CHAPITRE V
Les poèmes homériques sont-ils l'œuvre de plusieurs rhapsodes?
Quand on suppose que Y Iliade a été successivement continuée par des rhapsodes, on suppose qu'aucun d'eux n'a conçu l'idée suprême, créatrice du poème ; car aucun des épisodes ne contient en soi l'idée organique de l'ensemble.
Dans cette hypothèse, des épisodes auraient été ajoutés à des épisodes ; mais le lien qui les unit les uns aux autres, l'esprit qui les fait raître ne se trouverait nulle part . Ce serait une œuvre mécanique, dans laquelle les pièces et les morceaux se superposeraient sans aucune vie intérieure. Corps sans âme, poëme sans vie, fleuve sans source, arbre sans germe. Ce n'est point ainsi que se forment les grandes œuvres, ni dans l'esprit de l'homme, ni dans la nature.
Non, l'idée créatrice qui a engendré l'œuvre entière, n'est pas née successivement dans l'esprit
des rhapsodes. Elle a jailli de la tête d'un seul poète. Celui qui a conçu cet ensemble est le véritable et le seul Homère. Il a porté en lui le commencement, le milieu et la fin, l'alpha et l'oméga du poème.
La grande action, ai-je dit, se passe dans la nue ; guerre éternelle, dont on n'aperçoit pas le terme. Voilà pourquoi Y Iliade semble ne pas être achevée. Elle comprend la guerre non-seulement des héros, mais des immortels.
La critique n'est plus qu'un jeu, lorsque chacun s'amuse à disperser les membres d'Homère. Tel lui retranche Hélène, tel autre Andromaque. On ne lui laisse que les combats. Je me chargerais par cette méthode de prouver que la Comédie divine est l'œuvre de plusieurs rhapsodes. Je laisserais à Dante l'Enfer, parce qu'il avait le génie de l'horrible ; mais le Paradis, avec ses légendes, son mysticisme, sa théologie radieuse, qui ne voit, dirais-je, que Dante est étranger à une pareille œuvre? Il n'a pu la concevoir, ni l'exécuter»
Je montrerais ainsi qu'il y a au moins deux Dante, sinon trois, dans l'Iliade italienne.
De là, je passerais à Don Quichotte. J'établirais que la première et la seconde partie ont un caractère essentiellement différent, la première toute d'aventure, la seconde grave et presque mé-
lancolique ; ce qui me donnerait l'occasion de produire au monde deux Michel Cervantes, comme ces étoiles doubles que découvre le télescope.
Dans un si beau chemin, je ne m'arrêterais pas, je me prendrais au Faust. Quel rapport, dirais-je, entre le premier Faust et le second? L'un tout dramatique et réel, l'autre tout symbolique et alexandrin. Évidemment l'auteur de l'un ne peut être l'auteur de l'autre. Il y a donc évidemment deux Wolfgang Gœthe.
Et si vous me disputez ma découverte, je vous répondrai par vos raisonnements sur les deux, ou trois ou vingt Homères. Vous serez vaincus par votre propre méthode.
Mais non; ne rions pas en présence des dieux. Croyons que le vrai génie a plusieurs cordes à sa lyre. S'il a des chants pour Achille, il en a aussi pour Andromaque et pour Hélène . Dans les fouilles de la Troade, on vient de retrouver des lyres ; elles avaient sept cordes.
Pourquoi voulez-vous que le véritable Homère n'ait parlé que de guerre ? Pourquoi lui refuser tous les autres sujets? Dans les ruines de Troie, ne trouve-t-on que des armes, des pointes de flèches en os, dès glaives d'airain ? On découvre aussi des parures de femme, des colliers de perles d'or, des vases d'or, d'argent ou d'électron, c'est-à-dire tout ce qui atteste une civilisation déjà ornée et
riche. Pourquoi voudriez-vous que le poète fût resté étranger aux élégances de la vieille civilisation hellénique? Laissez là cette vue fausse. Il y avait des contrastes dans l'âge héroïque. Le poète les a embrassés tous. Il ne s'est pas plu seulement aux glaives et aux haches de bronze ; il a aussi donné une place aux vases d'or et d'argent ciselés par les artistes naissants sortis de Chypre ou d'Egypte.