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CHAPITRE II

Principale question de la critique littéraire de notre siècle. — Les poèmes homériques* — L'épopée de l'âge de bronze.

Je viens de relire Y Iliade et Y Odyssée, en appuyant sur chaque mot , variantes , étymologies, critiques alexandrines, allemandes. Tout me confirme dans le jugement que j'ai exprimé sur les poèmes homériques, en 1836 (1), c'est-à-dire, il y a trente-sept ans. Non, ces poèmes n'ont pas été faits de hasards, sans plan, sans conception, au gré d'une troupe de rhapsodes, dont aucun ne doit porter la responsabilité de l'œuvre.

Tout atteste un génie créateur, qui a donné le ton, inventé le moule, enfanté le prodige de l'art grec.

Non, ce n'est pas la foule anonyme qui l'a créé

(1) Voy. dans mes Œuvres complètes, t. IX, p. 269, Histoire de la poésie, Homère.

de rien. C'est une personnalité qui a vécu de la vie réelle. Ce n'est pas une abstraction. Laissons cette idée fausse aux amateurs de paradoxes.

Qu'est-ce donc que Y Iliade ? L'épopée de la fin de l'âgé de bronze. Xout y est de cuivre ou d'airain , les armes , les instruments tranchants, les cuirasses. A peine trouvez-vous une pointe de flèche et une hache de fer. L'auteur de

Y Iliade répète que le fer est rebelle à l'homme, qu'on ne peut le travailler.

Ce qui marque, d'ailleurs, l'âge de bronze, ce sont les sentiments , les passions de l'homme homérique. Je reconnais cet âge dans l'acharnement du combat, dans les horribles blessures, dans la férocité des héros. Partout où l'homme rencontre l'homme étranger, il l'attaque, il le tue pour avoir son armure . Le dépouiller de son casque d'airain, de sa lance d'airain , de son glaive d'airain, voilà ce qu'il veut à travers la mêlée ; car rien n'est plus rare dans une époque où le fer n'est pas encore extrait de la mine.

Après les armes, ce que l'homme de l'âge de bronze convoite, c'est la femme. Il lui faut enlever les femmes par la ruse et la violence. Voilà pourquoi l'enlèvement d'Hélène est partout au fond de

Y Iliade. Hélène est la cause de la guerre de

Troie. Briséis, enlevée à Achille, empêche le héros

de combattre; ressentiment implacable, besoin

de vengeance, sans lesquels le poème n'existerait pas. Que de prétendants pour une Pénélope! N'est-ce pas là aussi le fond de l'existence des hommes de l'âge de bronze?

Ne sont -ils pas partout en quête de femmes qu'ils s'enlèvent les uns aux autres? Chasses qui se retrouvent dans chaque peuplade; au fond des forêts, auprès des villages lacustres, partout il y a un Paris qui enlève une Hélène, un Ménélas qui s'arme pour la reprendre, une Briséis, dont un Achille tue le possesseur et qui la reçoit en don de sa peuplade, puis un Agamemrnon qui ravit sa proie au ravisseur. Chaque coin de terre habité a sa guerre de Troie.

A ce point de vue, je puis dire que le sujet de YIHade se retrouve partout dans l'âge de bronze. La bataille, que l'on fait durer dix ans, remplit toute une époque*

Sur le fond de l'âge d'airain se détache un autre esprit qui tranche absolument avec la barbarie première. Rien ne m'étonne plus que le dénombrement des races grecques dans le second chant. Les commentateurs ont-ils été assez frappés de cette revue des peuples helléniques ? Quelle précision ! Quelle netteté presque officielle ! Chaque peupla'de, chaque région marquée par un trait distinctif, qui se trouve être le plus conforme aux vraies notions de géographie et d'ethnographie.

Qu'il soit l'œuvre d'Homère ou d'un rhapsode, tous reconnaissent que ce dénombrement date d'une époque antérieure aux Olympiades. Est-ce là seulement un chantre populaire? C'est la science d'un chef d'État, qui connaît ses voisins, les délimitations naturelles des tribus, le rapport des populations les unes aux autres, le nombre de vaisseaux, d'hommes de guerre que chacune peut fournir.

Comparez ce qu'est partout ailleurs, chez les autres peuples, la géographie dans la poésie populaire. Fantaisie, fables, rêves monstrueux. Ici, tout est précis, calculé ; encore aujourd'hui, la science repose sur cette première science géographique de Ylliade. Quand, en 1790, l'Assemblée constituante a divisé la France en départements , elle n'a pas marqué ses délimitations par des traits beaucoup plus nets * plus conformes à la nature des lieux, à la disposition des fleuves et des montagnes, qu'Homère en partageant en départements l'Hellade et l'Asie Mineure, dès l'entrée de son poème.

Un tableau officiel, une statistique régulière, un cadastre sur l'ancien fond de l'âge de bronze, rien de plus extraordinaire.

Comment cela a-t-il été possible?

Où cet aëde préhistorique trouvait-il ses informations ? Quelles pouvaient être ses sources pour

rédiger ce rapport administratif sur le mondo grec naissant?

Personne des alexandrins et des modernes ne s'est posé cette question. Pour moi, je suis bien plus surpris de cet Homère statisticien que de T Homère créateur, même quand il assied les dieux et les déesses sur les gradins de l'Ida, pour contempler la bataille suprême.

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