CHAPITRE XL
Homère dans les ruines de Troie. —Comment la légende est devenue réalité. — Conclusions à déduire pour la critique littéraire en général.
Le jour s'est fait; vous vous expliquez comment, sur le fond de la première tradition d'une guerre des dieux, s'est ajoutée la pensée d'une guerre des héros. Le monde primitif a fourni au poète grec la première base de sa poésie, c'est-àdire la lutte des divinités. Côté idéal, imaginaire de Y Iliade.
Les murs calcinés d'origine inconnue, pleins encore des restes de l'industrie humaine, ont fourni l'image de la réalité, sans laquelle toute imagination s'épuise. Côté humain et positif.
L'épopée qui flottait dans les nues a pu s'appuyer sur un terrain solide. Elle a pris corps. Ce qui n'était d'abord que la conception orientale de la lutte de la lumière et de l'ombre est devenu le combat des Achéens et des Troyens autour do
cette Ilion sacrée que le poète a touchée de ses mains. Nouvelle conception des poèmes homériques; elle est désormais complète.
La Troie antique, avec ses lourdes murailles, pose au poète cette question : Que suis-je? Qu'aije été? Qui m'a élevée? Qui m'a détruite? L'Iliade et, après elle, VOdyssée sont la réponse à ces énigmes posées par les ruines visibles de la cité de l'âge de cuivre.
Jusque-là, le poème n'était que religion. La vision divine devient palpable, la légende se fait art. J'assiste au moment où la tradition générale de l'antiquité préhistorique se condense et se fixe autour d'une grande réalité.
Un nuage, plein d'éclairs, est promené par les vents à travers toute une contrée. Enfin il rencontre un haut rocher autour duquel il se condense pour retomber en une pluie qui féconde la terre.
Ainsi les visions orientales de la guerre des dieux, portées à travers l'Asie, ont rencontré les murs de Troie. Elles se sont fixées autour d'Ilion pour retomber en poésie divine sur le front de tous les peuples.
Conclusion générale : Nous ne chercherons plus les chansons celtiques, franques, italiennes pour en faire le fond des poèmes d'Artus, de Charlemagne, des Nibelungen ou de Dante. Ces chan-
.sons, si nous les retrouvions, n'auraient rien de commun que certains noms avec les grandes œuvres du moyen âge. Une fausse idée a trop longtemps fermé le chemin de la critique contemporaine. Débarrassons-nous de ces obstacles ; ne perdons plus nos jours dans la vaine attente de fantômes littéraires. Revenons à grands pas à la réalité, c'est-à-dire au fond immortel de l'esprit humain. Ce qu'il a créé, n'essayons pas de le mettre en poussière. Cherchons pour nous une autre gloire.