A MES LECTEURS
Ce livre résume le travail de ma vie. Il renferme comme l'encyclopédie de toutes les conclusions auxquelles je suis arrivé sur les principales branches de l'esprit humain.
Écrit au milieu de nos troubles civils, j'y trouvais chaque jour un abri pour me recueillir et me ressaisir un moment. Dans le flux et le reflux des passions, je n'ai pu conserver mon équilibre qu'en m'appuyant sur les vérités et les choses qui ne passent pas.
Maintenant que ce livre est fini, je m'en sépare avec peine. Je voudrais avoir à le recommencer. Puisse-t-il donner à d'autres la paix que j'en ai reçue !
Celui qui navigue dans la tempête, se fait quelquefois attacher au grand mât du navire,
pour ne pas être emporté par les vents. Moi aussi, je me suis attaché à ce que j'ai rencontré de plus solide autour de moi, aux idées, aux vérités qui nous survivront à tous.
J'y ai lié ma fortune. C'est sans doute à ces idées fortifiantes que je dois de n'avoir jamais connu, dans ma vie d'écrivain, un jour de lassitude ou de découragement.
C'est trop peu de lutter, chaque jour, pour préparer le nouvel avenir ; il faut encore travailler à découvrir l'esprit qui renouvellera toutes choses dans ce monde dont nous touchons le seuil.
L'abeille prépare d'avance la pâture à la larve près d'éclore. Faisons comme l'abeille. Préparons la substance du monde qui va naître et mettons- la à côté de son berceau.
En des temps tels que les nôtres, chaque homme doit à ses contemporains de leur dire ■a parole qui est au fond de son esprit, celle qui l'a soutenu et guidé dans les bons et les mauvais jours. A mon tour je dis : Voilà ce que j'ai trouvé de mieux en moi-même. C'est
le fruit de ma vie. Prenez-le, et puissiez- vous y découvrir le remède que vous cherchez !
Je sais que je vis en des jours d'intolérance, où je n'ai rien à attendre de quiconque ne pense pas exactement comme moi. Mais, de cette intolérance même, je crois pouvoir tirer un -avantage. Si je comptais désarmer trop aisément le parti pris, la prévention ou la haine, je serais peut-être tenté d'avoir des complaisances d'esprit qui déformeraient ma langue et ma pensée.
Au lieu de cela, quoi que je fasse, je sais que le jugement de plusieurs est arrêté d'avance. Me voilà dégagé de toute précaution vaine.
C'est à moi de profiter de l'occasion pour montrer ma pensée toute nue, sans artifice.
Que nous faut-il aujourd'hui pour achever de sortir de l'abîme? Une heure de sincérité. Elle est facile à qui n'a rien à gagner à caresser le faux.
Une nation peut ajourner la vérité, comme il lui plaît. Elle peut aller, en serpentant, du vrai au faux, par des détours obliques, tantôt lever,
tantôt baisser la tête, marcher, ramper on courir à son gré. Car elle a pour elle le temps qui corrige toutes choses.
Moi, je ne puis rien de cela. Je n'ai qu'un Sioment à passer sur la terre. Il s'agit de profiler de cet instant. Je ne puis ni allonger mon «hemin, ni revenir en arrière sur mes pas, ni m'amuser à serpenter du bien au mal, pour Te tourner au bien.
Je suis obligé de marcher sans me courber.
Ma vie est courte ; je dois prendre la route la plus courte, pour arriver au but. Cette voie est la voie droite. La voici !
Allons, suivons-la jusqu'au bout sans fléchir.
i EDGAR QUINET,
Villefranche-de-Lauragais, 21 octobre 1874.