CHAPITRE L
Une métaphysique qui se meurt. — La création est-elle une erreur du Créateur?
Qu'est devenue la philosophie allemande? Où est-elle? A quel dénoûment a-t-elle abouti ? C'est ce que je veux chercher dans les jours troublés où nous sommes. Peut-être y trouverai-je quelque lumière au milieu des incertitudes du présent. S'il est vrai que nous sommes retournés au chaos, à qui m'adresserai-je pour en sortir? Évidem* ment à ceux qui se proclament aujourd'hui les maîtres et les instituteurs du genre humain
Dans ma jeunesse, j'avais marqué les ressemblances entre l'histoire de nos révolutions et l'histoire des systèmes de philosophie allemande. Kant répondait à l'Assemblée constituante, Fichte à la Convention, Hegel à la Restauration. Ces analogies persistent-elles dans les systèmes de nos jours ? La vie politique a-t-elle encore son reflet dans la métaphysique d'outre-Rhin?
S'il en est ainsi, je dois m'attendre à rencontrer un prodigieux fantôme d'orgueil dans les créations actuelles de l'esprit allemand. Tout a réussi à l'Allemagne ; elle est au comble de ses vœux. Elle a la force, la victoire. Sa coupe est pleine, son orgueil infini est rassasié. Parvenue à ce faîte, quelles pensées, quels systèmes lui auront été inspirés par les complaisances inouïes de la bonne fortune ? Pensées d'allégresse, direzvous, philosophie d'exaltation, ravissement du triomphe, sentiment de la force indomptée. Voilà ce que vous attendez de la métaphysique contemporaine.
Vous vous trompez. Au lieu de cette* jubilation, qu'ai-je rencontré dans les systèmes nouveaux qui contiennent certainement une partie de l'âme allemande? Je n'ai trouvé que la satiété, le dégoût des choses divines et humaines; pis encore, l'horreur de l'existence. Singulier triomphe qui aboutit, pour dernière expression, à cet
aveu : Vanité, tout est vanité. Dernier mot de la philosophie allemande (1), au milieu des ivresses de F Allemagne nouvelle.
Il ne suffit pas que j'énonce cette vérité inattendue. D faut que je la démontre. Je ne puis le faire qu'en laissant parler eux-mêmes les philosophes allemands qui ont aujourd'hui le plus d'autorité. Écoutez donc le langage de la philosophie du désespoir. Je me servirai de ses propres expressions et n'y ajouterai mon jugement qu'après que le système entier aura passé "sous vos yeux.
L'hypocrisie de notre temps a produit une
conséquence surprenante. Les philosophes n'osent plus prononcer le nom de Dieu, tant ce nom a servi de masque à la fourberie.
Que fera le philosophe pour éviter de prononcer le nom de Dieu? Il le changera. Il appellera Dieu l'Inconscient, et il en remplira son système. Ainsi, premier point de départ. Le nom de Dieu a été déshonoré de nos jours par les faux dévots ; pour le réhabiliter, il faut d'abord le taire.
Qu'est-ce donc que l'Inconscient?
C'est l'Être universel, qui n'a point conscience de ce qu'il fait. Après lui avoir ôté son nom, le
(1) Voy. Arthur Schopenhauer, DieWelt aïs Wille undVorstellung. 4 e édition.
Edouard von Hartmann. Philosophie des Unbewussten, 1872.
philosophe lui ôte la réalité de l'existence. L'être des êtres est sage, mais à condition de ne pas vouloir. Il règne toujours , mais à condition d'être seul. Quant à l'homme, il n'est qu'une apparition, un météore comme l'arc-en-ciel ; ses idées ne sont que des idées d'arc-en-ciel. L'Inconscient a produit en se jouant ce triste phénomène.
S'il en est ainsi, comment expliquer l'existence du monde? Cette existence est une universelle calamité; elle n'a pu être produite que par une faute, une erreur, un moment de folie du Créateur. C'est un faux pas.
L'Inconscient était plongé dans la joie du nonêtre. Il n'avait ni volonté ni pensée. C'était là sa suprême félicité. Pourquoi en est-il sorti? Dans un moment de déraison; cet état de bonheur inconscient ne lui a pas suffi. Il a voulu se manifester au dehors, agir, penser, être, ou plutôt paraître; dans ce moment d'erreur est né le monde, c'est-à-dire la douleur, le mal, le désespoir.
Si Dieu avait eu la conscience éclairée de ce qu'il faisait, la création du monde serait une cruauté inexcusable, le développement de l'uni vers, une folie sans but.
Voilà pour le premier commencement de l'univers. Mais, direz-vous, quand Dieu a connu la faute aveugle qu'il venait de commettre, pourquoi
ne l'a-t-il pas aussitôt réparée? Pourquoi n'a-t-il pas retourné sa volonté contre lui-même, en défaisant ce qu'il venait de faire? •
Autant est impardonnable et inconcevable le premier acte de volonté divine d'où est né l'univers, autant serait inexcusable le laisser-aller de cette œuvre de misère, s'il y avait eu quelque possibilité évidente de la supprimer immédiatement. Nous verrons bientôt que le but et la destinée de l'univers est de se convaincre que la volonté et l'existence sont le mal, et qu'il faut d'un commun accord s'en affranchir en rentrant dans le non-être.
De tous les mondes possibles, celui-ci est le meilleur, a dit Leibnitz. Ajoutons qu'il aurait incontestablement mieux valu qu'il n'y en eût aucun. Il eût été à désirer que ce monde n'existât pas, ni lui, ni aucun autre. Gela admis, il s'ensuit que l'existence du monde doit son origine à une aberration ; non pas que la raison soit devenue soudainement folie, mais parce que la raison est restée étrangère à la création, La volonté seule Jdans l'Inconscient a agi sans réflexion. Ne vous j étonnez donc pas que toute existence en ellej même soit déraisonnable.
Déjà Fichte tenait l'univers pour le pire qui puisse être. Schelling ajoutait : Un voile de douleur est étendu sur toute la nature. De là l'irré-
médiable mélancolie de toute existence ; de là le signe de douleur empreint sur la figure des animaux. Qui se plaindra jamais des accidents habituels de la vie, s'il a reconnu le malheur de naître et le lamentable destin du Grand Tout ?
Ainsi, dans la nouvelle philosophie allemande, l'horreur de l'existence, l'ennui de l'être, l'aspiration au non-être, voilà le principe de la science.
La grande affaire des intelligences est de s'ensevelir, de plus en plus, de renoncer aux illusions de l'existence, jusqu'à ce que vous reconnaissiez que tout est vanité. Sinon, en attendant, l'état du monde deviendra de plus en plus misérable. La conséquence à tirer de là, c'est que Dieu eût été sage d'étouffer le monde à sa naissance.
Puisqu'il ne l'a pas fait, il serait raisonnable de nous entendre pour empêcher et arrêter le plus tôt possible la vie de l'univers.
Choisissez : Ou la raison du Créateur n'a pris aucune part à l'acte primordial qui a produit l'univers, ou la sagesse du Créateur, incontestable dans le détail, est tombée dans une erreur fondamentale sur ie tout. Elle a été infidèle à ellemême. Pour contester de si éclatantes vérités, il faut être dupe de singulières illusions. Nous allons les renverser.