‹ L'esprit nouveauChapitre 48 sur 74 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Premier moment de la conception de l'Iliade.

— Guerre des dieux.

Y a-t-il eu jamais un siège de Troie? Avant les dernières découvertes, j'étais disposé à conclure que cette guerre n'est rien que le combat éternel de la lumière et de l'ombre, du jour et de la nuit, qui fait le fond des premières épopées orientales.

Peu à peu, la lutte des ténèbres et de la lumière se serait transformée, dans le génie grec, en une guerre des Troyens et des Achéens.

L'armée scintillante du jour aurait assiégé et dispersé l'armée de la nuit. Ce changement se serait fait d'une manière inconsciente dans l'imagination du poète. La tradition religieuse lui aurait légué l'idée d'une bataille acharnée renaissant avec chaque aurore. Il remplit ce vague champ de bataille par ses visions de héros et de chefs de race, aux prises les uns contre les autres. Où les

anciens chantres religieux n'avaient vu que la discorde des éléments, le rayonnement des aurores matinales, le foudroiement des tempêtes, Homère voit les armes d'Achille et d'Hector scintiller au soleil. Tout résonne pour lui du cliquetis des glaives et des lances. Les flèches dardées par le soleil Indra deviennent des flèches véritables teintes de sang. Les chars d'Agni, de Varouna, des Marouts se transforment en chars retentissants dans la plaine de Troie . L'Iliade ne serait que la mythologie primitive des Aryens et du Rig- Vèda, descendue et incarnée dans l'humanité grecque.

Le germe du poëme serait ainsi l'idée d'une bataille des dieux ; et les hommes de nos jours perdraient leur peine à chercher les vestiges de ce long siège, qui n'eut jamais d'autre réalité que dans les nues. Troie, c'est la nuit qu'assiège la lumière.

Telle est l'opinion que plus d'un critique soutient encore ; et, si l'on examine avec attention comment se produisent les grandes œuvres dans, l'esprit humain , combien le premier germe est insaisissable; comme il se réduit quelquefois à un atome, à une première cellule intellectuelle, souvent même à un mot, on ne trouvera pas déraisonnable de penser que l'immense Iliade ait été contenue d'abord dans cette première cellule or-

ganique, l'idée d'une guerre des dieux à l'origine du monde grec.

L'illusion du poète n'ôtera rien à la réalité de son poëme. Il rassemblera tous les épisodes réels de cette guerre universelle que l'homme livrait à l'homme pendant l'âge de bronze. Le fond sera illusoire, les détails seront vrais.

N'est-ce pas ainsi que, dans le Schanameh des Persans, les héros se confondent avec les divinités naturelles du Rig-Vèda? N'est-ce pas ainsi qu'a été composé le poëme des NibeJungen ? Il reproduit exactement les mœurs féodales sur un fond imaginaire qui va se perdre, de transformation en transformation, dans la théogonie primitive des Germains Scandinaves. De même la conception d'Homère aurait pour origine la première mythologie de la race aryenne.

Je crois apercevoir le premier moment de la conception de Y Iliade, celui qui contient en germe tous les autres. Le poète a vu d'abord la guerre des dieux, qui est au fond des traditions primitives de l'Orient. Voilà la trame sur laquelle il a dessiné l'œuvre entière. D'abord des dieux qui ze provoquent et qui en viennent aux mains. Puis, sur ce premier fond, apparaissent les héros et les hommes, poussés par les divinités qui les jettent dans la mêlée.

Suivez cette idée : dès le premier chant, la

querelle de Jupiter et de Junon entraînera celle des peuples. Les douze dieux assistent muets à ce commencement de guerre intestine; déjà il? sont partagés en deux camps.

Quand les héros et les peuples se lassent, et que l'amour de la paix rentre dans le cœur des hommes, ce sont les dieux qui attisent de nouveau la bataille. Ils ont des conseils entre eux; ils raniment la colère des combattants ; ils imaginent des stratagèmes pour rendre la paix impossible. Sans eux V Iliade languirait dès les premiers pas. Elle s'arrêterait. Les dieux en sont les principes et l'aliment : du côté des Troyens, Mars, Apollon, Vénus ; du côté des Grecs : Pallas/ Junon ; entre eux, Jupiter essaye de tenir une balance inégale. Ainsi les grands événements, les vrais mobiles se passent dans l'Olympe ou dans la nue. Là est comme l'âme du poëme.

Essayez de retrancher cette source, le poème entier tarit ; il a perdu sa raison d'être.

Vous pourriez ainsi tirer de V Iliade un poème que la guerre des dieux remplirait seule.

Pendant que Vulcain forgerait les armes, ils enverraient devant eux leur messagère, la Discorde.

Telle est la vaste trame que le poète a d'abord tissée dans la première vision de son œuvre. C'est la pensée qui soutiendra son édifice. Cette trame,

une fois fixée, de l'Olympe à l'Ida, il y dessinera plus tard les épisodes, les combats; il la peuplera de héros ; il la couvrira de figures. Voilà comment je me suis représenté longtemps le premier moment de la création de Y Iliade dans l'esprit d'Homère.

Bientôt nous saurons ce que les découvertes récentes laissent subsister de cette première vue.

Page 1