CHAPITRE XI
Comment les vues fausses sur l'histoire ont faussé le jugement sur le présent. — Pourquoi le libéralisme a renié la liberté.
Quand on relit les ouvrages du libéralisme français, on a peine à comprendre qu'il se soit renié si vite. Quelques années ont suffi pour le faire passer de la liberté à l'absolutisme, de la philosophie au jésuitisme. Est-ce que la sincérité manquait à ses auteurs? Comment ont-ils pu se dégoûter si facilement de leurs propres découvertes? Comment se sont-ils convertis en un jour à des systèmes opposés? Je veux bien que l'intérêt, la passion, une situation différente, surtout la peur, leur aient fait prendre leurs idées pour dès spectres.
Cependant la chute morale ne suffit pas pour expliquer un reniement si complet de ce qu'ils appelaient la science. Il faut encore une autre cause à cette défection, et j'arrive à penser que
le libéralisme français portait en lui-même la cause de tous ses reniements. Voici la principale.
Comme science il réhabilitait, dans l'histoire,
sous le nom de tradition romaine, le Bas-Empire. Il exaltait l'esprit byzantin sans s'apercevoir qu'il refaisait un autre césarisme. Jamais il n'a voulu voir que la monarchie française n'était que le prolongement de la monarchie byzantine et qu'il nous y ramenait. Il ne comprenait l'histoire que comme une chronique, érudition plutôt qu'histoire. Dans la philosophie, il aboutissait au fatalisme mécanique. C'est là qu'il devait se briser et disparaître. Puisqu'il nous a abandonnés, cherchons ailleurs une base plus solide.
Il nous a laissés les mains vides, cherchons un objet qui ne nous manquera pas. Et où le trouverons-nous, si ce n'est dans l'alliance plus intime des sciences naturelles et des sciences morales et historiques ? Nos prédécesseurs ont abandonné et renié leur œuvre parce qu'ils l'avaient écrite sur le sable. Gravons la nôtre sur le fond commun à tous les êtres animés. C'est là que doit se trouver le Novum Organum que nous cherchons encore.
Vous pouvez voir aujourd'hui combien était faux le système du libéralisme français doctrinaire sur l'ancienne histoire de France. Il est heureux, disaient-ils, que le pouvoir absolu se
soit maintenu si longtemps dans l'ancienne royauté. Le despotisme préparait la liberté. C'est là le fond des historiens libéraux et je l'ai combattu partout où je l'ai rencontré (1). Aujourd'hui la lumière a dû se faire chez les aveugles. Qui ne voit maintenant que cet absolutisme de six cents ans pèse encore sur la France actuelle, qu'il agit' sur elle comme un aimant, qu'il l'attire vers le passé et déconcerte chacun de ses pas? Comment abolir cette force magnétique d'un passé absolutiste? Les forces les meilleures s'épuisent dans ce travail.
Il nous faut échapper à cette aveugle impulsion partie du fond de notre histoire. De là les monstruosités qui ne se voient guère que parmi nous, les monomanies de despotisme, sous le nom de sage liberté ; démence inexplicable sans une sorte d'atavisme. On croit se donner des aïeux en se faisant une âme sur le patron de cello de Montluc ou de Bâville.
En un mot, le libéralisme français avait applaudi au pouvoir absolu, à chaque page de l'ancien régime; il avait répété à satiété que le despotisme est l'agent nécessaire des institutions libérales. Telle était sa doctrine historique. Dès qu'il est arrivé au pouvoir, qu'a-t-il fait? Il la
(1) Œuvres complètes, t. III. Philosophie de l'Histoire de Fiance.
réalisée en établissant par tous les moyens le pouvoir absolu au centre et à la circonférence. Ne vous étonnez plus de ses reniements; il les» portait en lui-même dans ses doctrines sur notre histoire.
Allez au fond de ce qu'un Français appelle le pouvoir fort, vous trouvez infailliblement le pouvoir byzantin, tel qu'il a été répandu dans les veines de la vieille France par la conquête de César, par l'esprit gallo-romain, par la restauration impériale carlovingienne, par les jurisconsultes du moyen âge, par l'ancienne royauté, par celle de Louis XIV, par l'établissement de Napoléon, par la restauration des Bourbons, par le pouvoir personnel de la monarchie constitutionnelle.
Voilà pourquoi nous découvrons avec stupeur que le libéralisme doctrinaire français ne contient pas en soi un atome de liberté. Il prétend concilier l'ancienne royauté française avec la royauté anglaise. Illusion. Le byzantinisme ne se concilie pas avec l'esprit anglo-saxon. Sortons donc de Byzance. Voilà tout l'effort de la Révolution française. Jugez par là de ceux qui lui restent fidèles et de ceux qui la livrent.
Légitimité, orléanisme, bonapartisme, c'est au fond même chose, byzantinisme à trois têtes. Je voudrais que les historiens s'attachassent à nous
montrer la tradition du Bas-Empire, à chaque degré, dans la monarchie française.
Il y a au fond de la race latine une tradition commune qui la ramène aux premiers ancêtres : atavisme impérial, césarien. C'est par là que cette race périrait, si elle pouvait périr.
Avant de quitter ce sujet, je jette les yeux sur l'espace que je viens de parcourir.