CHAPITRE X
L'histoire est-elle une bonne aristocrate?
L'histoire est-elle, comme le dit Strauss, une bonne aristocrate ?
Toujours le même effort pour porter nos colères et nos haines d'aujourd'hui dans le froid et impartial domaine du passé .
En vain le temps a glacé les générations éteintes; on prétend les convertir à nos plus sottes passions. On veut enrôler les siècles écoulés sous nos bannières, les forcer de prendre nos couleurs, nos mots d'ordre. Dans ce travail ridicule, tout ce que nous pourrions faire, serait de perdre cette renommée de sens historique que nous avons eu tant de peine à conquérir et que beaucoup de geiih s'évertuent à nous ôter.
Pourquoi donc l'histoire est-elle une si bonne aristocrate ? Gela veut-il dire qu'une petite coterie mène le monde, crée les sciences, les arts, l'industrie, produit les orateurs, les poêles, les
hommes d'Etat? Quoi de plus évidemment absurde? Cela veut-il dire que du sein de l'humanité sortent les talents, les forces qui s'élèvent au gouvernement de l'esprit ? Dans ce cas, ' cette effusion de vie universelle est précisément le contraire du cercle fermé, qui s'appelle la bonne aristocrate.
Nous avons conquis pour ce siècle la grande notion féconde de l'humanité. C'est à elle que tout converge. Nous ne laisserons pas transformer sous nos yeux l'humanité vivante en une vieille comtesse d'Escarbagnac.
Que d'efforts pour défigurer la réalité, pour étouffer la vie ! On donne aux choses un faux nom et on croit les changer. L'effort a-t-il été le même dans tous les temps pour arrêter la vie de l'espèce et frauder l'avenir? Oui, il y a eu toujours de ces tentatives désespérées et toujours l'avenir s'en est dégagé. Toujours le jeune Hercule a étouffé les vieux serpents dans son berceau.