CHAPITRE IV
Troisième station de l'illusion. — Croyance au
progrès. — Suicide.
— Ce que je comprends parfaitement, c'est que je dois mettre ma félicité à travailler pour le bien des générations à venir. Toutes les philosophies de mon temps s'accordent en ceci : la croyance au progrès physique et moral du monde et de l'humanité. C'est le dogme qui m'a été enseigné dans les écoles de France et d'Allemagne. Je me placerai sur ce terrain solide. En contribuant à l'amélioration de mon espèce, de ma nation et peut-être de mon individu, je trouverai cette vie bienheureuse que vous avez réduite à néant, dans les deux premières stations de l'illusion. D'homoncule, je deviendrai homme. N'est-ce pas là, maître, ce que vous voulez dire? i — A merveille. Toujours plus fort. D'illusions en illusions, où veux- tu donc aller par ce chemin? Tu es à la troisième station, prends-y
garde. Ainsi, on croit encore chez toi, en France, à ces vieilleries fripées, progrès, avenir du monde; développement, amélioration des choses humaines! Et tu prétends avoir philosophé? Écoute moi, et quitte ces absurdes pensées que l'apôtre du monde moderne, Leibnitz, a malheureusement jetées dans les écoles. Schopenhauer et moi, -nous avons démontré à satiété que l'optimisme est le point de vue de la platitude et de la trivialité. Tous les bons esprits de nos jours ont pour doctrine le pessimisme.
Ouvre les yeux sur tes prétendus progrès.
L'humanité a-t-elle supprimé la souffrance, la maladie , la vieillesse , le besoin , le mécontentement, la dépendance de la volonté sous la volonté d'autrui? Ce que tu appelles progrès n'est que le sentiment plus vif de la douleur. La plupart des treize cents millions d'habitants de la terre souffrent de la faim. Comptes-tu les rassasier de mots? Plus ils s'éclairent, plus ils sentent leur infortune. La question sociale n'est rien que la conscience acquise de la misère. Auparavant cette conscience manquait. Il y avait plus de misère, on ne la sentait pas, ou on la supportait comme une grâce de Dieu. La connaissance est venue dans les masses et avec elle le désespoir. Voilà ce que tu appelles progrès.
— Pourtant le monde devient meilleur.
— Dis pire. L'immoralité est aujourd'hui là même qu'au temps de Caïft, seulement plus raffinée. La forme change. La fausseté, la fraude, la chicane ont remplacé les coups de massue de l'homme de l'âge de pierre. Le vice â quitté les pieds de bouc, il va en redingote.
Crois-tu que je ne me sentirais pas plus en sûreté au coin d'un bois, parmi les anciens Teutons, que dans nos villes , au milieu des Teutons de ntté jours? Où donc est le progrès du monde?
L'art? Les Grecs nous tiendraient pour barbares. La politique? Coquille vide. L'idéal social? Il s'agit toujours de diminuer le mal, jamais d'un bonheur positif. L'homme civilisé ne se sent pas le moins du monde plus heureux que dans son état préhistorique. Le progrès général n'est ainsi que la conscience plus claire des horreurs de l'existence.
— Maître, vos conclusions sont désespérantes. L'air commence à me manquer. J'étouffe dans ce monde que vous rapetissez . Où fuir, où me dérober?
— Pauvrje homoncule, Crois «tu que la philosophie est faite pour te donner , comme un gâteau, de la consolation et de . l'espérance ? La vraie philosophie est dure, elle est froide, elle est inexorable, insensible comme la pierre.
— Moi aussi , je dis comme le disciple à So-
crate : « Si j'ai tort de louer le bonheur, je ne sais plus que demander aux dieux. » Je ne vois ^pour moi qu'une retraite. J'y cours de ce pas, Ge salut, vous ne pouvez me l'ôter,
— Où cours-tu?
— Me tuer. Le fer, la corde, tout sera bon.
Je vais me jeter dans le gouffre d'Empédocle, ou, pour parler plus simplement, me jeter par la fenêtre.
— Franchement, tu n'es pas dégoûté; il semble, en effet, que le suicide soit une conséquence nécessaire de notre philosophie.
Se tuer par le fer, ou par le feu, ou par la corde, est la première pensée qui se présente naturellement aux disciples de la philosophie de l'Inconscient. Se laisser mourir de faim , serait plus logique. Mais tout cela -n'est encore qu'illusion. Tu veux mourir de ta main? Je le crois bien, mon cher. Le suicide est un épicurisme déguisé, un égoïsme raffiné. Cette manière de sauver ta petite personne des inconvénients de l'existence est, en vérité, trop commode. Mais où conduit-elle? Après tout, un homme de moins dans le monde, qu'estce que cela? Rien du tout Comprends^moi dono à la fin.
— Je crois y réussir. Vous m'avez ôté cette sotte espérance que l'âge d'or e$t dans l'avenir. Je ferai comme Jean- Jacques Rousseau, je me
rejetterai en arrière dans le passé le plus lointain. J'irai chercher l'image du bonheur à l'origine du monde, au temps de son enfance.
| — Quoi! retourner à ces puérilités de Rousseau? L'enfance bien heureuse du monde? Non, non. Si tu retournes en arrière, il faut remonter loin, toujours plus loin. .
— Où donc ?
— Avant la création du monde, avant l'apparition du moindre atome de vie. Essaye seulement ; remonte là d'un bond vigoureux et tu trouveras le bonheur. Comment en finir avec l'existence? Voilà, mon cher, le problème de la nouvelle philosophie allemande. Anéantir l'individu, est vraiment trop peu de chose. Ce qu'il nous faut, c'est l'universel et cosmique anéantissement de la volonté qui a produit le monde. Il s'agit de hâter, par tous les moyens, le dernier moment de l'univers, après lequel il n'y aura plus nulle part ni volonté, ni activité, ni temps, ni espace. Il s'agit de réaliser le plus promptement possible l'apocalypse du non-être.
j — Voilà certes un noble but et j'ai peine à en croire mes oreilles. Vous voulez anéantir le monde, de façon à ce qu'il n'en reste aucun germe par lequel il puisse renaître. Ai-je bien entendu?
— Oui. Le mieux serait, comme le dit notre Schopenhauer, qu'il n'y eût pas plus de vie sur
la terre que sur la lune. Tel est notre idéal. Travail-j Ions avec lui jusqu'à ce que nous fassions de notre! globe une surface glacée, nue et vitreuse.
— Et en* quoi puis-je vous aider dans cette^ œuvre de mort ? Gomment puis-je contribuer pour ma faible part à la mort universelle?
— Tu le peux, si tu veux, en te fortifiant chaque jour dans l'idée que je t'ai inculquée, à savoir, que le monde a été produit par quelque chose de déraisonnable, c'est-à-dirç par la volonté qui est tout à la fois la folie et le mal. Connaissant ta misère, tu es parfaitement en état de faire cesser en toi ta volonté, afin de tomber, après ta mort, dans l'anéantissement individuel sans aucun danger de renaître. Fais cela, donne l'exemple ; il sera suivi, nous arriverons au but.