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CHAPITRE I

Théorie de l'imagination. — Comment se forme une œuvre d'art. — Si la poésie confine à la folie.

La grande critique s'épuise depuis près d'un

siècle à chercher la pierre philosophale, je veux

: dire le Recueil des chants qu'Homère a copiés.

Vaine et fausse tentative. Il faut quitter cette

voie.

L'esprit qu'on a porté dans la critique d'Homère, on ne pouvait manquer de l'appliquer à tous les grands poèmes, dont l'auteur est inconnu. Depuis le commencement de ce siècle, vous cher-

chez les Chants populaires qui ont dû servir à la rédaction de l'Iliade, de l'Odyssée, des Nibelungen, des poèmes d'Artus et de Charlemagne. Illusion, chimères d'érudit. Si vous finissiez par découvrir les Chants recueillis par Charlemagne, ils contiendraient peut-être quelques noms qui reparaissent dans les Nibelungen; d'ailleurs tout serait différent.

L'idée absolument fausse et stérile est de se figurer que des poèmes pleins de vie puissent n'être que la rédaction moderne d'anciens chants populaires. C'est le faux Ossian de Macpherson qui a engendré ce faux esprit de la critique.

L'imagination créatrice procède autrement.

Elle ne coud pas bout à bout des lambeaux de chants lyriques. Elle peut recevoir de la tradition un thème ; mais elle ne se contente pas de rédiger, elle crée.

Cherchez les Chansons populaires que Dante a traduites et copiées ; vous passerez l'éternité sar\s trouver ce miracle. Idée d'érudit, non d'inventeur.

Nous ne comprenons plus l'imagination comme puissance créatrice. Nous nous figurons qu'elle a besoin de documents, de pièces de conviction, de recueils à consulter ou au moins de nombreux fragments de chants antérieurs, pour se soutenir et marcher.

L'ESPRIT NOUVEAU. fii9

Erreur ! Tout cela ne sert qu'à l'embarrasser. C'est une puissance ailée qui doit tout ou presque out à elle-même.

Que lui faut-il pour composer un monde ? Elle n'a besoin souvent que d'un nom, d'un germe imperceptible, d'une invisible cellule; elle en tire un univers. Ces grands poèmes auxquelles vous voulez donner des* béquilles, l'Iliade, l'Odyssée, les Travaux et les Jours, la Chanson de Roland, les Nibelungen, les Poèmes de Charlemagne, les Poèmes de la Table Ronde, sont des œuvres spontanées; leur beauté, c'est d'être sans modèle. Moins ils sont chargés d'imitations, plus ils sont inspirés. Les plus riches n'ont point de précédents. C'est tout dénaturer que de ne voir dans ces créations libres rien autre chose que des arrangements de copies antérieures. Le poète qui se fait rédacteur cesse de créer. Il n'est plus poète, il devient professeur. La critique de Wolf et des Chorizontes de nos jours repose sur l'idée fausse qu'ils se font de la faculté de créer. Tout l'esprit humain les réfute.

Je ne serais pas étonné que la première molécule de l& Comédie divine de Dante eût été en germe une esquisse de Giotto, un* souvenir' de Béatrix; c'est avec cela que lîmagination produit ses mondes.

Voyez ce qu'il a fallu à Shakespeare pour créer

le Roi Lear. A peine quelques lignes d'un chroniqueur; et voilà le poëme achevé. De môme pour Hamlet. Un mot de Plutarque , et toute la tragédie de la Mort de César se déroule.

Homère, Hésiode n'avaient pas besoin de plus de matériaux que Shakespeare.

Chacun peut observer sur lui-même que plus les objets lui manquent, plus l'invention est puissante.

C'est dans l'absence des personnes et des choses aimées que l'imagination travaille le plus. Elle est calmée, refrénée par la présence. De même pour le poète. Celui qui réunit autour de lui tous les renseignements concernant son sujet est certain de n'aboutir qu'à une froide composition.

Où l'Iliade montre le moins de création, c'est dans le dénombrement des vaisseaux. C'est là que les matériaux étaient le plus abondants.

L'imagination est donnée à l'homme pour lui remplacer le réel. Là où le réel abonde, l'imagination s'efface.

Wolf prétend qu'il fallait savoir écrire pour composer les poèmes homériques dans les âges reculés. Je crois tout le contraire. L'emploi tardif de l'écriture est ce qui a développé l'imagination grecque. Point de texte formel, point de limites, l'horizon partout ouvert. C'est parce que ces

âges sans écriture ont duré si longtemps en Grèce que l'invention a eu le temps de s'épanouir sans obstacle.

Dans ces temps, sont nés les dieux, les demidieux, et les poèmes dont les autres sont l'écho.

Ce qui donne à Y Iliade, à Y Odyssée un caractère unique entre tous, de sérénité, de liberté, c'est précisément que le poète n'a pas à s'assujettir à des documents écrits. Il fait le monde à son gré;, il le pétrit comme il veut; il le crée à son image ; il règne, il a la joie de la toute-puissance sur la terre et dans le ciel. CAose impossible sous le joug de l'écriture.

L'imagination a une puissance incommensurable de dilatation; d'un point vivant, elle fait un univers. La grande poésie travaille dans le sens du monde réel, elle le prolonge.

Comment se forme une grande œuvre d'art?

D'abord, un point, un nom, une nébuleuse; puis dans un second moment, des parties et des organes commencent à paraître, caractères, personnages, actions, épisodes.

Toute création saine de l'intelligence est une répétition en abrégé de la formation de l'univers.

Imaginer dans le sens de la vérité, c'est la raison même.

Il y a une part d'iiinginalion dans chaque

découverte des sciences. Le savant qui trouve a commencé par deviner. Il aperçoit d'avance ce que ses yeux ne voient pas encore. L'imagination entre jusque dans les mathématiques ; quand elle tarit, la science aussi s'arrête. Galilée voit osciller une lampe dans la cathédrale de Pise : Première origine de ses découvertes sur les lois du pendule. Newton voit tomber une pomme d'un arbre dans son verger: point de départ de sa théorie de l'attraction. Les inventions du poète n'ont pas besoin de plus grandes origines. Un nom, une ruine, une ville oubliée, voilà le poëme dans sa première molécule. Nébuleuse qui deviendra un monde.

Ne vous représentez pas le poète comme un maniaque échevelé qui a perdu le sens. C'est l'image du rhéteur, non du poëte. Celui-ci agit dans le sens de l'univers ; il achève la création, loin de la contredire. Au fond il se sent calme parce qu'il est d'accord avec le ciel et la terre.

Je ne crois pas même que les poètes soient aussi émus qu'on se les représente au moment de leur création. J'ai vu de grands poètes parfaitement calmes ou froids dans le feu même de leurs imaginations les plus belles. En peignant le délire, ils étaient pleins de sens. Tel sortait de son atelier de rêves comme un diplomate. Dans le tempérament vraiment poétique, la plus petite émo-

tion produit un grand écho. J'ai vu des harpes frémir au moindre souffle.

Cessez donc de répéter que la grande poésie confine à la folie.

Voyez, au contraire, tous les grands poètes du monde. Il n'y a que le Tasse qui soit devenu fou; encore a-t-il fallu pour cela les persécutions de son prince. Le poète apprend de bonne heure à marcher sur les cimes . Il a l'habitude des précipices . Il est comme les guides du Mont Blanc, il se joue avec les abîmes ; ce n'est pas lui qui y tombe.

La critique allemande, en méconnaissant ces lois de l'esprit humain, a été prise de vertige (1), et ce vertige dure depuis bientôt un siècle. Il s'agit d'en sortir.

(1) Le mot est de Bunsen, Voy. Gott in der Geschichte.

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