CHAPITRE I
Première expérience. — Comment retrouver
la sérénité perdue.
Ce qui m'a le plus surpris dans ce siècle, je vais le dire : c'est d'avoir vu des philosophes commencer leur carrière par le plus haut spiritualisme et le renier à la première épreuve. Aucune idée n'était pour eux assez dégagée de la matière. La sensation même n'était pour eux qu'une déchéance. Que parlait-on d'organe de l'esprit? Un tel mélange de termes corporels et intellectuels, effarouchait comme une profanation ces âmes dégagées des sens. Voilà pour la métaphysique
Quant à la morale, il va sans dire qu'elle ne louchait pas des pieds la terre. Ce n'était qu'héroïsme, sacrifice de soi, immolation, répétition perpétuelle de la mort de Socrate. Tels furent les enseignements que je reçus, comme une confidence, à l'entrée de la vie. .
J'en fus d'abord émerveillé. Bientôt une décou* verte singulière me donna à réfléchir. Le jour même où le théâtre des choses humaines vint à changer, où la Révolution éclata, celle de 1830, où la situation extérieure fut autre, où l'ambition, le plaisir de commander trouvèrent une occasion favorable, tout changea dans les doctrines comme dans les choses. Cet austère stoïcisme disparut en un clin d'œil, ne laissant après lui que son manteau. Je restai seul, en face de ce renversement à vue, cherchant dans les actes quelques traces des pensées antérieures et n'en trouvant pas le moindre vestige.
Avais-je donc rêvé? Cet idéalisme, ces conversations dans la nue, ces serments jurés sur l'autel de Platon, tout cela n'était-ce qu'un jeu, une décoration de théâtre, moins encore, une vapeur que le premier souffle avait dissipée ?
J'aurais voulu douter de ce que je voyais, de ce que j'entendais à toute heure. C'est ce qui me fut impossible. Je dus me résigner à comprendre que j'assistais à un spectacle que je n'aurais jamais
imaginé et qui me paraît aujourd'hui le plus triste de tous, je veux dire le reniement de l'esprit.
Si j'ajoute que cette expérience s'acheva, pour moi, dans les premières années de la vie, vous penserez que j'en restai brisé, et que je m'éloignai avec désespoir des idées qu'on m'avait fait entrevoir, dans lesquelles je ne trouvais qu'une embûche, à l'heure même où je croyais me donner tout entier à la vérité pure.
Heureusement pour moi je ne fis rien de semblable. Je conclus seulement de cette première expérience que je ne devais pas recevoir en aveugle les théories qui s'étaient montrées à moi ; ceux qui les avaient soutenues n'en étaient pas si convaincus qu'ils me paraissaient l'être, puisqu'ils les avaient si légèrement rejetées, du jour au lendemain, au premier vent de la fortune. De là je tirai ma première leçon d'indépendance.
Ce que je regardais alors comme une trahison envers la philosophie, me donna ma liberté. Je renonçai à écouter un maître; j'osai penser par moi-même. Ces beaux mots de spiritualisme, d'idéalisme avaient servi à m'abuser ; ils n'avaient donc pas la vertu sacrée que j'étais bien près de leur accorder. On m'avait longtemps fait peur de la matière et du monde corporel comme d'une illusion des sens; et c'est au contraire l'esprit
pur qui m'avait trompé à ma première entrée dans la philosophie.
Excellente occasion, si j'en savais user, de regarder cette autre face des choses que l'on proscrivait, la nature, le monde visible, la vie, la réalité. Après quoi, sans garder rancune à l'idéalisme, je pourrais y revenir, moins défiant et plus calme, si la vérité m'appelait de ce côté. Ce plan est à peu près celui que j'ai suivi. Il explique ce livre.
Dès lors je me promis, après cette première querelle avec l'esprit pur, de voir si je pourrais un jour le réconcilier en moi-même avec le monde sensible, avec l'histoire naturelle, la science politique et sociale. Puisque la première philosophie que j'avais rencontrée sur mon chemin m'avait si vite trompé et que je la jugeais fausse et stérile, je compris, dès ce temps-là, qu'il fallait à des temps nouveaux un esprit nouveau. Je me promis de le chercher et de résumer -plus tard ce que la vie m'aurait appris pour accomplir mon dessein. Tel est le sujet de cet ouvrage.
Ainsi, la liberté d'esprit naquit pour moi d'une immense déception ; et l'effort que je dus faire en moi-môme pour ne pas être accablé, il me semble que tout le monde le fait aujourd'hui, dans des circonstances un peu analogues, ayant trouvé le
reniement à la fin de ce siècle, comme je l'avais trouvé à ses débuts.
J'entends dire de tous côtés : C'est le chaos. J'avoue qu'à bien des égards celui d'Hésiode était la lumière même au prix du nôtre. D'où cela vient-il ? Après le chaos de la matière, verrons-nous le chaos de l'intelligence ? Ténèbres sur ténèbres, répètent-ils autour de moi. Cherchons donc ici notre chemin dans cette nuit de l'esprit.
Lorsque l'esprit de l'homme touche au vertige, je veux savoir, au milieu des principales questions de notre siècle, ce que je dois en conclure, et s'il n'y a pas quelque part un point fixe où je puisse trouver un abri dans le naufrage. Dirai-je à mon tour : Vertu, vérité, tu n'es qu'un mot ? Non, je ne le dirai pas. Mais j'interrogerai les sciences exactes, pour essayer si de tant de rayons rassemblés je ne tirerai pas la lumière que je cherche et le Novum Organum qui est le but de toufes nos pensées.
Quand je vois la tempête qui emporte les générations actuelles et l'espèce de délire dont toute âme est saisie, je me dis que ce n'est pas l'effet d'une trop grande ambition de désirer rendre l'équilibre à tant d'esprits déchaînés. L'époque qui contient de si grands maux, en contient certainement aussi le remède ; il existe, il est sans
doute près de nous, peut-être là, caché sous Therbe.
Ce serait, non pas humilité, mais paresse d'âme de ne pas le chercher. Commençons.
Vous me dites qu'il y a deux mille ans, il y eut dans le monde une époque de sérénité, que vous appelez le temps des Grecs. Sur cela, je demande pourquoi ce don de sérénité ne reparaîtrait pas sur la terre. Les Grecs, sans doute, la devaient à des dieux indulgents qu'ils avaient faits euxmêmes. Et qui vous empêche de vous en faire de semblables et de meilleurs ? Pourquoi la science, la lumière ne pourraient-elles pas ramener dans les esprits la paix que donnait la fiction? Essayezle du moins.
Les Grecs avaient-ils moins de raison que vous de se troubler jusqu'au fond de leur pensée ? Les guerres, les discordes, les bouleversements, les douleurs, la mort leur ont-ils été épargnés plus qu'à vous ? Tel était libre le matin, qui était esclave le soir. Pourtant, au milieu de cette instabilité de toutes choses, le fond de l'homme restait calme. Jamais l'homme ne désespéra des choses humaines. En maniant les problêmes qui nous paraissent les plus sombres, il restait en aix avec lui-même.
Pourquoi ces jours de fêta de l'intelligence ne reviendraient-ils pas? Rien ne s'y oppose que
vous. Quoi que vous disiez, la terre et les deux sont aujourd'hui ce qu'ils étaient alors. Qu'est-ce donc qui vous empêche de jouir de ce don de l'univers que vous avez reçu comme les Grecs, renouvelé, augmenté de tout ce que les découvertes ont ajouté à la vieille nature? L'univers s'est accru pour vous, sous vos yeux. Pourquoi vous rapetisseriez-vous ? Des soleils inconnus se sont montrés et ont jailli de la voûte. Auriez-vous mieux aimé que les flambeaux se fussent éteints ? La fête des cieux continue, plus belle qu'au temps des Olympiades. Ne vous retirez pas avant l'heure, épuisés, blasés comme si la fête était finie.