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CHAPITRE IV

Si la vérité fait plus de mal que de bien. — Philosophie de la mauvaise humeur.

Les sentiments moraux donnent-ils plus de plaisir ou plus de peines? Frivole question. Comment ramener la vie universelle au doit et à l'avoir? Qui fera le compte ? Qui tiendra le registre? C'est vous-même qui ferez la mesure? Et si vous l'avez faussée?

Je vous accorde que toute vérité a coûté cher à celui qui Ta produite. Mettrez-vous en balance d'un côté la joie qu'elle a donnée à l'inventeur, de l'autre les peines qu'elle lui a causées? Galilée aurait-il été réellement plus heureux s'il n'eût pas découvert les quatre satellites de Jupiter ? Le compte achevé, direz-vous : La vérité a fait plus de mal que de bien, elle est mauvaise, il faut la retrancher ?

De même de l'amour, de l'amitié, delà justice.

Le monde, selon vous, n'est pas fait pour réa-

liser la justice en quoi que ce soit. Il n'a pas pour but le droit. Et moi, je répète, au contraire, que l'ordre universel, l'équilibre des mondes est la justice inconsciente, et qu'elle se réalise dans la conscience de l'homme de bien.

Le génie, pensez-vous, est un malheur pour celui qui le possède - r une intelligence qui grandit est, d'après vous, une intelligence mise à la torture. Et moi je crois, au contraire, qu'un esprit qui s'avance vers la lumière s'avance vers la félicité.

Inutiles réponses. J'en ai trop dit, et je m'arrête. A la fin, je comprends que j'ai affaire à ce qu'il y a de plus obstiné dans le monde, au philosophe de mauvaise humeur.

On plaint le désespéré; on console l'affligé. Mais la mauvaise humeur devenue dogme philosophique ne se réfute pas. Des arts de mauvaise humeur, une littérature de mauvaise humeur, que pouvons-nous faire à cela? Ah! plutôt qu'on me ramène aux carrières du désenchantement systématique et de la lycanthropie.

Étonnons-nous seulement que, dans un si grand nombre de moralistes, pas un n'ait eu l'idée de caractériser cette névrose de l'esprit, la mauvaise humeur qui réclame aujourd'hui, avec tant de bruit, sa place légitime dans la vie et dans la métaphysique.

L'homme de mauvaise humeur n'est pas seulement le fantasque, le fâcheux, le bourru, le disputeur ; car il n'est pas seulement mécontent des autres, il est las de lui-même, que dis-je? il Test de la terre entière et de la- voûte qui l'enveloppe. Il boude tout ce qu'il rencontre. Il hait le mondé et plus encore la solitude, car il lui faut un spectateur pour irriter son mal. Quelle mouche l'a piqué? Une mouche plus intolérable que le tzétzé de la Cafrerie qui peut tuer un bœuf. Éloignez-vous, fuyez. Il lie veut que piquer à son tour. Il battrait la mer s'il la rencontrait. Et pourquoi? Il ne peut le dire, et c'est ce qui l'exaspère.

Délire d'insecte qui se prend indistinctement au lion et au moucheron.

Maintenant, supposez que cette disposition d'esprit soit portée sur les hauteurs de la philosophie, quelle idée, quelle vérité résistera au philosophe de mauvaise humeur? Qui trouvera grâce devant lui? Assurément ce ne sera ni l'esprit, ni la matière, ni le théisme, ni l'athéisme, ni le panthéisme, ni la ^ie, ni la mort. Quel affreux saccagement de systèmes, de théories! Le monde est déplaisant ; effaçons le monde. Mais le vide aussi est choquant, abolissons le vide. La nature est un grossier vase d'albâtre, brisons le vase. Que restera-t-il au fond de* tout? La mauvaise humeur.

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