CHAPITRE III
Seconde station de l'illusion. — Où trouver le bonheur?— Arts. — Sciences.— Bonheur après la mort.
— Vos paroles sont sévères, et un maître tel que vous a le droit de tout dire. Cependant vous n'avez pas encore extirpé en moi l'espérance du bonheur.
— Que dis-tu, homoncule?
— J'espère encoce être heureux.
— Après mes démonstrations, croire encore au bonheur! Quelle ignorance, mon cher! Où as-tu donc étudié? En France, probablement?
— Oui.
— Je le devinais ; mais où comptes-tu trouver le bonheur?
— Sur cette terre.
— Ah! C'est de l'entêtement, après tout ce que je t'ai dit. Et comment comptes-tu y parvenir?
— Écoutez-moi avec indulgence. Il me reste encore deux ou trois espérances, que vous n'avez pas extirpées; je m'y attache en secret, sauf votre bon plaisir.
— Et la première de pçs espérances, quelle est-elle ?
— Je vais vous l'avouer : c'est l'art ; ou comme vous dites savamment : l'esthétique. Eh bien, oui , je m'en confesse ; j'éprouve quelquefois un vrai ravissement pour un tableau, une symphonie, un poëme, une statue, et même, quoique cela soit plus rare, pour une page de philosophie. Qu'est-ce donc que cela, maître des maîtres?
N'est-ce pas être heureux? N'est-ce pas jouir du beau et du bien à la fois? Excusez-moi, si je me trompe.
— Vraiment, tu as mieux répondu que je ne l'attendais d'un Français. Tu as certainement lu cela quelque part dans un traité allemand, tels que nous en avons un grand nombre. Je t'accorde, en conséquence, une partie de ce que tu viens de dire. Mais écoute avec docilité ce que je vais te répondre.
D'abord je te confonds par l'opinion de Schopenhauer, lequel a démontré que le plaisir de l'art est seulement une absence de douleur. Si donc tu avais lu et compris cet auteur, tu saurais qu'on voyant un beau tableau, une statue, en
écoutant le trio des masques dans Don Juan, tu n'éprouves pas un plaisir positif, mais seulement f il y a chez toi un moment de trêve à tes pauvres ; pensées et au dégoût de l'existence qui doit 1 naturellement te ronger. Après cela, songe donc, mon ami, combien il y a peu de gens sensibles aux beautés de Fart ; combien moins encore qui produisent. Souvent on fait semblant de sentir ce que Ton ne sent pas du tout; avoue-le-moi, toimême en es la preuve.
Dans l'art, les seuls moments doux et précieux sont ceux de la composition, de l'inspiration. En es-tu capable? Non, évidemment. Pense, je te prie, au troupeau de dilettantes dont tu fais, sans doute , partie. Us ne voient dans les arts qu'un joujou pour faire valoir leur chère petite personne. Pense à ces malheureuses jeunes filles qui se destinent à enseigner la musique. Écoute ce malheureux, impitoyable piano sans âme, ces morceaux de salon, qui grincent et clapotent. Ose soutenir que la musique n'est pas pour les filles une pure affectation, un enseignement systémati-f que de vanité. Puis, enfin, grand amateur du beau, comptes-tu pour rien les difficultés que Ton trouve à jouir de l'art, la fatigue de se tenir debout dans les longues galeries , la chaleur , les courants d'air, l'étroitesse des théâtres et des salles de concert, la peine de voir et d'entendre,
et, pour tout dire, le danger de se refroidir à travers les marbres et les statues d'un Musée?
— Si l'art me manque, un refuge me reste, la science.
— Tu arrives trop tard. Nous autres Allemands/ nous avons tout découvert; il ne vous reste plus que de grossières applications à faire. Nous n'avons plus besoin de génies tels que toi ; le technique est tout ce que nous t'avons laissé. Mais en quoi le technique sert-il au bonheur? Te sens -tu plus heureux depuis qu'il y a des chemins de fer? Si tu veux être sage, conclus donc avec moi que, pour les habitants de la terre, le plaisir dû à Fart ou à la science est fort peu de chose, en comparaison des misères attachées à toute vie.
Les hommes qui peuvent jouir de ces biens, sont précisément ceux qui sentent le mieux les pointes de fer de l'existence. Car une chose que tu ne me nieras pas, c'est que les moins sensibles des hommes, ceux qui ont le système nerveux le plus obtus, ceux qui sont le plus étrangers aux jouissances des arts et des sciences, sont précisément les individus les plus dignes d'envie.
Voilà pourquoi les classes inférieures et les peuples grossiers sont incomparablement plus heur reux que les classes dirigeantes et les peuples cultivés ; non parce qu'ils sont plus pauvres, mais parce qu'ils sont plus grossiers et plus épais. Tu
vois aussi par là, que les animaux sont plus heureux que les hommes. Un bœuf, surtout un cochon, vit à peu près sans souci, comme s'il suivait les leçons d'Aristote. Combien le cheval, déjà plus relevé, est plus misérable que le cochon, et surtout que le poisson, dont le système nerveux est si obtus ! Et le poisson est plus misérable que la plante, la plante plus misérable que la pierre, jusqu'à ce qu'enfin nous atteignions le degré zéro au-dessous de la conscience. Alors, seulement alors, nous voyons s'évanouir la peine individuelle.
Voilà, mon <Sher, pour le bonheur de cette vie. Il consiste dans le zéro, du sentiment, dans ce qui se rapproche le plus du non-être, cet idéal auquel nous aspirons. Ce serait peut-être le sommeil, si la moelle et les ganglions ne conservaient encore quelques vestiges de sentiment caché, et comme un dernier chatouillement de conscience. D'ailleurs, après le sommeil, vient la douleur cuisante du réveil, car c'est là l'inévitable. Retrouver le sentiment de la vie après l'avoir perdu, quel malheur! Penses-tu qu'un homme puisse retrouver avec joie la lumière?
Pour moi, je ne le croirai jamais. Qu'espères-tu donc?
— Encore une fois, le bonheur.
— Mais s'il n'existe pas; si, toujours, le mal
â$6 L'ESPRIT NOUVEAU.
l'emporta sur le bien? Il s'ensuit que l'espérance est nulle et absurde, qu'elle n'est là que pour nous duper , pour faire de nous un monde d'insensés. Ce qui reste comme unique objet d'espérance, c'est de chercher le moindre malheur possible. Amour, vanité, ambition, gloire, religion, voilà donc ce qui nous cache les pauvretés de l'existence; Joignons-y encore, si tu veux, l'envie, les mécomptes, le deuil du passé, le repentir, la haine, le plaisir de la vengeance, nous aurons fait le tour de la vie humaine. Es-tu content ?
— maître, je ne disputerai pas contre vous.
A mesure que vous parlez, je vois fuir le rivage de la vie. Je renonce, puisque vous le voulez, à tout espoir de mon vivant ; mais je porte mes pensées plus loin. Je compte sur le bonheur à venir après la mort.
— Nous y voilà. Je m'attendais à cette conclusion. Le bonheur après la mort? Rien que cela? G'est ce que moi j'appelle scientifiquement la seconde station de l'illusion. Sais-tu bien que le désir de l'immortalité est un égoïsme excusable, sans doute, mais enfin, un pur effet d'amour-propre ou plutôt de vanité? L'individualité, tant du corps que de l'âme, n'est déjà, sur cette terre, qu'une simple apparence. Gomment veux- tu que cette apparence ne se dissipe pas dans l'Incon-
scient? Tu crois donc exister réellement, mon ami? Tu n'es qu'un jeu de lumière et cette lumière même s'est trompée en te prêtant l'existence d'une ombre. Que pourrait être, dis-moi, la félicité promise dans une autre vie? Puisque l'univers est un état d'infortune, le néant seul sera la félicité. Désespère donc, une fois pour toutes, dans ce monde et dans l'autre, vivant ou mort, d'atteindre le bonheur avec ton cher moi. Il faut t'en dépouiller, il faut renoncer à ta petite personne. C'est ce que n'ont su faire ni Kant, ni Fichte , ni Schelling.
Effrayés de ne plus sentir la terre sous leurs pieds, ils oiit reculé, ils ont restauré le Dieu chrétien. M'entends-tu?
Avançons.