous louons surtout César d'avoir pris la peine d'écraser, pendant dix ans, nos ancêtres les Gaulois. Rien de plus beau à nos yeux. Celui qui hasarde aujourd'hui une objection ne peut manquer d'être contredit par la science. Je risquerai pourtant une parole.
La monarchie de César extirpa toutes les nationalités vivantes autour de la Méditerranée. C'est là ce que je dois admirer. Voyons la fin. Quand la Gaule fut détruite, il resta un grand vide où se précipitèrent les Germains. Rien ne put les empêcher d'avancer et de passer le Rhin. De même en Orient. Ces nationalités étaient les boulevards qui arrêtaient les invasions des Germains et des Huns. Quand la Rome césarienne eut détruit les peuples libres qui lui faisaient sa ceinture, la frontière entre la civilisation antique et la barbarie disparut. Le vide se fit partout. Les barbares nomades n'eurent plus qu'à marcher pour tout en-.
vahir. Ils débouchèrent de la Gaule, de r Espagne*, de la Thrace. On vit alors que la Rome cés:i-. rienne, en détruisant les forces vives qui l'entouraient, s'était détruite elle-même. Le grand Césa;\ après avoir joué l'univers, fut joué à son tour. C'est ce qui m'empêche de le glorifier sans mesure.
Grande différence entre les conquêtes d'Alexandre et celles de César. Alexandre, en partant de la Grèce et marchant sur l'Indus, refoulait devant lui tout le monde barbare, asiatique. Il couvrait la civilisation grecque. César en détruisant la nationalité gauloise ouvrait le chemin aux Germains ; il faisait le vide où allaient se précipiter les barbares du Nord. Il leur livrait l'Occident.
Fausse histoire, fausse philosophie. On nous dit : Numance, Sagonte, et chez nous Gergovie, Alizé, et en Asie la dernière des nationalités vivantes, Jérusalem, ont eu tort de se défendre contre les envahisseurs. Il fallait se mettre à la discrétion de l'ennemi, dès la première sommation .
Et moi je demande quelle nation pourrait vivre un seul jour, si ces maximes passaient des livres dans les actions. Le moindre inconvénient de cette manière de substituer à l'esprit de l'antiquité l'esprit de nos coteries est celui-ci : Il devient impossible de comprendre une seule journée du monde anticiue. La oassioa de l'indépendance
nationale en était le fond ; elle est pour nos écrivains le crime des crimes. Il n'y a plus que des révoltés dans l'histoire. Ceux qui capitulent sans coup férir, c'est la bourgeoisie honnête. Le trans-« fuge qui conduit les ennemis et leur sert de machine de guerre, voilà l'homme sérieux, le véritable homme d'ordre.
« Hanan cherchait sous main à ralentir la fabrication des armes, à paralyser la résistance, en se donnant l'air de l'organiser. Hanan était bien ce que les révolutionnaires appellent un traître. » D'où il suit qu'un homme qui livre son pays à l'ennemi, n'est un traître que pour les révolutionnaires. Eux seuls ont conservé ces gros mots. Pour les gens de goût, trahir est-ce donc être modéré ?
Les résistances nationales contre Rome ne sont que brigandage. Pourquoi ? Par ce grand motif humanitaire, disent-ils, que Rome avait raison de vouloir détruire toutes les nationalités vivantes. Rome seule avait le droit de vivre.
C'est un plaisir de voir comme ces subtilités se détruisent d'elles-mêmes. Avec un coup d'œil plus sûr, on eût reconnu que, si Rome subsistait, c'était précisément parce qu'elle était couverte par les peuples assis autour de la Méditerranée. Car enfin les barbares datent de loin ; les Germains, les Sarmates, les Huns, les Parthes vivaient déjà
en foule dès les temps prospères de la République. Qui donc les empêchait d'approcher et de se ruer sur la civilisation occidentale? C'étaient les nationalités établies en Gaule, en Espagne, en Grèce, en Macédoine, en Syrie. Quand les chefs romains , pour se procurer le triomphe, eurent détruit ces digues, rien n'arrêta plus le monde de la barbarie ; il arriva et détruisit l'Occident.
Ironie ! Réponse à cette prétendue sagesse qui considère tout massacre comme un avantage immédiat pour la société humaine ! Qu'étaient-ce que les rares légions dispersées sur la circonférence de l'Empire et qui devaient tenir la place des nations extirpées ? Ici se montre le vice du système défensif de l'Empire. Quatre cent cinquante mille soldats pour couvrir l'Europe, l'Asie, l'Afrique, privées de peuples, ce n'était qu'une défense apparente. Alaric, Genseric, Totila percèrent ce rideau : ils n'eurent que la peine d'entrer.
Ce serait un beau couronnement de l'histoire de l'antiquité que de montrer ce monde frappé par ses fausses victoires et ses triomphes inhumains sur toutes les races vivantes. Les choses humaines prendraient alors un sens que leur ont ôté l'aveuglement des vainqueurs et la crédulité des vaincus.
Après dix- huit cents ans, nous pouvons enfin yoir clair dans le dénoûmeut du mondé antique.
Sortons des vieilles thèses qui se comprenaient chez les Romains tant qu'ils furent vainqueurs, mais qui ne se conçoivent plus chez des hommes auxquels deux mille ans d'expérience doivent avoir appris quelque chose.
J'aimerais à montrer, si le temps m'était donné, comment les prétendus triomphes qui traînaient les nationalités enchaînées. après le char, ne servirent qu'à préparer l'anéantissement des vainqueurs. Ils faisaient porter devant eux "des trophées où on lisait : Espagne captive, Gaula captive, Grèce captive, Asie captive. Ils auraient dû ajouter : Rome captive.
Dans la ruine des Romains, reconnaissons qu'ils l'ont faite eux-mêmes. Surtout, cessons de répéter que le' bien suprême pour nous est d'avoir été asservis par César. Ce point-là mériterait au moins d'être examiné. Croyez-vous que les Allemands se désespèrent de n'avoir pas été extirpés par lui comme nation au temps des Germains?
Ils se vantent, au contraire, d'avoir échappé à son joug. Ils se glorifient d'avoir conservé leur langue sans mélange de la langue des envahisseurs. J'ai peine à croire que nous n'eussions pu, nous aussi, nous passer d'être asservis, et que c'eût été pour nous le suprême malheur d'être nés libres d'ancêtres libres.
Au lieu de cela, nos pères sont nés esclaves.
Qui sait si ce n'est pas une des raisons pour lesquelles nous n'avons pu échapper encore à l'esclavage?
Quand je vois sous mes yeux tant de calomnies poursuivre ceux qui ont défendu la France contre l'invasion, tant de fureurs aveugles, de récits empoisonnés des choses auxquelles j'ai assisté, je suis bien forcé de me demander si dans l'antiquité l'histoire n'a pas été dénaturée par des passions et des réactions de ce genre. A-t-on dit le dernier mot sur les Gracques et même sur Gléon ? Sa victoire de Sphactérie est-elle donc si ridicule? Que de vies devraient être examinées de nouveau à ce point de .vue! Il en sortirait peut-être une histoire toute nouvelle. Ajoutons pourtant qu'un certain respect de la vérké n'a jamais disparu chez les historiens antiques. Ce respect faisait, à leurs yeux, partie de l'art d'écrire. Les plus médiocres ont conservé la pudeur, sinon par justice, au moins par bon goût.